‹ D'où venons-nous?Chapitre 42 sur 85 · L AGE DU RENNE · texte numérisé non relu

L AGE DU RENNE

Bien des siècles se sont écoulés depuis que l'homme a dû pour la première fois chercher un abri dans les cavernes.

Le régime pluvieux a disparu, et les plaines de l'Europe, soumises à un froid de plus en plus intense, offrent en maint endroit l'aspect des steppes de la Sibérie.

Le sol des vallées a été renouvelé par les graviers, les limons et les sables que roulaient les torrents et les larges fleuves de l'époque précédente.

La puissance des agents atmosphériques a déterminé une telle érosion que les dépôts atteignent en bien des régions une hauteur extraordinaire.

Lorsqu'on parcourt certaines contrées méridionales comme le désert africain, en

Europe pendant la quatrième époque glaciaire.

QUI SOMMES-NOUS

face de Gabès, après la période annuelle des grandes pluies, on est étonné de cette

Pointe à cran en silex taillé, de la période solutréenne.

puissance d'érosion; les torrents ne suivent presque jamais le lit qu'ils se sont creusé les années précédentes. Le sol est raviné par

Si

QUI SOMMES-NOUS

endroit jusqu'à une trentaine de m:tres de profondeur, et !es eaux, qui se précipitent vers la mer, entraînent avec elles des masses inimaginables de terrains meubles.

Or, ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux n'est rien en comparaison de ce qui devait avoir lieu aux moments de la fonte des grands gla:iers de l'époque tertiaire ou quaternaire.

Est-il étonnant que nous trouvions des squelettes humains enfouis sous des couches de terre, de graviers ou d'argile d'une quarantaine de mètres d'épaisseur et souvent davantage?

Demême,lapuissance des dépôts cal.

caires dépend de la teneur en acidecarbonique des pluies ou des eaux envahissant les vallées et les plaines à telle ou telle époque.

Pour n'avoir pas tenu compte de ces données purement physiques et géologiques, beaucoup d'archéologues ont été portés à assigner à l'homme une ancienneté fabuleuse.

A propos de découvertes récentes, et après certains auteurs allemands, on a publié des chiffres fantastiques; les uns ont parlé de cent mille ans, d'autres de deux et même de quatre cent mille ans!

Rien dans les faits judicieusement interprétés n'autorise d'aussi ridicules appréciations.

En tenant compte de cette puissance d'érosion après les périodes glaciaires, il semble que tous les faits géologiques peuvent s'en, cadrer, du pliocène au quaternaire actuel,

Pointe de flèche

solutréenne en silex.

Station de Solutré (S.-et-Loiret

dans une période de quelques diztines de milliers d'années.

A plus forte raison, l'homme le plus ancien, celui d'Heidelberg, par exemple, serait-il plus récent?

Dans l'état actuel de la S:ience, personne ne peut dire exactement la durée du quaternaire, mais tout nous autorise à croira qu'elle est comprise dans des limites relativement étroites.

Voilà ce que nous dicte la science, la vraie, celle qu'on n'a pas déformée pour la plier aux exigences d'une théorie ou d'une idée préconçues. Toute autre conclusion serait lamentable, si elle n'était grotesque.

Après l'époque moustérienne, le froid qui envahit l'Europe va quelque peu modifier la faune que nous avons signalée.

Double perçoir en silex.

Station solutréenne de Saint-Martin d'Excideuil

(Dordognc).

Les mammouths remontent vers le Nord et leur nombre diminue très vite en nos régions. Ces géants des premiers temps quaternaires gagnent les contrées polaires

l'âge du rfnne

où, ne trouvant plus bientôt les conditions naturelles de leur existence, ils finiront par disparaître de la scène du monde.

Déjà l'ours et l'hyène des cavernes se font rares, mais tant que régnera cette température arctique, nous les retrouverons en compagnie du bœuf musqué, de l'antilopesaîga et du castor.

renne en trois phases qu'il nous suffira de mentionner :

La phase aurignacienne (du gisement d'Aurignac j ; la phase solutréenne (de Solutré, Saône-et-Loire); et enfin, la phase magdalénienne (de la Madeleine, Dordognei.

Ces trois phases sont souvent comprises sous le nom commun de période glyptique,

Grotte des « Baussé Rousse », près Menton.

Le cheval continuera, avec le bouquetin et le chamois ou même le rat, à servir de nourriture aux populations de l'époque.

Toutefois, l'animal qui caractérise le quaternaire supérieur, celui qui va donner son nom à toute la période jusqu'aux temps néolithiques, c'est le renne.

Il descendra jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées, sans les franchir, et ne remontera qu'avec la disparition des glaciers. Actuellement, le renne ne dépasse guère le 60e degré de latitude.

Les archéologues ont divisé l'Époque du

d'un mot grec qui signifie graver pour désigner que cette période correspond à la naissance des arts : sculpture et peinture.

L'outillage moustérien se modifie profondément dès l'époque du renne.

Pour la première fois, l'homme a l'idée de remplacer le silex par des os d'animaux, ceux du renne plus particulièrement; il emploie ces derniers à toutes sortes d'usages : poinçons et polissoirs pour rabattre les coutures de ses vêtements, car l'homme sait maintenant assembler des morceaux de fourrure, unir des peaux de bêtes pour dres-

QUI SOMMES-NOUS

Harpons en bois de renne.

(Période magdalénienne.)

ser des tentes au dehors pendant la belle saison.

Il le fait au moyen de ligaments passés dans le chas de grosses aiguilles en os. Peu à peu d'ailleurs ces aiguilles deviendront plus délicates, et c'est merveille de voir avec quelle dextérité l'homme solutréen ou magdalénien arrive à percer d'imperceptibles trous à l'aide de silex finement aiguisés.

L'idée du luxe et de la coquetterie fait alors son chemin. On fabrique des agrafes sculptées, de minuscules boîtes à poudre, au fond desquelles nous retrouvons encore inaltéré le fard « des dames de l'époque ». Il consiste surtout en minéraux colorants pulvérisés : sanguine, plombagine et manganèse. Mélangés à de la moelle, la poudre formait une sorte d'onguent avec lequel on enduisait certaines parties du visage ou du corps : le tatouage n'était sans doute pas inconnu, car nous retrouvons tout l'outillage nécessaire à ce genre de dessin.

On porte comme parure des colliers ouvragés : ce sont habituellement des rangées de dents d'animaux ou de coquillages perforés.

On recherche surtout les canines des animaux les plus estimés des chasseurs ; toutes sont percées d'un trou, ciselées avec un art infini, puis enfilées d'un fin ligament qui les convertit en chaînettes ou en colliers.

Les pendeloques ornées de sculptures deviennent la grande mode du temps, et les hommes sont beaucoup plus coquets que les femmes. Voilà une remarque bien faite pour déconcerter mes lectrices, et je n'insiste pas.

L'industriene vaguère sans commerce, et l'homme des cavernes, à l'époque du renne, est un commerçant de premier ordre : il connaît déjà les avantages de l'importation et de l'exportation.

Il y a d'abord les usines où l'on fabrique certains outils ; comme au Crot du Charnier, à Solutré, où l'on a ramassé, dans un foyer

Harpons magdaléniens

Sagaies, flèches, pointes et épingles

en bois de renne, os et ivoire.

(Période magdalénienne.)

l'âge du renne

mesurant 9 mètres de largeur sur le double en longueur, près de 40000 silex taillés; comme à la caverne de Chaleux qui a fourni de nombreux silex, haches, couteaux, poignards, racloirs, grattoirs, etc., en tout pas moins de 20000 pièces ouvragées.

La vie nomade favorisait sans doute les

Figurine à la capuche.

Fragment de statuette en ivoire

datant de l'dgc du renne et trouvé à Brassempouy (laides.)

échanges, mais, dès cette époque, les marchands ambulants sillonnaient nos contrées; les preuves ne nous manquent pas : c'est en Belgique, sur les bords de la Lesse, où l'on rencontre des silex taillés provenant de la Champagne, tandis qu'à côté, à la caverne de Chaleux, près de Dinant, les Champenois de l'époque ont vendu des coquilles fossiles perforées, originaires de gisements situés près de Reims, près de Versailles et sur le territoire des Ardennes. C'est aux environs d'Issoire, où l'on trouve encore des coquilles fossiles provenant des faluns de la Touraine; c'est à Laugerie- Basse, dans la Dordogne, où l'on distingue les mêmes objets de parure : coquillages recueillis, soit en Touraine ou dans le Poitou, soit même sur les bords de la Méditerranée.

Dans les grottes de Grimaldi (Italie), on a trouvé des espèces qui ne vivent que dans l'océan.

Mais déjà, hélas! on connaissait la contrefaçon et l'imitation; les ouvriers de l'âge du renne fabriquaient des coquilles en bois de renne et des fausses dents perforées en ivoire. L'homme moderne n'a donc rien inventé, pas même les bijoux faux.

Si vous êtes collectionneur, c'est peutêtre par atavisme, car l'homme préhistorique possédait déjà cette qualité... ou ce

défaut : une caverne de Belgique nous a exhibé tout un musée tort intéressant de paléontologie.

Au commencement de l'âge du renne, les outils moustériens abondent encore à côté des types nouveaux et caractéristiques. Cesderniersconsistentsurtouten grattoirs dont les bords sont creusés de cannelures, en lames à simple ou double encoche, en couteaux à un seul tranchant.

Pendant le solutréen, apparaissent généralement les pointes de flèches et les pointes à crans destinées àêtreemmanchéesau bout d'un bâton.

Tous ces outils sont en silex, mais peu à peu on délaisse la taille de la pierre pour se rejeter sur les instruments d'os ou d'ivoire employés à la chasse.

Le type caractéristique du magdalénien est le harpon barbelé et une sorte de propulseur destiné à êtrelancédeloin;lesEsquimaux se servent encore d'instruments analogues.

L'existence de l'art de la pêche à cette époque ne fait aucun doute. A côté du harpon qui pouvait servir parfois à cet usage, nous trouvons différentes variétés d'hameçons. Les uns consistent en une simple aiguille d'os mince et appointée à ses deux bouts; les autres portent des dents ou barbelures aiguës destinées à se fixer dans la chair du poisson. On retrouve encore pendant l'âge du renne des marteaux, des ciseaux, des épingles avec ou sans tête, et à tous ces objets il faut ajouter ceux qui ont été déjà décrits, per-

Propulseur.

(Période magdalénienne.)

àO

QUI SOMMES-NOUS

Bâton de commandement ou agraje en bois de renne. (Période magdalénienne.)

çoirs, spatules, polissoirs, bâtons de commandement ou agrafe.

Dès la phase a urignacienne, l'art se développait. Les plus anciennes gravures datent de cette époque; l'une est sur un galet de schiste et représente un rhinocéros, l'autre un végétal gravé sur un os de renne.

Le dessin ne va guère sans musique, et pendant le solutréen, nous retrouvons des sililets fabriqués à l'aide de phalanges de renne perforées. Plus tard, au magdalénien,

Manche de poignard sculpté. (Age du renne.)

nous aurons des instruments divers, rendant des sons plus ou moins aigus suivant la grandeur et la disposition des ouvertures.

Nous possédons des figurines, des statuettes, des sculptures et des peintures de l'homme solutréen, mais tous les arts atteindront leur apogée pendant la période magdalénienne.

Or, remarque curieuse et qui prouve bien que l'homme peut facilement revenir en arrière, l'art du dessin qui a prospéré pendant toute l'époque du renne a disparu avec elle. C'est en vain qu'on en a cherché les traces pendant la période néolithique. L'homme acheuléen était donc, à mon avis, un type déjà dégradé, et cette asser-

tion prendra un autre caractère de véracité, lorsqu'à la fin de cette étude nous donnerons quelques détails sur la civilisation rudimentaire de plusieurs peuplades actuelles.

Dans les Pyrénées, la sculpture aurait remplacé la gravure ; partout ailleurs il n'y a pas de règle absolue.

On commence généralement par décorer les objets en os ou en ivoire. Les représentations d'hommes ou d'animaux sont d'abord gravées, dessinées au burin, puis l'artistecherche à donner du relief. L'époque magdalénienne nous a ainsi fourni plusieurs centaines de pièces en os, en bois de renne, en ivoire et même en pierre. Certaines sculptures sont de véritables chefs-d'œuvre.

« La finesse d'exécution est d'autant plus admirable, dit M. Déchelette, que leurs auteurs ne disposaient que d'un outillage primitif. Les lames en silex auxquelles on a donné le nom de burin constituaient vraisemblablement leur principal instrument, mais, sans doute pour certains travaux délicats ou pour l'achèvement des pièces d'une exécution soignée, ils employaient en outre des pointes plus fines que le burin. »

La grande majorité des gravures représente des animaux ou des têtes d'animaux tournés de profil. Les représentations humaines sont non seulement peu nombreuses, mais encore très mauvaises, et sont loin d'égaler, par la fidélité, la correction et la finesse du dessin, les belles gravures d'animaux.

Mais la découverte la plus inattendue concernant l'art à cette époque a été celle

Page 1