‹ D'Ulysse à PanurgeChapitre 3 sur 7 · LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE

Tissaient une forêt de roseaux. Une heure avant la nuit, ils s'arrêtaient en vue d'un village de pêcheurs. Des huttes de boue et de paille éparses dans le marécage sortit une foule d'hommes vêtus d'une tunique de lin, le front ceint d'une bandelette blanche; ils avaient les épaules hautes et larges, la taille allongée, resserrée à la ceinture, le teint olivâtre, les lèvres lourdes et proéminentes, de grands jeux très doux. Ils s'assemblèrent sans bruit le long du rivage, muets, regardant les étrangers.

« Comment les interroger? dit Ulysse. Personne, parmi nous, ne parle leur langage. ■

Tout à coup, il fit un geste de joyeuse surprise et s'écria :

« Par Hermès! j'aperçois un Grec. »

Un jeune garçon, au visage clair et délicat, tirait adroitement de la corbeille de jonc que portait sur sa tète une vieille femme des fruits couleur d'or et les enfouissait en sa vaste ceinture.

Le fils de Laërte, faisant un porte-«oix de ses mains, cria :

« Mon frère ! »

Le jeune homme sourit et salua. Eumée lui lança une corde et ramena à bord le voleur d'oranges.

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se D'ULYSSE A PANURGE.

L'histoire de Psjcharion fut vite contée. Des pirates phéniciens l'avaient cueilli, à l'âge de douze ans, sur les roches de Délos. Un naufrage l'avait donné à l'Egypte. U attendait, sans impatience, qu'Osiris le renvoyât vers Apollon. 11 connaissait le Nil juequ à Memphis, la métrapole des Dieux et des Roia. Aux deux seigneurs qui . lui cachèrent prudemment leurs noms, l'enfant de l'Archipel promit de servir fidèlement de guide et d'interprète. Il ignorait qu'une reine grecque, blonde et belle, fût, à cette heure, au pays des Pharaons. Mais, à Memphis, dil-il, oîi sont des prêtres savants et quelques lilles charmantes venues de Grèce et d'Asie pour adorer Sérapis, peut-être les nobles étrangers apprendront-ils quelque chose au sujet de cette princesse.

Et la montée du Nil recommença, lente, très berçante et mélancolique. Le quatrième jour, dans la blancheur de l'aube, ils aperçurent, vers l'occident du fleuve, au loin, des formes rigides, immobiles, qui semblaient grandir avec les clartés du ciel et planaient sur la vallée. Tout à coup, au lever du soleil, trois tentes colossales s'érigèrent, baignées de lumière rose.

« Les tombeaux des rois, dit Psycharion, des rois morts depuis des milliers d'années. Ils y

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LES DEMIËRES AVENTURES DU DIHN VLVSSE. 57

dorment, iDclestructibles, éternels, en des chambres de pierre noire, couchés au pied de leur statue de marbre noir. Cela fait peur à visiter, *

Ulysse haussa les épaules.

a La dépouille d'un roi, dlt-îl, n'est point plus précieuse que celle d'un bouvier. Quelques branches d'olivier et de cyprès enflammées, au coin d'un champ, par ta main de ses fils, sont pour lui un excellent lit funèbre. La vaine image du mort, purifiée par le feu, parfumée de thym et de laurier, descend alors, légère, au royaume de Hadès. »

En face des Pyramides, sur le bord du Nil, un bouquet de palmiers parut aux voyageurs très propice au repos. Ils firent jeter l'ancre et pénétrèrent, à l'heure de midi, dans la fraîcheur de l'oasia

Des fleurs de pourpre à demi fanées, reliées en guirlande, des touffes de bleu lotus étaient éparsee çà et là parmi les herbes maigres; autour d'un trône d'albâtre, des écorces de fruits, de cédrats et de grenades.

< Ici, dit le jeune Grec, une femme aussi belle qu'orgueilleuse, la maîtresse du grand-prêtre de Sérapis, vient parfois se divertir en compagnie des plus gracieuses courtisanes de Memphis. Des

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eunuques noirs, le glaive nu, veillent alors autour du bois. J'ai souvent entendu, tout en voguant sur le Nil, les chansons tantôt jojeuses, tantôt tristes de ces jeunes filles. Vers le soir, elles remontent sur leur navire et rentrent dans la ville auguste à la lueur des étoiles.

— Le nom de cette femme? interroga Ménélae d'une voix étouiïée par l'émotion.

— Toute l'Egypte l'ignore, et seul, sans doute, le grand-prêtre le connaît. Personne n'a jamais entrevu les traits de son visage que recouvre toujours un voile brodé d'or. Les hommes de ce pays l'appellent n la Dame d'Asie >.

Les deus rois s'étendirent mollement sur le sable tiède où rôdaient de lourds scarabées, vivantes émeraudes. Ménélas, rêveur, respirait la senteur évanouie des fleurs de pourpre. Une troupe de blancs ibis tournoyait, avec un ramage aigu, dans le bleu du ciel.

Un froissement d'ailes, des becs qui s'aiguisaient sur les plus hautes branches des palmiers, tirèrent Ulysse d'un délicieux demi-sommeil. De gros oiseaux aux yeux fixes et moqueurs, d'un jaune d'or, au plumage vert, rouge et bleu, aux longues queues multicolores, voletaient pesamment d'arbre en arbre, et semblaient considérer, avec une ironique curiosité, les aventuriers. Tout

LES DERRIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULTSSB. SQ à coup ils partirent comme d'un éclat de rire insolent, presque humain.

Et l'un d'eux cria, sur la t^te même du mari d'Hélène :

« Ménélas! Ménélas! Ah! Ah! pauvre Méuélas! »

Toute la bande, saisie d'une joie méchante, battant des ailes, répéta :

K Ménélas! pauvre Ménélas! Ah! Ah! »

Le roi de Sparte pâlit.

« Des Dieux, dit Ulysse, ou peut-être d'infortunés mortels, nos anciens compagnons de guerre, enchaînés par une autre Circé en des corps d'oiseaux.

— Non, répondit Psjcbarion, mais simplement des perroquets, bêtes ingénieuses, qui répètent lidètement les paroles qu'elles ont entendu prononcer par la bouche des hommes. »

Mais une injure plus sanglante, accueillie par un éclat de rire plus malveillant, retentit dans le feuillage du palmier le plus touffu. L'Atride, humilié, courba son front royal.

« Allons-nous-en, dit-il, car il se fait tard.

— J'aimerais, dit Ulysse, à contempler de plus près ces tombeaux, monuments d'une folie barbare. La promenade sera brève. D'ailleurs, étrangers que nous sommes, nous ne pouvons

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franchir les murs de Memphis qu'après 1© lever

du jour. »

ChemiD faisant, Ulysse aperçut une douzaine d'œufs énormes que réchauffait le soleil. Nonchalamment, de la pointe ferrée de son bâton, il en brisa plusieurs.

< Que Zeus nous protège! dit Pajcharion. Ces œufs sont sacrés. Les crocodiles, animaux difins que le Nil nourrit, les confient au sable du désert, où le soleil les couve. Ceux-ci appartiennent à Isis, la grande déesse de l'Egypte. Hâtons-nous de fuir. Malheur à nous, si votre crime eut un témoin! >

Le sable fauve, bouleversé par une récente tempêta, creusé en vallons tortueux, soulevé en collines, retardait la marche des voyageurs. Déjà la Pyramide blêmissait dans les vapeurs grises du crépuscule. Et, de la plaine aride, à l'angle méridional du prodigieux sépulcre, surgissait la tête sombre, la croupe et les bras du grand Sphinx.

A ce moment, du côté du fleuve, on entendit la rumeur d'une multitude d'êtres invisibles qui rampaient et sautillaient avec un cliquetis d'écaillés, des claquements de mâchoires, des battements précipités de queues, des grincements décolère bestiale.

' Psycharion, épouvanté, s'arrêta et cria :

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LES DERNIÈRES AVERTURES DU DIVIN ULÏSSE. M

ï Nous Bommes perdus! Voilà les crocodiles! »

AJors ils coururent follement au Sphinx. PsycharioD se hisea sur le dos de la bète mystique. Euœée souleva vers les mains tendues du jeune homme Ulysse et Ménélas; à leur tour, les deux rois tirèrent à eux le vieil homme d'Ithaque.

« Voilà, dit Ulysse d'un ton bourru, ce qu'on ga^e à courir sottement le monde à la recherche d'une épouse infidèle. >

La nuit vint brusquement. La lune se leva sur le Nil. L'ennemi se rapprochait avec une effrayante rapidité. Bientôt le noir torrent déboucha d'une ravine profonde. Puis il s'ouvrit en deux branches, et se rua vers le Sphinx, lis étaient des milliers. En un clin d'œil, ils avaient cerné le monstre de granit et tentaient l'assaut. Ils grimpaient les uns sur les autres et l'horrible marée se gonflait, montait, haletante, râlante, toute scintillante. Mais leurs griffes ne pouvaient mordre sur le socle. Ils glissaient, retombaient et roulaient par grappes confuses, reprenaient leur élan en masses plus serrées, s'écroulaient de nouveau en un désordre affreux. Quand ils comprirent enfin la vanité de leur rage, ils s'abattirent le ventre sur le sable, la gueule béante, tout autour des assiégés.

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Les quatre fils de l'Hellade, à cheval sur le Sphinx, passèrent une nuit douloureuse. Le simoun s'était mis à souffler et leur jetait à la face une pluie de sable. 11 se traînait sur la vallée avec une sourde lamentation, et le désert bleuâtre dont les replia ondulaient, tels que des vagues, jusqu'au fond de l'horizon immense, ressemblait à la haute mer déchaînée.

Jusqu'au jour, les Grecs demeurèrent silencieux. Les crocodiles s'étaient assoupis. Quand le soleil surgit des vapeurs rousses du Nil, ils relevèrent paresseusement leurs tètes hideuses et bâillèrent d'un air de volupté. Les voyageurs virent briller les dents menaçantes, les jeux voraces. L'ennemi attendait avec impatience l'heure du festin.

Psycharlon n'avait point menti. Les crocodiles étaient de dignité sacerdotale. Ils vengaient à la fois un deuil de famille et un sacrilège. La plupart portaient aux pieds des chaînes ou des bracelets d'or, aux oreilles des pendants de pierres précieuses. L'un d'eux, d'une taille effrajante, était tout constellé de rubis : aux écailles de son front luisait, tracé par des saphirs, le chiffre mystérieux d'Isis.

Le jeune garçon pleurait en songeant à Délos. Fumée disait adieu aux pourceaux d'Ithaque

LES DERNIÈRES ATENTURBS DU DITIH ULTSSE. 03 qu'il ne reverrait plus, Ménélas se plaignait d'être réservé à une mort infâme, lui, petil-fils d'Atrée, gendre de Zeus et frère du Roi des Rois. Ulysse invoquait mentalement le secours d'Athéna.

Alors il se rappela l'antre du Cyclope et le carnage des Prétendants, la sûreté de sa main, son adresse à l'arc. Il prit son bâton pointu, le balança de sa droite, visa l'œil du crocodile pontifical et lança l'arme. La bêle poussa un hurle- . ment d'agonie, se tordit en secousses violentes, puis demeura inerte, rigide. Elle était morte.

Ses compagnons les plus proches le flairèrent un instant et poussèrent un glapissement prolongé, strident. Et l'horrible armée s'ébranla et s'enfuit en déroute. Elle disparut bientôt derrière la grande Pyramide.

Le champ était libre. Les Grecs sautèrent lestement à bas du Sphinx et, sans regarder en arrière, coururent, d'une rapidité vertigineuse, vers le Nil.

Ils atteignaient, à la dernière heure du jour, le port de Memphis. Ils inscrivirent tous quatre de faux noms sur les tablettes des officiers de police en faction à la porte de fa cité et s'aventurèrent dans les rues déjà ténébreuses à la recherche d'une hôtellerie. Ils choisirent un gite de modeste apparence : « A l'Ibis d'Argent n.

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Us soupèrent d'une oie rôtie et d'un gâteau de maïs enduit de miel. Puis il se disposèrent à nouer connaissance avec la ville.

Ils s'étaient engagés dans la région sordide, poudreuse, occupée par les portefaix, les bateliers, les courtisanes et les embaumeurs de momies. Le quartier leur parut en proie à une étrange agitation. On fermait précipitamment les boutiques et les bazars. Les filles au visage peint, affublées d'oripeaux écarlates, sortaient tout effarées de leurs caves ou des tavenies enfumées. Des nègres gigantesques, nus jusqu'à la ceinture, se hâtaient avec un rire imbécile. Toute une populace brutale coudoyait rudement les étrangers; les chats sacrés, que ce mouvement troublait, glissaient entre les jambes des deux rois. Des prêtres vêtus de lin, chaussés de sandales de byblos, passaient, tête haute, k travers la foule bourdonnante.

a II y a là-bas quelque fête populaire, dit Ulysse. Ce spectacle nous reposera des émiotions de l'autre nuit, s

Ils allaient, entraînés par le courant, an hasard, et voyaient défiler, comme en un rèvâ, toutes les misères et toutes tes magnificences de la cité sainte : le long des ruelles fangeuses, des repaires de boue desséchée, couverts d«

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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIT!» ULYSSE. 65 chaume; au bord des larges avenues, les palais et les temples, les portiques aux piliers énormes, plaqués de vermillon, gardés par des sphinx de pierre, habités par des dieux de basalte, dieux sinistres et risibles, figures de chiens, d'éperviers o« de serpents, gravement assis les mains sur les genoux étroitement serrés. Dans l'azur opaque du ciel ruisselait le flambloiement des étoiles. Un Anubis de porphyre rouge, illuminé par les rayons de la lune, se dressait au seuil d'un sépulcre, idole sanglante. Les chiens, accroupis tout autour de leur dieu, lançaient des aboiements plaintifs.

On entendit alors, dans le lointain, au fond de la nuit, la rumeur d'une autre multitude humaine qui s'avançait contre la première. Et, tout d'un coup, au détour d'une avenue, des torches parurent éclairant un monde bigarré qui se mouvait dans une tempête de cris, de gémissements, de blasphèmes et d'imprécations. Des cymbales et des tambourins, frappés en cadence, ajoutaient un rythme funèbre à la clameur des hommes, à la supplication des femmes, aux hurlements des chiens. Une bande de fi'énétiques, le torse nu, se frappaient )a poitrine de leurs points fermés; d'autres, sortis des solitudes de Lybîe ou d'Ethiopie, se déchiraient S

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« DTILÏSSB A PANURGE.

la chair à coups de couteau; d'autres encore, se tenant par les bras et balançant leurs têtes à la façon des ours, chantaient des complaintes lugubres; des femmes, prises de convulsions, étaient traînées par leurs compagnes; des Africains, la face cachée par un masque noir, passaient avec une raideur de spectres; des forgerons brandissaient leurs marteaux, les matelots du Nil leurs longues rames; des fous riaient, pleuraient ou dansaient aux accords de l'effroyable musique.

« Leur fête n'est pas joyeuse, dit Ulysse; elle est digne de leurs dieux. Mais voici venir, je pense, le héros de la solennité. »

A peine le roi d'Ithaque avait-il parlé que tes quatre Grecs reculaient, frappés d'effroi et tentaient de se dérober dans l'ombre de la foule. Allongé sur un lit de parade, que soutenaient des esclaves noirs, précédé et suivi d'une triple rangée de flambeaux, entouré de prêtres eu costumes de deuil, le Crocodile sacré, enguirlandé de fleurs de lotus, était porté par son peuple à la nécropole de Memphis.

Mais le cortège s'arrêta soudainement. Un enfant déguenillé, un ânier de campagne, mêlé à la troupe des prêtres, s'était tourné vers le fils de Laërte et le dénonçait du doigt. Et déjà la

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LE5 DBRinËRES AVENTDRBS DD DIVIN ULYSSE. «T meute fanatique bondissait sur les étrangers avec des cris de mort. Il y eut un moment de tumulte inouï. Ulysse vit une massue de fer levée sur sa tête; il se rejeta rapidement vers Eumée et l'arme fit éclater à ses côtés le crâne d'un Éthiopien. Ménélas se débattait, à demi étranglé, entre deux portefaix : une femme, tirmt de sa chevelure une longue épingle d'or, menaçait de crever les jeux à Psjcharion.

Alors, dans les ténèbres de la haute ville, retentit une sonnerie de trompettes d'argent, impérieuse et triste. Un grand frisson courut sur la foule dont la fureur parut suspendue et qui s'ouvrit en silence, laissant isolé le lit funéraire. Une chevauchée d'hommes cuirassés, la lance en arrêt, fila comme un tourbillon; puis, au pas de course, les eunuques noirs, la pique à l'épaule; puis, sur une mule richement parée d'une draperie de pourpre et d'or, une femme seule, voilée, tout en blanc, d'une blancheur decjgne, sïclte et d'allure royale.

« La Dame d'Asie >, murmura Psycharion.

À la vue du crocodile mort, étoile de ruDis, enseveli dans les fleurs de lotus, elle détourna dédaigneusement la tâte et ses yeux se fixèrent sur les Grecs que des mains implacables retenaient au bord de son chemin. Elle fit un geste da

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68 D'HLTSSE A PAKHRCB.

surprise ou de pitié, se pencha vers un officier de

l'escorte et lui donna un ordre. Le soldat, d'un

seul mot, délivra les aventuriers qui, protégés

par l'arrière-garde du cortège, suivirent la femme

mystérieuse.

Ils sortirent bientôt des quartiers habités par les vivants, et s'enfoncèrent dans la région des Rois morts. Après une courte halte en une chambre sépulcrale dont les murs présentaient, éclairés par des lampes'de bronze, des bas-reliefs coloriés, les travaux champêtres de l'Ëgjpte, les ateliers d'artisans, la vie familière du Nil, ils furent conduits à l'entrée d'un souterrain creusé sous le sanctuaire de Sérapis. Us descendirent quelques degrés et aperçurent, à la lueur jaunâtre des flambeaux de cire tenus par les eunuques en robes de lin, une double rangée de hauts sarcophages de basalte, demeure éternelle des boeufs Apis. Tout au fond, accoudée à l'un des tombeaux, la Dame d'Asie attendait les deux rois.

Comme ils se prosternaient à ses pieds, afin de lui témoigner leur gratitude, elle dépouilla son léger voile brodé d'or. Ménélas jeta un grand cri de joie et tomba le front dans la poussière.

« Relève-toi, dit Hélène avec un sourire attristé. Pourquoi es-tu venu jusqu'à moi? >

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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULVSSE. fiB

Sa voix, d'une infinie douceur, résonnait comme l'écho lointain d'un cDant de jeune tille, sous la voâte de Sérapis. Sa beauté, malgré les ans, révélait toujours la noblesse d'une naissance divine. Une ileur d'immortelle jeunesse brillait toujours à son liront pur, dans ses yeux, dont la caresse voluptueuse était encore aussi troublante qu'au printemps de sa vie. Sa chevelure blonde se déroulait en nattes soyeuses, avec une grâce d'adolescence. Mais, à l'orgueilleuse majesté de l'attitude, on voyait bien qne cette femme, dont l'amour avait coûté des flots de sang, nourrissait en son âme un souverain mépris de la race humaine.

Elle interrogea de nouveau de sa voix chantante :

« Pourquoi es-tu venu jusqu'à moi? »

Alors il ouvrit son cœur. Il parla, il supplia, il pleura. 11 dit l'amertume de ses longues souffrances, les fureurs de sa jalousie et sa tendresse désespérée pour la fugitive. Si longtemps après la trabrson de l'épouse, il l'aimait comme au premier jour. Aucune torture, aucun deuil ne lui avaient été épargnés. Sa haine contre Paris était allée jusqu'à la démence. Sous les murs de Troie il avait enduré le supplice da dix années d'attânte, l'ironie et les outrages de ses compact.! iKcCoo^k

70 D'DIÏSSB A PAMCRGÏ.

gnons d'armée, la malédiction de toute k Grèce dont les enfants mouraient en Asie pour venger son injure. Cette guerre, fatale et stérile, avait été la ruine de sa race, la plus superbe qui fût naguère sous le ciel. D'inexpiables crimes marquaient désormais la maison d'Atrée d'une tache d'infamie et le» bommes se détournaient avec une terreur sacrée du palais sinistre deMjcènes. De sa famille, l'orgueil du monde, il ne restait 'plus qu'un adolescent parricide et une vierge solitaire, assise au foyer désolé d'Aganiemnon. Pour une si grande douleur, pour de telles funérailles, il implorait sa miséricorde. Tout à l'heure, elle l'avait sauvé des colères d'un peuple. Ce bienfait était peu de chose au prix de celui qu'il espérait encore. Ne lui ferait-elle point cette grâce de le suivre sur son vaisseau et de reprendre par les mains d'un amant si fidèle la couronne royale de Lacédémoneî

■ HétasI murmura la Dame d'Asie, tant de larmes pour le sourire d'une femme! >

Ménélas sanglotait, le front posé sur l'épaule d'Ulysse. Hélène, après un silence, reprit :

€ Pour ton honneur et là mémoire de mon nom, f/è rwte ici. Non, une reine telle que moi, fille d« Zeus, ne peut consentir à rentrer en son palais, épouse adultère, dont un m^ri bienveil-

LES DERNIERES AVEUTORES DU piriK ULÏSSE. ïl Jant, au déclin de ses jours, a pardonné la faute. L'Oljmpe me renierait. Et tu serais, Ménélas, le jouet de la Grèce. Les femmes de Sparte, d'une si hautaine vertu, se voileraient le visage en m'apercevant, et les mères me montreraient à leurs filles comme la plus vile des courtisanes. Sœur de Cljtemnestre, je n'aurais point, comme elle, pour rehausser ma gloire, le prestige d'un crime grandiose. Ici, en Egypte, le peuple, les princes, les guerriers, les esclaves, les prêtres s'inclinent et tremblent sur mon passage. De ma jeunesse, de mon histoire, ils ne savent rien et connaissent seulement le miracle de mon origine. Pour eux, je suis toujours la fille des Immortels, inviolable et redoutable; le mystère de mon berceau les enchante et les effraye, car parmi leurs dieus monstrueux, idoles de mort, des dieux qui beuglent ou qui glapissent, qui aboient ou qui miaulent, je représente un monde de lumière et de vie, la joie que verse l'ambroisie sainte, les Dieux de l'éternelle beauté. Le grand-prêtre de Sérapis, presque vieux de cent années, se croit mon amant. Ne sois point jaloux de celui-là, Ménèlas! Par lui, je règne sur MempMs, et par Meraphis sur l'Egypte entière. Si je le souhaitais, le vieil enfant jetterait au Nil les momies trois fois divines qui dorment en ces tombeaux. Et je

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TS D'ULYSSE A PAHDRGE.

reviendrais au Taygète pour être lapidée par les eufauts de Lacédémooe ! Si tu m'aimes toujours, reDODce à moi. Oublie-moi. Mes officiers tous conduiront, à travers cette vallée funèbre, jusqu'au navire qui, par mon ordre, a repris le fleuve et vous attend en Heu sûr. Adieu ! à jamais adieu ! >

Ils virent alors le blanc fantôme s'enfoncer et s'évanouir dans les ténèbres du sanctuaire. Le parfum de la blonde chevelure flottait encore autour des noirs sépulcres. Ménélas n'avait plus la force de proférer une parole. Le compatissant Ulysse aida la marche chancelante de son ami jusqu'au seuil du souterrain où se tenaient Ëumée et Psycharion. Une heure plus tard, les voyageurs glissaient doucement sur le Nil argenté par la lune. Derrière eux, les lumières de Memphis s'abîmaient lentement dans le désert.

Ménélas devait demeurer, jusqu'à son dernier soupir, amoureux inconsolable. Il voulut revenir sans retard à son royaume pour y pleurer «a femme parmi ses vieux esclaves, sous les lauriers-roses de l'Ëurotas. Il débarqua dans le golfe de Laconie, au port de Gythîon, Ulysse accompagna le triste époux jusqu'à l'entrée de la plaine de Sparte. Ils se quittèrent avec des larmes en face du Taygète aux déchirures couleur de sang.

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LES DGRHIBRES aventures DU DIVIN ULYSSE. 75

« Je reviendrai vers toi, dit Uljsse, quand j'aurai parcouru les deux dernières étapes de ma vie errante. 11 faut que je revoie Circé, l'enchanteresse, et que je visite les ruines de Troie, Dans la maison dévastée de Prîam j'offrirai des sacrifices à l'ombre plaintive d'Astyanax. Puis je rentrerai dans mon ile, ou j'espère que Pénélope aura terminé sa tapisserie et se montrera d'humeur plus conciliante. Mais désormais je partagerai l'année entre Ithaque et LacédémoDe. Il me sera doux de vieillir près de toi, mon frère. Je te donnerai la saison d'hiver, si rude là-bas sur mon rocher, et que réjouit le soleil à l'abri de ta montagne. Garde avec toi Psycharion, comme un souvenir vivant des heures pénibles que l'Egypte nous réservait. Et prépare-moi dans ton palais une chambre bien tiède, orientée au Midi, ouverte vers l'Océan, afin que le vent de la mer vienne chanter, la nuit, autour de ma couche et me bercer dans mes songes. >

Ulysse employa quelques jours, dans le port de Gythion, à visiter attentivement toutes les parties de son navire. Ne devait-il pas, en hiver.

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H D'ULïSSE A PAHURËB.

la saison où crèvent les outres d'Éole, reprendre vers la mer Cimmérienne la route périlleuse des Argonautes? Il se proposait, en effet, d'aborder à rtle de la magicienne avant de mettre te pied dans la solitude d'Ilion. Il doublerait les rivages troyens et, par le détroit où périt la malheureuse Belle, achevai sur le bélier à la toison d'or, au delà du Bosphore de Thrace, il pénétrerait dans les brouillards qui, des plateaux du Caucase et des plaines glacées de la Scythie, descendent à l'Océan perfide, séjour de Gircé. La veille de son départ, il vit venir à travers la campagne une longue file de mulets conduits par une troupe d'esclaves, qui apportaient au roi d'Ithaque les présents du bon Ménélas, des bourses pleines d'or, des fourrures de chèvres et d'agneaui, de la blanche &rine de froment, le mie) parfumé du T&ygète> les grasses olives d'Athènes, les figues savoureuses du mont Ithome, les raisins desséchés de Zacynthe, les vins de Crète couleur de topaze, les grenades de Messénie pa'reilles.à des écrins de rubis. Le lendemain, au lever du soleil, il versa dans la mer une ample libation, afin de se rendre Poséidon favorable, puis il tendit les voiles et leva l'ancre. Mais Poséidon est un dieu dont les rancunes sont tenaces. Il déchatna contre le voyageur tous les caprices des vents. Chaque jour, Ulysse, las

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lES DERNIËHES ATENTDRES DU DIVIN ULYSSE. 75 de louvoyer sans cesse, s'arrêtait vers le soir, à t'abri de quelque tie rocheuse ou d'un promontoire de l'abrupte Acbaïe. Il mit plus d'un mois à parvenir au golfe azuré qui baigne les rives de l'Attique. Séduit par la beauté des montagnes aux tons de violettes ou de fleurs de pêcher, il donna l'ordre à ses rameurs de redoubler d'efforts. Au milieu de la vallée, un rocher s'élevait, tel que le piédestal d'un temple, inondé de lumière d'or, enveloppé par une forêt d'oliviers. Là résidait le sanctuaire d'Athéna, sa patronne aux heures de détresse. Il se prosternerait devant l'antique idole de boîs, à tête de chouette, objet d'un culte dont l'origine se perdait dans la nuit des tempe. U attacherait à son mât une branche cueillie aux oliviers de la déesse. Et ta vierge héroïque endormirait, pour l«i complaire, la jalousie des Immortels.

Cette fois encore, Poséidon déploya toute sa malice. Borée, te vent des hautes montagnes, dont la chevelure et la barbe sont toutes blanches de neige, accourut méchamment par le corridor qui sépare le mont Parnès du Pentélîque et bouleversa les eaux du golfe. Ulysse, rejeté vers los falaises d'Égine, et redoutant un naufrage, reprit le large et se réfugia, non sans peine, sous les roches à pic du Sounion.

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76 D'ULÎSSE A PAKURGE,

Enfin l'époux d'Amphitrite parut d'humeur plus indulgente. Les navigateurs n'eurent plus affaire qu'aux fantaisies quotidiennes des enfants d'Ëole. Ils errèrent de la pointe d'Ëubée aux rivages de Chios florissante en vignes, aux rochers de Scjros, où, jadis, Achille avait coulé d'agréables heures, mêlé, sous une robe de femme, aux filles candides de Lycomède.

Un matin, Ulysse reconnut l'aride Ténédos; puis, sur la grève d'Asie, le tertre verdoyant où reposait, revêtu de son armure, le fils de Pelée.

« Au retour, dit-il, quand j'aurai consolé par la fumée des victimes l'âme enfantine d'Astyanax, j'irai saluer ta tombe, invincible Achille. J'égorgerai près du rivage un jeune taureau noir qui n'aura point encore subi le joug de la charrue. Je jetterai à pleines mains des anémones et des lys, et les fleurs vermeilles du laurier sur le manteau d'herbe qui sert de linceul au plus vaillant, au plus beau des Grecs. Et ce sera mou adieu it l'Asie, à tous mes souvenirs de jeunesse, à l'orgueil comme aux tristesses d'une guerre où nous fûmes tous deux de fidèles frères d'armes. >

Alors il s'engagea dans l'étroit canal de l'Hellespout, puis vogua sur une mer de marbre que protègent contre les vents du nord les montagnes neigeuses de la Thrace. Mais le Bosphore, impé-

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LES DERNIÈRÏS AVENTUnES DU DIVIN ULYSSl. 77 tiieux et violent comme un grand fleuve gonflé par les pluies d'hiver, le retint longtemps à l'ancre dans une baie paisible, allongée et recourbée à la manière d'une corne, dont les rives, boisées d'arbres toujours verts, d'yeuses et de cyprès, étaient peuplées de cerfs à la riche ramure, de renards au moelleux pelage, de hérons à la grave démarche, où parfois, la nuit, éclatait, dans les profondeurs des futaies, le rugissement du lion. Enfin souffla le vent du midi, et les nouveaux Argonautes purent franchir le détroit fameux par la fuite d'io transformée en génisse, torturée par l'aiguillon d'une mouche divine.

La mer ténébreuse où ils entrèrent ensuite leur réservait plus d'une surprise et bien des angoisses. Tantôt ta nuit, tantôt le jour, quelque merveille imprévue troublait ou charmait leurs cœurs, déconcertait l'expérience nautique d'Ulysse. Jamais les hasards de l'onde poissonneuse ne lui parurent plus étranges.

Souvent le navire se fixait, emprisonné, saisi comme par des tenailles entre deux courants opposés et les rames battaient vainement, durant des heures, la surface des eaux; il fallait attendre qu'un coup de vent dans les voiles dégageât les aventuriers. D'autres fois, le vaift*

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1S D-ULTSSË k PAHURGE.

seau, emporté par un tourbillon, tournait sur place, tournait sans relâche, la quille en l'air, la proue enfoncée dans le gouffre, toujours plus avant. Le sombre entonnoir roulait, avec une vitesse effrayante, des épaves sinistres, des gouvernails et des mâts, des corps d'hommes, la face livide, les jeux clo», la bouche entr' ouverte, d'où Bcmblait encore jaillir le cri rauque de l'agonie, fit derrière les parois transparentes de l'abîme passaient tranquillement des monstres d'une prodigieuse difformité, tout ensemble serpents, dragons et taureaux , hérissés de pointes et de cornes, armés de griffes, cuirassés d'écaillés, déployant leurs ailes de gigantesques chauves-souris, leurs pinces de scorpions, balançant leurs queues sinueuses de reptiles, bêtes formidables, aux lueurs d'azur, de cuivre ou d'acier, dont les gros yeux immobiles suivaient, avec un étonnement stupide, ta ronde vertigineuse du navire.

Le ciel, à son tour, se montrait hostile. Des nuées, à la 6gure fantastique, sorties des neiges cimmériennes et poussées par Borée, se hâtaient d'envahir, vers le soir, les champs où fleurissent les étoiles amies des hommes de mer. Elles orraient confusément d'une façon si extravagante parmi les constellations, noyant les Pléiades,

LES DERNIÈRES AVENTURES DU DITl!!! ULYSSE. T»

mutilant OrJon, embourbant le Bouvier, étouffant la Grande Ourse, qu'Uljsse ne comprenait plus rien aux aberrations de ses astres familiers. Il fallait alors replier les voiles, relever les rames, épier, pour retrouver la bonne route, les premières rougeurs de l'aurore. Une nuit, le ciel se teignit comme du reflet d'un immense incendie et l'on crut que les vagues roulaient du sang. Le lendemain, sur le fond empourpré de la voûte céleste, on vit monter jusqu'au zénith une chevelure de feu, dont la traînée se prolongeait vers l'Orient et faisait flamber les étoiles. Puis elle pâlit et s'éteignit'à l'approche du jour.

Mais les plus redoutables étonnements venaient des brumes répandues sur la mer et qui rejoignaient les nuages du ciel. Amoncelées ou déchirées par la bise, elles surgissaient soudain en formes menaçantes de récits ou de caps, de falaises ou de tours, de citadelles ou d'acropoles érigées sur un socle d'écueils, où se brisaient sans bruit, sans trêve, des vagues de vapeurs. Le pilote, craignant un choc mortel au navire, hésitait alors, arrêtait la marche, attendait que l'inquiétante apparition se fût évanouie. Parfois Ulysse, debout au gouvernail, n'apercevait plus ni mât, ni voiles, ni rameurs. On se cherchait à tâtons sur le pont du vaisseau, les voix s'ap-

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pelaient et se répondaient, assourdies et comme engouflrées ou perdues très loin, voix grêles et chevrotantes, que ne reconnaissait plus l'oreille même d'un ami. Et, tandis que tes aventuriers, emmurés dans le brouillard, transis par les frimas, imaginaient que Phoibos Apollon avait été précipité du ciel jusqu'aux entrailles de l'Érèbe et que le soleil mourait, tel qu'une lampe d'argile, au bord de l'horizon, souvent, de toutes parts, du fond de l'insondable mystère, s'éveillaient et couraient sur la mer, se rapprochant ou s'écartant avec la boule, mille nuneurs bizarres, indistinctes, terrifiantes, des grondements de cataracte, des roulements de chars d'airain, puis des heurts de boucliers et d'armures, des cris de bataille, des clameurs de naufragés, des adieux de mourants. Parfois un éclair violet fendait la brume, illuminait les ténèbres et montrait un cortège de navires aux silhouettes inconnues, poussés par des rames muettes qui ne touchaient point les ondes, ou bien une chevauchée de Titans, ou bien encore, planant de très haut et prêts à fondre sur les voyageurs, une nuée d'oiseaux monstrueux, le cou tendu, qui croassaient affreusement.

Une fois entre autres, Ulysse crut entendre un clapotis qui venait doucement, sournoisement

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LES DERNIÈRES AVBIfTtlRBS DU OmN ULÏSSE. 81 vers lui. Il se pencha sur la mer et découvrit un radeau flottant au gré des eaux et des vents, sans rameurs et sans voiles. Quelques planches mal jointes portaient une foule d'ombres humaines debout, agenouillées ou couchées : la plupart apparaissaient transpercées d'une longue flèche à la poitrine, à la gorge, à la figure. Elles étaient nues, et le sang coulait encore lentement de leurs blessures. Et le roi les reconnut tous, les jeunSB hommes d'une grâce souriante, la parure d'Ithaque, qu'il avait naguère massacrés autour de son propre foyer : Antinoos, qui tomba le premier au moment oit il levait à ses lèvres une coupe d'or; Eurymakos, qui, le premier, s'était jeté le glaive à la main, contre l'époux de Pénélope; Mélantbos, qu'Eumée avait traîné par la chevelure et pendu aux solives d'une chambre; Liodis, dont la tète, tranchée d'un seul coup, avait roulé dans la poussière. A l'arrière du radeau se tenaient embrassées, échevelées, les douze servantes impures, dénoncées par rimpitojable nourrice, et que Télémaque avait étranglées à l'aide d'une corde, pareilles à des grives prises au filet.

Ulysse détourna les yeux de l'horrible vision et, frissonnant, se demanda si les spectres allaient grarir l'échelle de son navire.

n DTLÏSSE À PANURGE.

< Mon Destin l'a voulu, murmura-t-il, et Némésis me persécutera jusqu'au dernier soir de ma vie. Certes, je devais punir l'outrage infligé à ma maison. Ces jeunes fous dévoraient mes bœufs, pillaient mes celliers et convoitaient ma femme. Enfin Athéna combattait à ma droite. Mais suis-je donc condamné à rencontnr toujours sur mon chemin la face pâle et le corps sanglant de mes victimes? >

Le triste radeau, frfilant les flancs du vaisseau, s'éloigna dus un bruissement de la mer plus léger qu'un soupir. A peine avait-it dépassé la proue d'Uijsse, il s'effaça comme un songe.

Cependant les navigateurs eurent aussi leurs jours de félicité. Quand le ciel était clair, la mer clémente, quand le vent de Sc^thie s'endormait, ils ^ onnurent des fêtes de lumière et de couleurs, illusions rapides et très douces, qui furent l'enchantement de leur voyage. Siu- la plaine liquide égayée par le soleil d'hiver s'élevaient tout à coup des îles bienheureuses, couronnées de forêts, parées de temples aux blancs portiques. Ils se bâtaient alors de ramer vers les rives de verdure; mais le décevant mirage reculait, toujours plus séduisant, et les collines d'azur, les bois sacrés, les fraîches prairies, les colonnades de marbre, n'étaient plus enfin que

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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIV1» ULÏSSE. S3 des vapeurs incertaines, bientôt voilées par les premières ombres du crépuscule. Parfois encore, un chant aérien, un choeur de jeunes garçons ou ds vierges attiraient au loin leurs regards. Une nef toute blanche, rayonnante, impalpable, glissait là-bas, sur l'onde étincelante. Les voyageurs suspendaient le rythme de leurs rames, écoutaient, avec un rire silencieux, les voix mystérieuses où chacun d'eux croyait recounaitre les chants de sa propre patrie, chansons des montagnes ou des fies, complaintes d'aïeule, de pécheurs ou de pâtres, émotions d'enfance, images d'amour, dont la caresse mélodieuse effleurait leurs fronts et consolait leur exil.

Souvent aussi, quand le disque d'or du soleil se plongeait dans l'Océan, la vie familière renaissait au royaume d'Amphitrite ; le vieux Giaukos, l'humble petit dieu des g«ns de mer, montrait au-dessus des flots sa chevelure verdàtre et sa barbe entremêlée de coquillages et d'écume. Autour de lui les Tritons rieurs, à la croupe de dauphins, soufflaient dans leurs conques et les folles Néréides se jouaient avec une naïve impudeur; les mouettes secouaient leurs blanches ailes et piaulaient, bercées par la houle; de gros poissons faisaient gaiement la roue dans le creux des vagues, ou contemp'aieot, J'uo

S4 D'ULTSSE A PÀNUReG.

air bieQTeillant et grave, le navipe, le premier peut-être qu'on eût vu en cette solitude, depuis l'âge de Jason, premier amant de Médée.

Mais un jour, aux approches du soir, une lie véritable, qui n'était plus l'ironique mirage, caprice de la lumière et des brumes marines, émergea, grandit et sembla venir à la rencontre des aventuriers. Un souffle frais leur apportait la fine BMteur des cytises et des jasmins. La mer n'avait plua une ride. Déjà les cèdres majestueux étalaient leurs sombres panaches empourprés par les feux du soleil couchant. On apercevait, au bout d'une avenue de cyprès, le bouillonnement d'un ruisseau bondissant de roche en roche. Un troupeau de biches se jouait parmi des buissons de fleurs. Mille bruits étranges montaient et se confondaient dans les airs, des hennissements de cavales et des chants d'oiseaux; des éclats de rire et des roucoulements de colombes; des plaintes de bêtes blessées et des frémissements de cithare; des hurlements de loups et des mélopées religieuses. C'était bien l'tle de Circé, Circé la magicienne, l'empoisonneuse et la courtisane. Ulysse s'empara de la barre et, le front haut, les yeux riants, désigna de la main à ses compagnons un pli du rivage où le vaisseau devait mouiller.

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iBS DERMlËIŒS AVË^TURES DU DIVIH UI.VSSg

Le fils de Laërte, accompagné de son fidèle Ëumée, prit, sous la feuillée des chénee verts, un sentier qui cAtojait la plage de sable blanc. Il allait, songeant aux grâces voluptoeuses de la déesse, aux prodiges accomplis par les breuvages et les philtres qu'elle versait à ses jeunes amants, à ses anciens compagnons changés, d'un seul coup de baguette, en bètes immondes, à la plante merveilleuse, fleur blanche comme le lait, qu'Hermès secourabie lui avait donnée et dont le charme fut plus fort que les incantations et la malice de Circé.

■ Que Zeus me pardonne! dit tout k coop Eumée d'un ton jojeux; j'aperçois là-bas un porc qui prend un bain, et c'est une aventure fort extraordinaire. La nature de ces animaux est contraire à ce plaisir rafraichiasant. Ce doit être un porc enchanté. >

Le baigneur, énorme, bouffi, presque glabre, tout rose, le mufle haut, aspirait, tout en sortant de la mer, avec une sensualité visible, la bonne odeur de la forêt ; il secouait ses chairs

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tremblantes où roulaient et brillaient les perles de l'eau salée.

A la vue des étrangers, il grogna d'une façon désobligeante et fit un singulier mouvement d'épaules. Puis il s'étala tout de son long, sur le dos, dans l'herbe parfumée de violettes et sembla jouir délicieusement à la fois des rayons mourants du soleil, des soupirs de la brise, du murmure de la mer, du chant lointain d'un rossignol.

« Il est trop gros, poursuivit Ëumée et la graisse l'étouffé. Il conviendrait de l'égorger au plus tôt. Les nôtres sont moins lourds, peut-être aussi moins vieux, mais leur chair est plus savoureuse. 11 me serait agréable de suspendre les membres de celui-ci, embaumés de sel, de thym, de bruyères et de lauriers, à la fumée de mon âtre, dans ma maison d'Ithaque. »

Le porc, comme surpris d'ouïr la musique des paroles grecques, avait dressé les oreilles. En même temps, les propos d'Eumée parurent l'affecter douloureusement. Il fit entendre une plainte mélancolique, tourna la tête, regarda du cAté d'CIysse, poussa un cri strident, se releva et, frétillant de la queue, courut aux deux voyageurs. Il tomba aux pieds du roi, essoufflé, bouleversé par l'émotion. Alors, de chacun de ses petits yeux gris, jaillit une larme.

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