HOMME DES CAVERNES
Le climat de l'Europe est décidément changé. Les hauts sommets se sont couverts de neiges éternelles, les glaciers descendentdes montagnes, des pluies incessantes et torrentielles ravinent plaines et vallées et roulent d'abondants limons ; partout s'accroît l'humidité.
L'homme livré à ses propres forces, devant une nature inclémente, va être obligé d'employer toutes les ressources de son intelligence pour résister à ce régime détestable, rappelant, par certains côtés, le climat des régions arctiques.
La hutte de branchages ne saurait lui suffire; il va chercher un abri sous les rochers, et mieux encore, poussé par le froid, il s'établira au fond des cavernes.
C'est là que des milliers d'années après, nos archéologues modernes iront étudier ses restes, les débris de son industrie, sa vie, ses mœurs, ses coutumes.
Cette période s'appellera moustérienne, du nom de l'abri sous roches du Moustier, en Périgord.
Entrons dans une de ces cavernes qu'on a explorées en maint endroit, depuis quelques années.
L'ouverture est très étroite et nous devons nous baisser pour pénétrer à l'intérieur.
Toute la famille est réunie autour d'un feu qui flambe au milieu de la grotte. L'homme moustérien est vêtu de peaux de
bêtes : l'ours gris tué dans les dernier combats lui a cédé sa chaude toison. Des lianes retiennent un vêtement n'offrant aucune couture, car l'homme n'a pas encore inventé l'aiguille.
Autour du foyer, principalement, gisent les débris accumulés de centaines de repas : ossements de mammouths, d'ours et de bœufs musqués, tous animaux des régions polaires; carcasses déchiquetées d'antilopes saïgas, de cheval, d'hyène ou de léopard.
Aucun squelette complet, le chasseur ne prenant jamais la peine de transporter chez lui i'animal entier. Il le dépèce sur place et n'apporte que les meilleurs morceaux : membres, vertèbres du cou, boîte crânienne, quelquefois les côtes.
Comme ses ancêtres, il ouvre les têtes, brise l'extrémité des os principaux et fend ces derniers sur toute leur longueur pour en extraire la moelle.
Depuis l'homme acheuléen, les instruments se sont perfectionnés : les silex ont été retouchés sur l'une des faces, de manière à procurer une arête bien tranchante; des lames à encoche font l'office du couteau pour râper les os et les branches des arbres : certains silex sont dentelés avec finesse et régularité comme de véritables scies.
On emploie couramment pointes, grattoirs et racloirs pour préparer les fourrures.
Avec cette lance en silex aiguisé, à deux tranchants, au moyen de ce simple outil
QUI SOMMES-NOUS
encastre par des ligaments à l'extrémité d'un bâton, l'homme moustérien attaque des colosses comme le mammouth ou le chat des cavernes, ce puissant Carnivore plus grand que le lion, plus terrible que le tigre.
Mais la lutte est toujours inégale, et le plus souvent l'homme a recours à la ruse ou aux pièges.
Comme nos sauvages actuels, il connaît
du festin, laissés sur place, encombrent peu à peu l'ouverture. L'homme moustérien, comme son ancêtre, n'en a aucun souci : propreté et hygiène sont vertus qu'il ignore. Il ne prend jamais le soin dedéblayer le«pas de sa porte », et peu à peu les débrisaccumulés rendent chaque jour l'ouverture moins praticable. Toute la famille grimpe alors le talus d'ossements et de chairsamoncelés. Ces débris de repas, ces détritus de cui-
i n fleuve dans nos contrées, au temps de l'homme des cavernes.
plus d'un procédé pour s'emparer des grands fauves; tantôt il enferme le carnassier dans un antre dont il obstrue l'entrée; tantôt il attire le monstre au-dessus de grandes fosses recouvertes de branchages.
Il lui faut certainement d'habiles stratagèmes pour tuer en si grande quantité les animaux féroces dont les débris jonchent le sol des cavernes moustériennes.
Si le temps le permet, toute la famille mange dehors au seuil de la demeure. On se réunit encore autour du foyer, et les reliefs
sine, mélangés de cendres et de charbon, atteignent dans certaines grottes jusqu'à une dizaine de mètres de hauteur.
Ne nous étonnons point : la propreté est d'invention moderne ou plutôt elle est de toutes les époques, mais l'histoire nous enseigne qu'un progrès dans un sens ne se manifeste jamais sans un recul dans un autre.
La propreté a donc, elle aussi, subi des intermittences, des soubresauts inexplicables.
l'homme des cavernes
Au moyen âje, on ne connaissait ni le télégraphe, ni la machine à vapeur, ni les ascenseurs, ni les merveilles de l'aviation, mais on était plus propre qu'aujourd'hui,
Les deux faces d'un silex taillé
recueilli au Mvustier (Dordogne).
(Période mousiéricnnc.)
et les baignoires étaient plus répandues que maintenant.
Il était de bon ton d'offrir le bain à ses hôtes. Ainsi, pendant les trois semainesque Jeanne d'Arc passa à Bourges, Marguerite la Touroulde conduisit plusieurs fois la Pucelle aux bains de la ville.
Certaines religieuses étaient contraintes, au xi* siècle, et cela en vertu de la règle de leur couvent, à prendre des bains d'une façon régulière.
La Renaissance vint, et, suivant l'expression pittoresque du D1 Friessinger, « avec l'imitation des Grecs et des Latins, le règne de la crasse commença».
Les bains pjublics furent fermés; le respect de la malpropreté devint synonyme de progrès social.
Les latrines disparurent des habitations. François Ier lui-même trouvait tout naturel de se servir de... sa cheminée. C'est Henri III qui exigea le balayage journalier des escaliers du Louvre. . . et pour cause. N'insistons pas, ces faits suffisent.
Aujourd'hui, nous sommes plus propres, mais combien de Français ne se baignent jamais!
Dans mon dernier voyage en Hollande,
je me suis laissé dire par un médecin du pays que ses compatriotes sont lavés deux ;ois dans leur existence : quand ils naissent et quand ils meurent. A les voir nettoyer méticulcusemcnt les façades de leurs habitations, pouvait-on le soupçonner?
Concluons que la malpropreté est de tous les temps et nous serons dans le vrai.
L'hygiène ne va pas toujours de pair avec une certaine civilisation. .Mais revenons aux antres fumeux de nos ancêtres.
Les cavernes ne servaient pas seulement à donner asile à la famille; beaucoup paraissaient constituer de véritables ateliers. A l'intérieur de l'une d'elles, nous apprend M. Déchelette dans son Manuel d'archéologie préhistorique, on a retrouvé jusqu'à 1 455 instruments en douze heures de fouilles. Quelques autres servaient de lieux de sépulture, ainsi que nous aurons occasion de le constater à propos d'une découverte récente.
Quelles étaient les mœurs de ces antiques sauvages? Peu différentes de celles de certaines peuplades océaniennes.
Les hommes de cette époque étaient des nomades invétérés. Ils allaient et venaient, en quête d'un bon territoire de chasse ou
Silex de différentes formes.
(Période moustérienne.)
d'un lieu favorable pour la pêche. Une caverne difficile d'accès, au-dessus d'un cours d'eau, était chèrement disputée. Elle offrait un refuge inviolable non seulement
QUI SOMMES-NOUS
contre les attaques des bêtes féroces, ours gigantesques, hyènes et félins sanguinaires, mais surtout contre les entreprises bien autrementredoutablesdesbandes humaines jalouses de la prospérité des premiers occupants.
Alors, comme aujourd'hui, les hommes étaient à eux-mêmes leurs plus terribles ennemis.
Après des combats meurtriers où le bâton et la massue en bois dur remplaçaient nos armes, où l'on se servait de silex taillés pour augmenter l'effet destructeur des coups, le vaincu devenait probablement la curée du vainqueur.
Certaines peuplades étaient peut-être
Strabon écrivait : « Plus sauvages que les Bretons, ils sont anthropophages et polyphages; ils tiennent à honneur de manger leurs parents, lorsque ceux-ci viennent à mourir. »
Cette déplorable habitude n'implique pas toujours l'idée de cruauté. Certaines peuplades de l'océan Pacifique, quoique cannibales, ont cependant des moeurs fort douces : les habitants de Tonga et de Tahiti, par exemple, qui comptent parmi les plus civilisés de l'Océanie.
Ce que nous avons dit de l'homme des cavernes, et qui est basé sur l'étude approfondie des gisements, nous a fait connaître les mœurs et les coutumes de l'époque,
Les deux faces d'un racloir.
(Période moustérienne.)
anthropophages, si on en juge par les restes retrouvés près du foyer: ossements humains tantôt broyés ou brisés, tantôt carbonisés ou presque entièrement consumés; têtes dépouillées de leur chair ou de leur cuir chevelu à l'aide de silex tranchants; mâchoires dont les débris se retrouvent mélangés à la nourriture de chaque jour.
Dans une caverne du Portugal, qui n'a jamais été un lieu de sépulture, on a trouvé plus de 3 5oo dents humaines ; et je pourrais citer de nombreux exemples analogues non seulement en Europe, mais en Orient et en Amérique.
Le fait, s'il était certain, n'offrirait d'ailleurs rien d'étonnant, puisque nous retrouvons les mêmes coutumes aux époques historiques, en Scythie, sur les bords du Pont-Euxin, en Galatie, en Irlande.
N'est-ce pas à propos des Irlandais que
mais ne nous a pas renseignés sur la constitution et l'aspect physique des races peuplant nos contrées. Il faut donc parler desdécouvertes propres à combler cette lacune.
C'est en i856 que les anthropologistes mirent au jour des ossements attribuables à l'époque moustérienne.
La théorie de la descendance de l'homme était en pleine vogue et les quelques os découverts semblaient donner raison à l'hypothèse darwinienne; ce fut du moins la conclusion qu'on tira de l'examen d'une calotte crânienne et des rares débris qu'on avait en main.
C'était de la part des naturalistes plus qu'une témérité, car ces restes étaient loin d'offrir toute l'authenticité désirable. Le crâne avait en effet été trouvé dans une petite grotte de la vallée du Néander, entre