LES ETRES GEANTS DE I. EPOQUE SECONDAIRE
Cératvsaure dépeçant une proie,
(L'un des plus terribles carnassiers de la période jurassique.
Longueur : 6 mètres.)
voir ces géants, pesant chacun plus de dix tonnes (soit dix mille kilogrammes), se précipiter l'un contre l'autre dans un combat sans merci.
A nouveau les Triceratops en furie sonnent la charge; ils accourent de toutes parts, leurs cornes déchirent la chair de
Le Ptérodactyle, qui mesurait, les ailes déployées, 8 mètres d'envergure.
leurs ennemis moins protégés. D'immenses gueules s'entr'ouvrent et se referment avec fracas, des os se broyent, des
Terres émergées
vers le milieu de l'époque secondaire.
(Fin de la période jurassique.)
membres se brisent, d'énormes masses roulent enlacées dans la boue qui jaillit sous ce choc impétueux; et, dans cette
mêlée titanesque, tous les adversaires se confondent bientôt en une masse informe de chairs pantelantes, de torrents de sang, de ventres ouverts, d'entrailles déchirées, de muscles broyés, d'intestins déroulés.
La fin de la bataille, c'est la mort des plus faibles, et la lutte ne finira que par l'épuisement des combattants.
Peu à peu le carnage se circonscrit, etr aussi loin que la vue peut s'étendre, c'est une jonchée de cadavres, infect charnier où les carnassiers survivants viendront pendant des jours entiers assouvir leur faim, jusqu'au moment où les chairs décomposées les pousseront vers d'autres combats et de nouvelles tueries.
Des cris rauques se font entendre; d'où viennent-ils? La forêt est calme, les rares survivants paraissent épuisés ou s'acharnent sur l'amoncellement des victimes; la lumière semble faiblir, un nuage sombre s'avance vers nous, et bientôt un
Bélemnite restaurée, animal analogue à nos Poulpes.
Ils ETRES GEANTS DE L EPOQUE SECONDAIRE
QI
véritable tourbillon se produit sur nos têtes. Il est formé de créatures ailées guettant sans doute le moment propice pour prendre part à ce lugubre festin.
Chauves-souris ou oiseaux? Nous ne savons. Elles ont des mâchoires de crocodiles aussi longues que leur corps ; leurs ailes géantes de 8 mètres d'envergure produisent un bruit assourdissant.
Ce sont des Ptérosauriens, Ptérodactyles et Ptéronodons qui, semblables à d'immenses aréoplanes, décrivent dans les airs les courbes les plus gracieuses.
Déjà, de place en place, ils s'abattent, avides, sur la montagne de chairs sanglantes.
Laissons tous ces monstres à leur horrible besogne, éloignons-nous de cet étrange cimetière. Bientôt la nature enfouira pour des millions d'années ces squelettes d'animaux.
Profitons de la fin de la journée pour jeter un coup d'œil sur les êtres qui peuplent les mers. De nouvelles surprises et de nouveaux types nous attendent.
Sur le rivage un Labyrinthodonte sort la tête hors de l'eau et, à en juger par ce que nous en voyons, c'est un batracien énorme, sorte de grenouille fantastique sortie de l'enfer du Dante. La tête seule mesure cinq pieds de longueur.
Dans les eaux nagent cette fois de véritables poissons, et les Ostracodermes cuirassés sont de moins en moins nombreux. Des Poulpes de toutes grandeurs envahissent les océans. Ils sont tellement nombreux en certains endroits que les dépôts marins nous ont laissé leurs rostres par millions d'exemplaires superposés. Leurs principaux représentants sont les Bélemnites.
Les Ammonites, aux coquilles enroulées ressemblant de loin à d'énormes limaçons de cinq pieds de hauteur, se laissent emporter sur l'élément liquide au gré des vents.
Faisons comme elles, reprenons notre barque pour voir de plus près la gent aquatique de ces temps éloignés.
L'Encornet, sorte de Calmar actuel, analogue à l'ancienne Bélemnite.
Quel est là-bas cet archipel mouvant aux tons changeants, aux couleurs variées ?
Approchons-nous. De véritables fleurs vivantes étalent au soleil leur calice sans corolle. Large comme le berceau d'un enfant, ce calice où les sépales sont remplacés par de monstrueux tentacules, guette sa proie et se referme sur elle. Attachés aux fonds marins par une tige longue et flexible, ces lys carnivores vivent en colonies pressées : ce sont des Encrines. Avançons prudemment dans cette nouvelle mer des Sargasses.
D'ailleurs, de toutes parts, la lame vient se briser sur des îlots bas et circulaires, récifs sous-marins construits par les polypiers.
Partout ces Zoophytes, comme on les appelait autrefois, sont à l'œuvre. Ils édifient des terres sur toute la surface du Globe, depuis les mers de l'équateur jusqu'aux rivages de l'Océan glacial. Ils ne quitteront les hautes latitudes qu'au mo-
ment où une atmosphère purifiée et un Soleil plus condensé doteront la Terre du phénomène des saisons, et ce fait ne
Une Encrine, échinoderme Carnivore, fixée aux fonds et qui atteignait i5 mètres de longueur.
se produira qu'à la fin de l'époque secon- i daire.
.Mais là, sous nos yeux, la vague paraît plus écumante, la surface liquide est secouée d'un remous extraordinaire. Quel être nage encore dans ces eaux? Poulpe, poisson ou tortue ? Le voici : Une tête de lézard terminée par un mufle de dauphin; un cou trop grand, un corps trapu, une queue petite et
disproportionnée en tont un animal difforme et hideux. Ses yeux à facettes protégés par des plaques osseuses, gros comme le corps d'un homme, possèdent un pouvoir prodigieux pour fasciner sa proie. Sa gueule ne contient pas moins de deux cents dents qui broyent les plus dures substances. Sa nourriture est là à sa portée : c'est le poisson qui passe; ce sont les sauriens qui vivent dans les mêmes eaux; ce sont ses congénères moins forts que lui. De ses repas, il ne reste rien : tout lui est bon, aussi bien les os que la chair. Moitié poisson, moitié reptile, les savants lui ont donné le nom d'Ichtyosaure.
C'est en tout cas un carnassier terrible; voyez-le en ce moment à la poursuite de son ennemi le Plésiosaure, celui qui représente la race élégante de l'époque.
Quel étrange monstre encore que ce saurien ! Ne dirait-on pas un serpent passé au travers du corps d'une gigantesque tortue dont la peau recouvrirait la carapace? Il tient du lézard par son corps, du cygne par son cou long et flexible, du phoque par ses rames natatoires, du crocodile par sa mâchoire armée de dentslongu es marins et pointues.
Plus loin, cet animal que vous apercevez est le Téléosaure, qui nous rappelle les Gavials des Indes; mais c'est un crocodile-poisson de vingt mètres de long. Là-bas sur la crête écumante des vagues se déroule le Mosasaure, semblable aux anciens serpents de mer des légendes. Comme l'air, comme la terre, la mer
Squelette fossile d'Ichtyosaure.
fourmille véritablement d'êtres monstrueux; et sur l'élément liquide comme sur la terre ferme, c'est la lutte pour la vie, la guerre acharnée de race à race, d'espèce à espèce, entre tous ces monstres dont la difformité ne le cède en rien aux types terrestres. Et dans ce combat sans merci ce sont les êtres les moins armés pour la défense qui traverseront tous les âges, toutes les périodes géologiques; les mieux outillés pour le combat, les plus forts succomberont bientôt. O Darwin 1 O Lamarck ! que n'êtes-vous là pour comprendre combien la nature se moque de vos théories 1 Cette nature que votre esprit a voulu plier aux exigences de ses étroites conceptions, ne vous démontret-elle pas tous les jours qu'il suffit d'un microbe pour tuer l'être le mieux organisé? Et puis, l'organisation de l'être « supérieur », la centralisation à outrance, ;st-elle vraiment synonyme de perfection? A mesure que vieillit la Terre, les organismes dépérissent ou se compliquent, mais l'intelligence s'affirme, puisque
l'homme, d'après vous, est le dernier stade de l'échelle animale. Comment expliquerez-vous alors cette dualité opposée, cette antinomie, cette loi donnant deux résultats contraires? Si l'Intelligence était Matière, toutes les deux devraient gravir les mêmes échelons Et cependant l'une monte, tandis que l'autre descend
Et maintenant, le Soleil de son fuseau allongé atteint l'horizon, le jour a baissé, une lumière rouge sanglante se répand sur les eaux, enveloppe les grands bois, pénètre cette nature fantastique. De lourdes vapeurs s'élèvent de la terre et s'illuminent de feux rougeâtres. On croirait qu'un vaste incendie s'allume de toutes parts.
Derrière nous s'étend une vaste plaine bornée jusqu'aux contreforts d'une montagne qui se découpe en tons violents sur l'horizon empourpré.
A notre droite un volcan avec son panache de fumée nous indique que déjà les convulsions de la croûte terrestre ont
Mosasaures et Lœlaps.
Les .Mosasaures avec leur longue queue atteignaient jusqu'à îû mètres de longueur,)
Le TjSléosaure, moitié poisson, moine crocodile, qui mesurai: 20 mètres de longueur
remanié l'immense continent qui nous a donné notre asile momentané.
Des nuages livides aux tons cuivrés, bordés de couleurs écarlates, passent audessus de nos têtes. Leurs volutes s'abaissent peu à peu, et, de leurs lambeaux déchiquetés, ils effleurent le sommet des grands arbres. Puis le ciel revêt des teintes sombres : l'orage est imminent. La nuit, qui ne sera jamais complète, vient lentement comme dans les régions boréales ; les feux s'éteignent peu à peu, la température devient plus supportable; la brise s'élève, le vent souffle de la mer et nous pousse vers la côte. De larges gouttes d'eau commencent à tomber. Bientôt ce sera une pluie torrentielle, un véritable déluge, au milieu de cette nuit qu'illumineront seuls les éclairs.
Retirons-nous; cette nature inhospitalière ne saurait nous prêter un abri.
Dans ce déchaînement des éléments, au milieu de cette nature en furie, pas un être humain ne sera là pour entendre le bruit des vagues se heurtant contre les grèves, les roulements formidables du tonnerre et le mugissement de la tempête. Personne pour jouir de ces grandioses spectacles, admirer ces décors féeriques qui jamais ne se représenteront dans les âges suivants.
A la fin de cette époque secondaire la Terre aura bien vieilli. Les monstres
énormes, les grandes forêts auront peu à peu disparu. Aux grands lézards hérissés de dards, aux dragons redoutables, aux sauriens volants, succéderont de tout petits mammifères. Déjà nos insectes sont nés : Sauterelles, Blattes, Perce- Oreilles, Criquets, Termites, Charançons, Buprestes, Lampyres, Gyrins, Hydrophiles; toute cette population minuscule envahit la terre et les eaux. D'où sortentils? Qui leur a appris à construire leurs nids, à nourrir une progéniture que bien souvent les parents ne connaissent pas ? Qui enseigna à YAmmophile hérissée les secrets d'une anatomie si compliquée qu'elle parviendra en neuf coups d'aiguillon à paralyser une chenille pour l'offrir, chair vivante et morte à la fois, à sa larve naissante?
Les mystères de l'instinct qui n'a pas varié depuis ces époques lointaines déconcertent le transformiste le plus convaincu.
Des millions d'années passeront avant qu'une Intelligence animant un corps puisse apprécier les beautés de cette nature qui reflète jusque dans ses moindres détails un plan merveilleux, toujours adapté au but, une Intelligence créatrice sans cesse en œuvre, une pensée qui domine nos misérables conceptions de toute la distance qui sépare l'Infini de l'être limité.
Terres émergées à la fin de l'époque secondaire. Période crétacée.)