LES DERHIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE
Le loup au blanc pelage s'était approché d'Eumée, et, lui soufflant à la figure, le caressant d'une patte bienveillante, le réveillait. Le grand lion de Scytbie se posait noblement en face de son frère en royauté, et, battant la terre de sa queue, fixait sur lui un regard amical et persuasif. Ulysse surpris, fasciné, devina l'invitation muette de la bête.
< Ici, dit-il à son esclave, les choses de la nature sont bouleversées d'une étonnante façon. Ces deux animaux sauvages ont une âme miséricordieuse, leur âme de vieux prêtre et de vieux roi. Ils nous offrent le salut. Ceignons nos reins, prenons nos bâtons de voyage et laissons-nous conduire. >
Le cortège fantastique s'ébranla au clair de la lune. Le premier, s'avançait, tête haute, gueule béante et narines frémissantes, le lion de Circe; Ulysse et le porcher marchaient ensuite; le loup blanc venait à i 'arrière-garde, affairé, avec un balancement sacerdotal.
Ils franchirent silencieusement le seuil du palais. Les sentinelles firent mine de s'opposer à leur passage. Mais le lïon, dont les yeux jaunes flamboyaient, montra toutes les dents de son énorme gueule, et, secouant sa brune crinière, s'apprêtait à fondre sur l'ennemi. Les gardes,
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IH D-DLVS3E A PANURGE.
épouvantés, reculèrent. Déjà les eaclaves armés, postas autour du bûcher, s'étaient enfuis. Le vieux loup poussa un grondement triomphal.
lU s'enfoncèrent tous quatre dans la nuit azurée. Vainement, la forêt maudite essaya de leur barrer le chemin. Des ravins et des torrents qu'Ulysse De reconnaissait point, les remparts d'inaccessibles rochers, des marais aux fanges profondes où grouillaient d'affreux reptiles, un champ de neiges et de glaces sillonné d'abtmes perfides, le déchaînement inattendu d'un orage dans la forêt mugissante, toute ta magie de l'empoisonneuse cédait à l'élan magnifique du lion royal. La béte héroïque allait de l'avant et les prestiges menteurs de Circé chancelaient et s'évanouissaient tels qu'un léger brouillard d'automne à la lisière des bois. Enfin, après une heure de course, les deux Grecs saluèrent leur navire que berçait la mer aux rides de nacre et d'argent. Ulysse, de la plage, héla son pilote, qui fit détacher une nacelle gouvernée par quatre rameurs. Au moment de s'embarquer, l'aventurier voulut témoigner sa reconnaissance aux deux fauves. Ils étaient déjà loin dans la campagne et retournaient tranquillement à leur destinée.
A peine Ulysse avait-il gravi l'échelle qu'un bruit parti du rivage, régulier, continu, parvint
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I£S DERKIfiRES ATEHTTRES DU DITIN ULYSSE. 103 à Bon oreille. Un être vivant se mouvait sur les flots et se rapprochait lentement du vaisseau. Le roi, Eumée et le pilote montèrent à l'endroit le plus élevé du navire afin de surveillBr la nageur nocturne. Il apparaissait vaguement avec une forme indécise et parfois plongeait dans les ondes, échappait longtemps aux regards, puis ressortait à une grande distance, vision confuse, irritante.
c C'est quelque dauphin, dit le pilote. La mer Gimmérîenne en nourrit de grandes multitudes. Leur chair est lourde, huileuse et d'une saveur déplaisante à la bouche. S'il vient contre nous, je lui lancerai un harpon. Les écailles de ce poisson recouvrent souvent des pierres précieuses.
— C'est plutôt, répliqua Eumée, un petit dieu malveillant, l'un de ces dieux chanteurs qui entraînent les navigateurs vers les écueils cachés sous la mer. J'en connais un qui vogue sans cesse, depuis bien des années, entre les côtes de notre Ithaque et les rochers de Céphalonie. Ils ont une chevelure d'algues vertes ou violettes, une barbe grisâtre de mousse marine, un manteau de coquillage. Celui d'Ithaque se promène volontiers, la nuit, sur la grève et dans les champs. Bien des fois, je l'ai entendu tourner autour des étables. Alors nos pour-
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H)i ffULlSSE A PARtmGB.
ceaux s'agitent en désordre et tremblent de
peur, jusqu'aux approches de l'aurore.
— Poisson ou dieu de la mer, dit Ulysse, je crains que cette apparition ne soit encore un piège de la magicienne. Il est bon de ne point le perdre de vue. Il semble, en ce moment même, que le nageur vienne à nous. Que nos rameurs se placent donc à leurs bancs et préparons-nous à lever l'ancre sans retard. »
Malheureusement, un nuage immense, difforme, livide, déroba tout a coup aux voyageurs la lumière de la lune. En même temps, un vent aigre souffla des montagnes de Golchide, et de menues vagues rageuses dansèrent follement autour du navire. Puis le noir nuage creva en averse implacable. Le vent sifflait, hurlait, la pluie glacée fouettait en tourbillonnan* à la face des aventuriers; la grêle, pareille à des champignons d'acier, les souffletait cruellement. Le pilote déclara que le départ n'était plus possible par un si mauvais temps. On se briserait inévitablement contre les récifs à fleur d'eau sî nombreux en ces parages. Il refusait de ramener l'ancre.
< Eh bien! dit Ulysse, allons dormir. Cette nuit fut pour moi plus pénible que joyeuse. Le jour ne tardera guère à paraître. Il est heureux
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tBS DERNIERES ATENtCRES DU DITIN ULYSSE. 105 que la fête infernale de Gircé touche à sa fin. Après tout, cette bourrasque de pluie nous a débarrassés du nageur équivoque qui, je l'avoue, m'inquiétait un peu. *
Au matin, le ciei était clair, la mer radieuse. Un vent frais, venu du Caucase, enfla les voiles. Uljsse s'éloignait rapidement, l'âme plus sereine, de rtle fatale.
Une fois encore, n'avait-il point vaincu la science scélérate de Circé? Athéna le couvrait toujours de son bouclier. Par elle, il avait échappé aux monstres sacrés de l'Egypte, à la populace furieuse de Memphis. Pourquoi n'obtiendrait-il point de sa bonne déesse un bienfait suprême, la pais de ses souvenirs, Astyanax consolé, la nuit sanglante d'Ilion effacée comme un mauvais rêve? Certes, Athéna voyait de plus haut dans l'avenir que Cassandre, une esclave hantéo de visions funèbres, tourmentée par les fantômes de Clytemnestre et d'Agamemnon, une folle, sans aucun doute, dont le délire quotidien d'Oreste avait bouleversé l'esprit. De quel prix
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lOS D'ULYSSB A PAHVROK.
étaient maintenant les confîdeDceB redoutables de la magicienne, qui n'avait point bu prévoir le complot de ses deux bétes fauves, la terreur et la fuite de ses gardes, l'envolée de ses prisonniers? Il riait en songeant à la déconvenue de l'empoisonneuse, à la première entrevue de ta mère et du fils, aux propos moqueurs, peut-être aus violences de Télégone. Si cet enfant, d'âme criminelle, était véritablement condamné par le Destin à lever sur l'un de ses parents un bras sacrilège, le père, emporté par son beau navire, n'avait-il point rompu le charme et démenti, pour son compte, l'aflreuse prophétie? On verrait bien alors si la déesse était inviolable, immortelle, à la manière des Dieux olympiens, ou si, ne pouvant mourir, elle sacrifierait son fils à sa colère. Mais que Télégone ou Circé disparût du monde, le deuil serait léger pour la race des hommes, et cette aventure ne coûterait au roi d'Ithaque ni remords ni larmes.
Vers le milieu du jour, Ulysse assis, le dos contre le mât, contait à son pilote la triste histoire et la fin douloureuse du pauvre Hermodule. Ëumée rappelait l'enfance et la jeunesse de l'infortuné, fils d'un pécheur dont la cabane 'était voisine des porcheries royales. Bien des fois, Hermodule avait suivi, près de lui, la
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LES DERNIÈRES AVENTURES DO DlUf ULYSSE. 101 promeDade du florissant troupeau, au bord de la mer. Tous deux, étendue sur la grève, à l'ombre de quelque rocher, ils contemplaient la grande nappe bleue d'Amphitrite, tandis que les porcs, le groîa enfoncé dans le sable humide, chauffaient au soleil leurs croupes rebondies. C'étaient alors, entre l'enfant et la berger, de longs entretiens où revenaient toujours des légendes de navigateurs trompés sur leur route par les artihces du vieux Glaukos, et dont la nef allait s'écbouer, la nuit, sur une plage inconnue, inhospitalière, fertile en dragons et eu géants, où la mort les attendait.
< Chassons ces tUcbeuses images, s'écria le iils de Laërte; voici venir l'heure de mon repas; je veux aujourd'hui manger des olives d'Athènes, en l'honneur de ma divine amie, et boire le vin doré de Crète, par révérence pour Zeus Assembleur de nuages. >
Le pilote fit descendre dans la cale du vaisseau un jeune garçon cba^ de rapporter les provisions réservées à la bouche du roi.
Presque aussitôt, des entrailles du navire sortit un cri d'épouvante, et l'on vit reparaître sur le pont le jeune homme tout pâle, les cheveux hérissés et les mains vides.
< Une bête, cl&moit-il, une béte velue, toute
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noire, avec les yeux luisants, qui dévore les figues du mont Ithome et le miel du Taygète!
Elle grince des dents et m'a fait peur. Une bête horrible! »
Ulysse, se précipita dans les profondeurs du navire. La bète pillait insolemmeut les présents du bon Ménélaa. Le roi essaya de crier à son tour. Mais sa voix s'éteignit, étranglée par la terreur. Ses jambes se dérobèrent, il s'affaissa, . fermant les yeux pour ne point voir, aux pieds de Télégone.
Pour la première fois, il sentait la vaillance et l'allégresse se retirer de son âme. Cet homme contre qui s'étaient ligués en vain l'Olympe et l'Océan, toutes les amours et toutes les haines, les vivants et les morts, qui jamais n'avait fléchi sous les coups de la mauvaise fortune et riait encore héroïquement, au plus fort de la tempête, debout sur les ruines de son vaisseau, pliait maintenant, terrassé par une force invincible, opiniâtre, plus divine que la méchanceté des Immortels, la rage des Ërynnies, les tortures de l'Enfer. Le supplice mystérieux, chaque jour plus aigu, plus tenace, qu'il endurait depuis de si longs jours, abattait enfin y^n courage, déjouait, avec une insupportable ironie, ses espoirs et ses songes. Un invisible ennemi le
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LES DERNIÈRES AVE1HTUBES DU DITIN CLïSSE. 109 suivait, pas à pas, dans la nuit de sa destinée. Le souHle d'un spectre venait à sa face et son âme, tourmentée par le souvenir, se faisait la complice des Dieux hostiles. Héraklès, dévoré par la tunique sanglante, lui paraissait moins misérable. Il enviait le sort de ses vieux compagnons de guerre, Agamemnon, les deux Ajax, Le Roi des Rois était tombé, frappé à la tête, sur la pierre de sa maison et n'avait pas eu le temps de reconnaître le visage de son assassin, d'apercevoir, au fond de l'ombre, Clytemnestre infâme, triomphante. Âjax de Salamine, devenu, par un accès de folie, la risée des Grecs, s'était percé la poitrine de son épée et, mourant, retrouvait l'admiration et le respect des hommes. L'autre Ajax, le grand impie, seul contre tous les Dieux, foudroyé sur son rocher par Poséidon, avait eu la joie d'expirer en lançant au ciel un dernier outrage, un déft suprême. La fin de ces héros était glorieuse et digne d'une éternelle mémoire. Mais lui, à quelle ignominie devait-il succomber? L'angoisse, d'abord incertaine, éveillée en son cœur par les paroles ténébreuses de la Pythie était allée, sans cesse grandissante, dans les neiges du Styx, sous le toit des Atrides, dans le palais de Circé. Et voici que les prophéties murmurées à son oreille,
U* DTILÏSSB A PAHDECB.
les visions étalées à ses regarda prenaient tout k coup une figure humaine, et cet enfant qu'il ignorait encore la Teille, cet enfant sauvage et cruel se tenait en travers de son chemin et lui signifiait son arrêt de mort.
Cependant Télégone, la chevelure et le vêtement trempés d'eau salée, achevait d'engloutir un rajon de miel pari'umé par les fleurs du Taygète. Parfois il soulevait jusqu'i ses livres l'amphore où pétillait mi vin capiteux de l'Archipel. Ulysse se traîna vers l'échelle du pont et reparut à la lumière du jour.
< C'est le dauphin de l'autre nuit, dit-it à ses compagnons, le dieu marin ou le démon qui nageait autour de nous et s'est glissé subtilement, à la faveur des ténèbres et de l'orage, parmi nos provisions d6 bouche. Eumée le reconnaîtra sans peine. Hier, la magicienne nous le présentait comme son iils. N'oublions pas, mes amis, que Circé ment toujours. Je verrais plutôt en ce Télégone un pauvre égipan, venu des solitudes du Caucase et que la tempête a jeté sur les rochers de l'wnpotsonneuBe. U ressemble, en effet, aux dieux montagnards et velus qui suivent les promenades champêtres du dieu Pan et jouent de la cornemuse, de la trompette d'Amphitrite ou du chalumeau. Celui-ci n'a point, à Jr
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LSS DERNiâRES ÀTEHTQRBS Dïï DITIR ULTSSE. 111 rérité, les pieds fourchus et les cornes de bouc, et soD pelage n'est autre qu'une tunique fort ravagée que forme la dépouille des chèvres et des chacals. Mais les incantations et les philtres de cette déesse ont une étonnante efficacité, et ce prétendu ûls, le triste Télégone, est encore la victime de quelque perfide enchantement. Un orphelin, bélae! exilé loin de son berceau et qui ne reverra jamais ni sa forêt natale, ni son agreste famille. Il convient d'avoir pitié de ce jeune homme et de lui abandonner avec douceur DOS figues et notre miel. Les Dieux miséricordieux nous paieront de leur bienveillance ces humbles lùgesses, car c'est d'eux que viennent toujours à nous les étrangers, les suppliante et les malheureux. >
Il parlait ainsi d'une voix tranquille, presque souriant, avec cette grâce de fourberie qui fut le secret de sa force et sa gloire la plus haute parmi les hommes. Il savait bien qu'Eumée, simple d'esprit, n'avait rien appris aux révélations menaçantes de Circé. Ulysse pouvait ensevelir en son cœur les confidences de la déesse, comme au fond d'une tombe. II demeurait alors maître de toutes ses ressources dans la lutte désespérée qu'il attendait anxieusement contre Télégone et le Destin.
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113 D-ULÏSSE A PANDUGE.
Le compatissant Eutnée descendît à son tour au fond de la nef et ramena bientôt, appuyé à son bras, le visiteur inattendu. Télégone fut, par les soins du vieil homme, couché au soleil, délivré de ses peaux de bêtes, essuyé, frotté d'huile, caressé et roulé dans un manteau.
Comme il semblait ignorer !a langue de ses nouveaui amis, il ne répondait à .ces tendresses que par des sons confus, de petits cris enfantins et des mines de contentement. L'équipage entier du navire, suspendant le travail des rames, ût cercle autour de l'égipan et se déclara charmé par la beauté de son corps et la candeur de son visage. Seul, le pilote, un homme rude, que son métier avait rendu soupçonneux, remarqua les yeux louches, le regard pervers de l'adolescent. Chaque fois que ses yeux se fixaient sur Ulysse, ils prenaient une étrange expression de dureté; alors le seigneur d'Ithaque, détournant la tête, contemplait la mer.
Télégone, troublé par les fumées du vin couleur d'or, posa son front sur les genoux d'Eumée et ne tarda pas à goûter les bienfaits du sommeil. Le bon vieillard le prit alors paternellement entre ses bras et descendit à l'entrepont, où sa voix cassée par les ans berça le tendre orphelin d'une chanson de nourrice.
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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULTSSE. 113 Les rameurs étaient revenus à leurs baucs. l^e pilote s'approcha de son maître étendu, tout songeur, près du gouvernail. 11 lui toucha doucement l'épaule. Ulysse tressaillit comme un homme brusquement réveillé et dit :
« Que me veux-tu?
' — Te donner un avis sage et, s'il le faut, te présenter une prière. Écoute. Je suis ton esclave, mais je t'aime, et je hais cet enfant. Sou visage m'effraie. 11 doit mourir.
— La haine est mauvaise conseillère, dit le fils de Laërte. 11 ne t'a fait aucun mal. Et puis, sur ce navire, il est mon hôte. Pour moi, pour tous les miens, il est sacré; car il s'est assis, nu, faible et désarmé, à mon foyer.
— Pour une oeuvre ténébreuse, répliqua le pilote. Tu n'as pas lu tout à l'heure, comme moi, dans les yeux, de ton hôte. Non, ce n'est pas Zeus tout-puissant et très bon qui nous l'envoie. Prends garde. Il n'a trompé, cette nuit, notre vigilance que par un artifice redoutable. C'est un ennemi. 11 a le regard perçant et mobile de la vipère. Fais-le mourir.
— Il louche légèrement, dit Ulysse. Mais ce n'est pas le signe d'une âme criminelle. J'ai connu beaucoup de Grecs excellents qu'affligeait cette infirmité. Mon père Laërte n'a point les
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lu D'ULÏSSE A PAmiRGE.
yeux très droits ; cepeadaiit il n'a jamais versé même le saog d'un agneau et n'a porté le fer que sur les branches stériles de ses poiriers et de ses pommiers. »
Le pilote se pencha vers Ulysse et lui parlant a l'oreille, murmura :
« Rien ne serait plus facile. Tu ne verrais rien, n'entendrais rien. Eumée le conduirait ici, ce soir, avant que la lune ne fût levée. Un grand coup de rame à la tempe, de rame haussée maladroitement, un simple accident, un malheur si tu le veux. Et puis, le bruit sourd d'une chose inerte qui tombe à l'eau, par hasard. La mer est discrète, silencieuse. Tu sais bien que la mer est notre amie. Elle ne garde point de trace plus durable d'un vaisseau qui sombre que de l'aile d'une mouette rasant le miroir de l'onde.' Faîs-le mourir, divin Ulysse! >
Le roi complaisamment écoutait l'homme et la tentation s'emparait de son âme. Ses résolutions généreuses, ses scrupules, sa pitié s'évanouissaient. Après tout, le pilote avait raison. Il proposait à son maître l'unique, le dernier moyen qu'eût celui-ci d'empêcher le coup mortel de Némésis. Ulysse se trouvait en état de guerre. Il défendait sa vie. Peut-être aussi Télégone n'étaitil point son iils véritable. L'empoisonneuse avait
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LES DERNIÈRES AVENTURES BU DIVIN ULÏSSB. 115 imaginé, par cette fantaisie mensongère, une torture nouvelle. Dès lors, il était libre. 11 pouvait sacrifier, sans remords, le rejeton d'une aventurière scélérate. Au moins ne verrait-il point, cette fois, une mère en deuil pleurer sur le visage pâle de son enfant.
11 ne répondit rien à l'ingénieux serviteur.
Mais, les jeuï à demi clos, comme assoupi par le bruissement de la mer, il méditait.
11 entendit alors à l'extrémité opposée du navire le bruit d'un pas léger. Quelqu'un marchait doucement vers lui. 11 releva la tête et regarda.
Le soleil s'était plongé dans l'Océan. Sur l'or et la pourpre du ciel se détachaient la figure délicate et la taille svelte d'un adolescent. Ulysse, au premier moment, ne reconnut point Télégone.
Le jeune homme semblait transformé par tes soins du vieil Eumée, vêtu d'une blanche tunique de lin, les jambes nues, le front découvert, la chevelure disposée, sur les tempes, en boucles ouduleuses, et relevée au sommet de la tête par une bandelette vermeille. Les yeux noirs, presque caressants, avaient perdu leur inquiétante mobilité. Télégone souriait. Le roi crut apercevoir Télémaque tel qu'il l'avait embrasse, le jour où, dans le port de .son lie, parmi les
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116 D'ULTSSE A PANURGB.
clameurs de son peuple, il revint porté par le
navire d'AIkinoos.
Un éclair de soufFrance traversti l'âme d'Ulysse. Dans la stupeur confuse de ses pensées, éclatait comme une éblouissante lumière. L'enfant qui venait à lui, entre le ciel et la mer, était bien sa chair et son sang.
Une émotion étrange s'empara du Yoyageur, douloureuse d'abord, puis peu à peu mêlée de résignation et pénétrée de tendresse humaine. Il rappela près de lui le pilote et dit :
< Que pas un cheveu ne tombe de cette tète.
J'adopte ce jeune garçon. 11 sera le frère de Télémaque, peut-être l'appui de ma vieillesse, la joie de mes derniers jours. Et puisse Athéna sourire à ma bonté ! n
La navigation se poursuivit monotone et très calme. Déjà le printemps renaissait. De tièdes haleines gonflaient les voiles d'Ulysse. Les côtes lointaines se revêtaient d'un azur plus doux. A l'entrée du Bosphore, un matin, la première hirondelle se posa, l'aile frémissante, à la cime de la proue.
Tout ce long jour, les aventuriers, entratnés par l'onde puissante, voguèrent entre les collines parées de jeune verdure, brillantes d'herbes fraîches, émaillées de fleurs roses et blanchei.
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LES DEMIËRRS AVEKTDRES VU DITIN ULYSSE. 117 Dana les futaies de cyprès et de platanes gémissait la plainte amoureuse des colombes. Sur la miroir des baies, profondes folâtraient les dauphins. Les caresses de la brise rendaient aux rivea de l'Europe l'arôme troublant de l'Asie. Au détour des petits promontoires, le vent effeuillait sur le navire une pluie embaumée de pétales. Puis le Bosphore s'ouvrit, la vaste mer s'étala, toute nacrée, et, au dernier horizon, rehaussée par le socle bleuâtre des cAtes, suivit une grande montagne solitaire, allongée, étincelante. Aux feux du soleil couchant, te manteau de neige déroulé sur la cime auguste apparut fouetté d'or et de pourpre. Ulysse, debout à la proue du vaisseau, salua gravement la montagne.
< Voici l'Olympe, dit-il au vieil EumÀe, un séjour de béatitude où les Dieux savourent l'ambroisie, tandis qu'Apollon fait chanter les cordes d'or de sa lyre. Les Immortels habitent parfois sur un autre sommet, au pays farouche des Lapithea et des Myrmidons, parmi les tempêtes et les grondements du tonnerre. Li, jadis, tes Titans, petits-lîls d'Ourauos, livrèrent contre ZeuB enfant une formidable bataille. Les montagnes volèrent alors comme les pierres lancées par la fronde. Les roches brisées, entassées, Pélion bouleversé sur les ruines de l'Ossa, mon-
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118 D-ULVSSE A PANURGE
tèrent jusqu'aux nues. La terre se déchira et [e Tartare engloutît les Titans impies. Cet Olympe sauvage est l'habitacle favori de Héra, l'épouse acariâtre de Zeus ; elle vient y cacher ses fureurs ; de son trône de nuages elle surveille, entre deux éclairs, les amours vagabondes de ce grand dieu. Zeus, irrité par la jalousie de la déesse, la suspendît un jour au bout d'une chaîne d'or, qui, du ciel, ' tombait vers la terre. Que n'at-je pu, faible mortel, éprouver sur Pénélope un si ingénieux artifice ! L'illustre lîlte d'icarios, une fois détachée et remise sur pied, fût devenue ta joie de mon foyer. Laissons les vaÎDS regrets !
L'Olympe qui s'élève en face de nous est un temple pacifique, où les vents d'hiver n'ont aucun accès, où ne tombe jamais la pluie, et que couronne un ciel toujours riant. De là-haut, il m'en souvient, les Immortels se penchaient curieusement vers la plaine d'IHon et contemplaient nos combats. Je ferais peut-être bien de gravir avec ce petit Télégone les degrés du vénérable sanctuaire. Je vouerai le jeune homme aux Dieux amis de ma maison. Car il a grand besoin de purifier son cœur des souillures maternelles et d'effacer de son front le soufQe et les baisers de la magicienne. »
Lentement le vaisseau glissa sur la mer da
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LES DERNIÈRES ATENTURBS DU DIVIN CLTSSE. 119
marbre. Toute une nuît encore et tout un jour il marcha vers la montagne sainte et, comme le soleil s'abaissait à l'occident, les aventuriers jetèrent l'ancre au fond d'une baie sablonneuse. A ce moment, une chouette énorme, échappée d'un pin solitaire dressé au bord de l'onde, accourut, battant l'air de ses ailes pesantes et se posa à la pointe du mât.
c Salut à toi, s'écria Ulysse, salut, messagère d'Atfaéna, ma consolatrice et ma déesse de famille! Tu viens à mot pour me guider vers le trône de Zeus, dont la main lance le tonnerre. Après de si longues misères, à l'heure où mon destin semblait le plus menaçant, où les Dieux m'abandonnaient, tu m'apportes la bienvenue des Olympiens et fais luire, parmi les ombres où je cherchais en vain mon sentier, un premier rayon d'espérance! »
La chouette parut comprendre ce discours; elle inclina sa tète rousse vers le fils de Laërte et arrêta fixement ses yeux ronds, d'un jaune clair, ses yeux couleur d'ambre, sur la face du voya geur. Puis se tournant du côté de la haute mer, elle agita doucement ses ailes, telle qu'un oiseau fatigué qui se prépare à reprendre son vol vers une terre lointaine.
Ulysse ne se rendit point au mystérieux coQ-
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t» D-CLÏSSE A PAHURGB.
seil. Il voulut débarquer sans retard avec Eumi et Télégone. Déjà il allait à l'Olympe. La chouet alors quitta la pointe du mât et vint tournoyé en cercles de plus en plus resserrés, autour c roi. Elle arrêtait sa marche et poussait un glapi sèment plaintif, de plus en plus aigu et presqi irrité.
a Voilà, dit Eumée, un hibou fort étrang S'il est vraiment, comme tu le crois, l'oisei d'Athéna, il nous apporte l'ordre de ne poii monter au sommet et de mettre à la voile ve Ithaque. 11 n'est pas bon que les faibles humaii regardent de trop près le ménage des Dieux hie heureux. D'ailleurs, la nuit est venue, nous i connaissons rien de ce pays et je me souviei encore de nos terreurs du Parnasse.
— Allons toujours, répondit Ulysse. Cette bê emplumée est, en effet, déplaisante. Elle vient c battre mes joues d'un coup d'aile assez rudi San» doute, elle m'est envoyée par une divinii jalouse de ma gloire. Allons. Je ne veux poii que cette illustre montagne manque à la fête c mes souvenirs. »
Et tout bas, comme s'il craignait d'être ei tendu par ses compagnons, il murmura :
— 11 n'j- a peut-être rien là-haut que d»
champs de neige et des bandes de vautours. L(
LES DERNIÈRES AVENTURES DU DITEN ULÏSSB. 131
aèdes et les prêtres aiment à conter, le matin, les songes qui pendant la nuit visitèrent leur sommeil. Et ia race crédule des hommes vit et meurt de ces songes, éteraellemeat. »
Un éclair violet, parti de la cime suprême, illumina la montagne, les rochers, les forêts, la mer. La foudre grondait sourdement. La chouette, éperdue, s'enfonça dans les ténèbres.
t Fuyons! supplia Eumée. »
Ulysse hésitait. Mais, à la lueur de l'éclair, il avait entrevu le visage de Télégone, le sourire énigmatique, la regard louche de l'adolescent. S'il reculait, étalant ainsi la vanité de son courage, il se livrait à la perversité de cet enfant. Dès lors il se sentait perdu.
( En avant 1 cria-t-il. L'eau du Styx que nous bûmes l'hiver passé n'est-elle point un breuvage efficace contre la malveillance ou la colère des Dieux? «
lis cheminèrent toute la nuit. Ils traversèrent, au hasard de la marche, de petites rivières d'eau glacée qui descendaient des neigea de l'Olympe, des ruisseaux d'eau brûlante dont la vapeur acre les suffoquait. A l'aurore, ils s'arrêtèrent, aiin de reprendre haleine, au coaur d'une forêt magnifique, tout étoilée de fleurs aux teintes suaves, où se dressaient les cèdres gigantesques cou-
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laa D'ULYSSE A PANURGB.
ronnés d'un panacbe immense de verdure, les châtaigniers chargés de houqueta vermeils. Au lever du soleil, éclata le chant d'allégresse jeté par des milliers d'oiseaux dont les plumes étiocelaient telles que des pierres précieuses. Et ce chant était d'une si rare douceur que tes vojageurs ravis, appujés sur leurs hâtons,' immohiles, se crurent arrivés déjà au mélodieux vestibule des Immortels. Des buissons de roses grimpaient jusqu'aux plus hautes branches des noyers et des sycomores ; des touffes de lys enlaçaient le tronc nerveux des cyprès ; des sources luisaient et tremblaient, pareilles à des rayures d'argent, parmi les violettes et les rouges anémones; à la pointe des herbes scintillaient les perles très pures de la rosée. Les heures s'écoulaient. Déjà le soleil atteignait le milieu de sa course. Enchaînés par l'extase, les trois voyageurs écoutaient toujours les divins chanteurs.
« Ah! soupira le vieil Eumée, trois et quatre fois heureux le porcher qui veillerait sur un troupeau florissant à l'ombre de ces grands chênes et, vers le soir, ramènerait paisiblement à retable toute proche ses pourceaux rassasiés de glands savoureux! »
Il fallut enfin quitter ce lieu de délices. Et, dès les premiers gradins de la montagne, Ulysse
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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DIVIN ULYSSE. 133 entrevit la formidable dîf^culté de son entreprise. L'Oljmpe apparaissait inviolable aus pas des mortels. Il montait superbement dans l'azur, échelle immense, indéfinie, de plateaux désolés, que séparaient d'alfreux précipices, au fond desquels écumaient les torrents. On avançait, avec effort et péril, de rocher en rocher, de ravin en ravin, à travers un chaos de pierres brisées, de falaises effondrées, de troncs d'arbres fracasser par le tonnerre. L'ascension du Stjx avait èti moins douloureuse. Les aventuriers glissaient et roulaient dans les crevasses, puis, afin de gravir un nouvel échelon, se hissaient par d'étroits couloirs, s'accrochant aux Baillies des roches, vers des hauteurs vertigineuses. Enmée, dont les pieds saignaient, conjurait son maître d'abandonner le voyage. Seul, Télégone, alerte, infatigable, bondissait, à la façon d'un jeune chamois, au bord des abîmes. Il encourageait Ulysse d'un sourire et d'un geste moqueurs, et le roi d'Ithaque, honteux de sembler moins téméraire que cet enfant, s'entêtait à lutter follement contre la nature et les Olympiens conjurés.
Le soir approchait. Us étaient par\enus au pied de la dernière cime et croyaient toucher au seuil même du sanctuaire, à la tente de Zeus. Malheureusement, pour pénétrer dans le temple,
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fU D'ULYSSE K PARURGE.
l'escalier manquait. La tète de l'Olympe se dressait, blanche et froide, au delà d'une muraille colossale de marbre, un rempart à pic, invincible.
Uljsse, découragé, s'arrêta.
< Athéna m'avait averti, soupira-t-il, et sa vénérable chouette avait raison de m'inviter à reprendre ma course sur la plaine liquide, où l'on ne vendange point. Les Dieux ae déroberont éterneUement aux regards des humains. Et nous les honorons, avec une grande simplicité d'âme, sans jamais les bien connaître. Peut-être, si nous les contemplions face à face >
11 allait proférer une parole impie. Mais un aigle de taille prodigieuse, déployant ses longues ailes noires, s'élança d'une caverne béante sous la nappe de neige, plana quelques instants dans le bleu pâle du ciel, puis, rapide comme la foudre, fondit sur le fils de Laerte, d'un coup de son bec d'acier déchira le front du pèlerin sacrilège, et remonta, avec un croassement de victoire, vers le trône de Zaus.
Télégone éclata de rire. £t l'écho de son rire courut, de plus en plus sonore et presque terrible, autour de l'Olympe.
Le sang ruisselait de la blessure du roi. Tout à coup le jeune homme, dont la joie semblait
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LES DERHIËRBS ITENTURES DD DITIN ULISSB. 135 eitrême, vint appliquer sa main droite à la plaie, tout eo chantant à demi-voii une incantation que les deux Grecs ne comprirent point. Quand il retira sa main, la blessure était effacée.
c Voici, pensait Ulysse, un compagnon de route à la fois dangereux et bienfaisant. Sa mère l'empoisonneuse m'a dépécfaé un étrange médecin qu'il convient de surveiller avM sollicitude. Pourquoi m'a-t-il guéri dans le même temps qu'il se riait de ma misère et insultait à ma souffrance? »
La nuit montait de la mer, de la vallée et des pentes de la montagne. Ëumée tira de sa besace quelques poignées d'olives et de figues desséchées, souper frugal, arrosé d'eau de neige, que les voyageurs, transis par la bise soufflant des hauteurs, se partagèrent silencieusement. Puis ils se blottirent dans la fente d'un rocher afin d'attendre le retour de la lumière et l'heure propice à la descente.
Ulysse ne dormit point cette nuit-là.
Il évoqua te souvenir de tous les jours de détresse qu'il avait connus depuis sa rencontre avec Ménélas, le Parnasse et le Styx, la Pythie et le palais maudit d'Âgamemnon, l'horrible nuit de Mycènes, Calypso près de mourir, les angoisses de l'Egypte, l'avanie de Mempbis, l'orgueil d'Hélène,
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126 D'IILÏSSE A PANUBCB.
la malice de Circé et ce fils inattendu que la fortune jetait entre ses bras, l'enfant redoutable qui sommeillait à ses côtés, le mystérieux Tétégone. Il lui tardait de clore enfin cette vie errante, d'affronter une suprême aventure, de déchiffrer dans les ruines d'ilion tes dernières paroles et peut-être l'éntgme menaçante de la Destinée. Et, puisque les Dieux refusaient de l'accueillir, il fallait quitter au plus vite le tabernacle de leur félicité.
Dès l'aube ils se mirent en chemin et, contournant le front de l'Oljmpe, découvrirent, entre les roches accumulées, un long corridor, affreusement escarpé, qui leur permit de gagner rapidement les plateaux inférieurs de la montagne. Puis le lit d'un torrent, qui ne roulait pas encore les neiges fondues par les premières baleines du printemps, les conduisit jusqu'à la plaine. Mais ils cherchèrent en vain la forêt enchantée. Elle s'était évanouie en même temps que leur rêve.
Trois journées de navigation entr les rives basses et tristes de la mer d'Hellé amenèrent les aventuriers en vue de la terre troyenne. Ulysse
LES DERNTËties AVBNTDIIES DD DIVIN ULYSSE. 137 s'empara du gouvernail et commanda la manœuvre. Il fit replier les voiles et ralentir le rythme des rameurs. Le vaisseau glissait avec prudence entre les has-fonds de la côte. Dans les premières ombres du crépuscule, le pilote jeta l'ancre. On entendait le frôlement des vagues indolentes le long du rivage prochain, et le soupir du veut à travers les touffes de roseaux épars sur la plage.
Ulysse, ému et dont la voix tremblait, appela près de lui son vieil esclave. D'un geste large, le roi d'Ithaque montra la mer déserte, les champs silencieux, le ciel livide :
< Qu'il est loin, dit-il, le jour où la proue de mon navire déchirait en ce lieu même les flots d'Amphitrite et touchait à l'empire de l'orgueil- . leuse llion! Nous étions plus de mille trirèmes que montaient les fils de l'Hellade : Athènes, Ârgos, Lacédémone, Pylos, Salamlae, Céphalonie, Cjthère et Délos, toutes les cités, toutes les îles, toutes les acropoles voguaient en chœur vers le roj'aume de Priam, portant à la pointe des mâts l'icône de leurs Dieux, parée d'une gerbe de fleurs. Debout à la poupe des navires, les adolescents chantaient sur la cithare un psean à la gloire des Immortels; les cymbales d'airain marquaient la cadence de nos rames, et la mer et
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lU DIILÏSSE A PAHURGE.
le ciel échangeaient un immense sonrire. Et je reviens ce soir, seul, vieilli, te cœur inquiet, à cette riye désolée qui n'a gardé ni le souyenir de mes ruses de guerre, ni l'écho de mon nom!... >
Alors la lune sortit d'un lit de nuages entassés au bord de l'horizon et monta sur l'Asie. Pardessus les collines et les plateaux perdus au fond de la plaine et baignés d'une brume argentée, on vit luire les glaciers du mont Ida. Tout pr^ du vaisseau, le bruissement vague d'un torrent passait parmi les saules aux branches desquels flottaient eu lambeaux des voiles de vapeurs bleuâtres. C'était le Simoïs et son trère le Scamaudre, roulant dans le même lit, dont le murmure apportait à l'enfant d'Ithaque la bienvenue mélancolique de la Dardanie. Le fleuve se heurtait à la mer, brisait la barrière impuissante des flots et rejetait au loin des nappes d'écume étincelaute.
Déjà Télégone, roulé dans une peau de chèvre, sommeillait sur le pont du navire.
Uljsse veilla jusqu'au jour à la poupe de son vaisseau, les yeux tournés vers Uion, l'oreille tendue aux rumeurs confuses de ia vallée, du torrent et de la mer. Là-has, de loin en loin, quelques feux de pâtres s'allumaient, chétifs flambeaux qui rendaient plus sépulcrale encore
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us DEBNIÈRBS iTEHTURIS DU SniH VLT8SE. 139 la figure du désert. Le chuchotement morne, monotone des ténèbres lassa hientAt la patience du Tojageur. Tout était donc mort dans cette campagne, où résonnaient jadis les boucliers et les trompettes de bronze, les hennissements des chevaux, les crie des guerriers, et parfois, sur la plate-forme des tours trojennes, la lamentation désespérée des épouâes et des mères?
Tèlégone, bercé par le mouvement très doux du navire, semblait toujours plongé dans le sommeil heureux de l'enfance. La lune l'enveloppait de lumière blanche. Chaque fois qu'Ulysse se tournait vers lui, le demi-sourire d'un rêve candide s'épanouissait sur les lèvres minces et pâles de l'adolescent. Mais à peine !e roi se reprenaitil à contempler la campagne d'IIion ou les hauteurs neigeuses de l'Ida, entre les longs cils abaissés du dormeur brillait la lueur d'un regard noir et le sourire enfantin s'éteignait.
Dès l'aurore, Ulysse se préparait à débarquer. Il appelait Eumée près de lui et donnait ses derniers ordres. Son absence ne durerait que deux journées. Au matin du troisième jour, il naviguerait vers Ithaque. Il rentrerait en sa maison au moment même où, sur les coteaux de l'Ile natale, k l'abri des rochers, la vigne fieurirait. Et ce serait la dernière étape de ses voyages, la fin i»
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1» D'ULÏSSE A PANUHGB.
ses longues avântures, le crépuscule de sa vie
héroïque.
1 montrait un visage tranquille et très grave. Eumée déposa en sa besace un lécjthe de vîn couleur d'or, dont la libation plairait à l'ombre douloureuse d'Astyanax. On achèterait, à quelque pauvre pâtre errant dans les champs de Troie, l'agneau destiné au sacrifice. Déjà la paix sereîae de l'expiation paraissait sur le front du roi.
Deux rameurs attendaient dans la nacelle, qui se balançait au flanc du navire. Au moment où il mit le pied sur l'échelle, le fils de Laërte se sentit retenir par le pan de son manteau. Télégone s'attachait à lui et le suppliait du regard. Mais le pilote accourut en criant :
« Non! non! je le garde près de moi. N'emmène point, maître, l'étranger! je l'ai vu, cette nuit, dans mes songes, mêlé à je ne sais quelle horrible vision que je n'ai point comprise. C'est le conseil d'Athéna. Si tu tiens à la vie, laissemoi cet enfant 1 »
Ulysse, cette fois encore, fut, en un instant plue rapide que l'éclair, arbitre souverain de sa destinée. Mais il crut surprendre dans W jeux de Télégone un rayon d'amour filial, il prit doucement l'adolescent par la main, et, sans répond/e une seule parole à la prière éperdue de son
LES DEItmËltKS^JlTEHTURBS DU DIVIN DLTSSE. 131 pilote, lui fît signe de descendre derrière lui l'échelle du navire.
Le pilote suivit longtemps du regard lea trois hommes eheminant le long du Simoïs. Quand ils eurent disparu parmi les replis de la vallée, il secoua sa vieille tète grise d'un air de profond chagrin et soupira :
< Hélas! que n'aî-je écrasé sous mon talon ce jeune reptîie ! >
Le printemps déroulait «lors sur le tombeau où gisait la grandeur d'ilion un linceul d'herbes fleuries. A perte de vue, dans le désert tout embaumé de fratches senteurs, l'or des genêts se mariait à la pourpre des anémones, à la blancheur éblouissante des lis sauvages, à la splendeur des iris pareils à des bouquets d'améthystes. Des nids chantaient dans les buissons d'églantiers. Lea merles jasaient sous la jeune verdure des peupliers et des trembles ; des vols de blanches colombes s'échappaient des halliers; des bandes d'hirondelles tournaient dans l'azur clair du ciel ; les hérons allaient et venaient, avec une dignité magistrale, tout autour des étangs fleuris de pâles nénuphars, où coassaient un peuple de grenouilles; les lézsfds, couleur de safran et d'émeraude, frétillaient au soleil; les libellules bleues, aux ailes transparente!.
'15S D-UWSSB A PASCRGB.
dansaient dans la blanche lumière matÎDale.
Mais au joyeux réveil de la nature la vie humaine manquait. Ulysse foulait de ses pieds la cendre d'une cité morte, d'une nation éteinte. Des rares masures rencontrées par les voyageurs, les unes étaient rigoureusement closes, sinistres; d'autres, délabrées, sans toit ni portes, envahies par les ronces, ouvertes à tous les vents. Un petit berger presque nu, grelottant de la fièvre, la face flétrie, les yeux farouches, ramassa hâtivement à leur approche son troupeau de chèvres et grimpa, sans oser retourner la tète, jusqu'au sommet d'une colline où il se déroba, plus leste qu'un lièvre, en un fourré de tentisques. Un autre, plus hardi, lança ses chiens contre les inconnus et fit sifQer à leurs oreilles les pierres de sa fronde. Plus loin encore, une flèche s'enfonçait dans le manteau d'Eumée.
« Une race vaincue, dit Ulysse, devient facilement inhospitalière et méchante. Ceux-ci sont retombés à la barbarie de leurs plus vieux ancêtres, au temps où les mortels habitaient dans les cavernes des montagnes, à la façon des cenards et des ours et ignoraient le culte des Dieux. Ils ont payé bien cher pour la perfidie de Paris et les criminelles amours d'Hélène, fille de Léda.... »
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LES DIRNI&RES AYSHTUMS DU DmH DLTSSE. 135
Il marchait, dans la poussière de la plaine, le iroDt incliné, comme occupé par une pensés triste; à demi-voix, il dit encore :
■ Et nous aussi, petits-fîls de Danaos, nous avons payé de noire sang le plus pur, de nos gloires les plus hautei, la grande misère de Hénélas.... >
Tout à coup, il se souvint de la parole proférée devant Ini par la Dame d'Asie, dans les ténèbres de Sérapis :
c Tant de larmes, pour le sourire d'tm« femme ! »
Et il ajouta :
€ Mes compagnons, mes amis sont morts.
Hénélas et moi, nous sommes les derniers héros de l'Hellade que le ciseau des Parques ait épargnés. Mais pleurera-t-on sur l'époux d'Hélène? Cet homme infortuné fut, pour le monde entier, une calamité singulière. Pour son injure la terre fut dépeuplée et le sanglot des veuves remplit encore les cités. Quant à moi, dont la destinée est peut-être proche, qui sait où sera mon tombeau? J'aimerais à dormir au pied des rochers d'Ithaque, dans la grève sonore où rebondit l'écume des flots, le long de la mer blanchissante. A la vérité, les Dieux jaloux se réservent le secret de notre dernière heure et la choix do
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notre tombe nous est refusé aussi bien que celui de notre berceau. »
On était au milieu du jour. La plaine sablonneuse, chauffée par le soleil, s'élevait vers Ilion en une pente de plus en plus abrupte. Déjà paraissaient au loin les murs et les tours de Priam. Les voyageurs franchirent le Simoïs à l'endroit où ce torrent reçoit les eaux du Scamandre; puis ils remontèrent le cours plus paisible de cette rivière que forment un grand nombre de sources sorties des racines de l'Ida. Un petit bois de peupliers et d'ormeaux offrait aux étrangers l'ombre légère de leur feuillage naissant et un tapis d'herbe émaillée de fleurs vermeilles. Ils allèrent aux arbres et s'étendirent sur l'herbe, parmi les fontaines murmurantes. La campagne biijenne s'endormait au grand silence de midi. Alors, comme Télégone jouait à poursuivre les lourdes sauterelles, cuirassées d'or bruni, dans la ramure des buissons, UljBse dit à son esclave :
1 Ecoute, Eumée, et retiens fidèlement toutes mes paroles. Je veux pénétrer seul, vers le soir, dans les murs de Troie, seul, dans le palais de Priam et lei temples écroulés; je gravirai seul te sentier qui mène à la citadelle démantelée, à Pergame. Toute la nuit je vaguerai de décembre en
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LES DERNIÈRES ATGUTUBES DU DITIR ULTSSE. 136 décombre, de souvenir en souvenir et je réveillerai l'âme des morts... oui, l'âme d'un mort plus lamentable que des milliers d'autres fauchés par le Destin cruel en ces jours de gloire et de deuil. Cependant tu reilleras sur Télégone. Je défends qu'il échappe à tes yeux. Il pourrait s'égarer dans ce désert qui nous est hostile, ou même, retrouvant la trace de mes pas, troubler ma veillée funèbre et déranger l'entrevue solennelle du roi d'Ithaque avec les ombres des Dardanides.... »
Un frais éclat de rire interrompit Ulysse. Le ieune garçon venait à lui, heureux du succès de sa chasse et montrant, embrochées à l'épingle d'or de sa coiffure, trois grosses sauterelles agonisantes.
« Il est chaque jour plus charmant, observa le bon Eumée.
— Sans doute, repartit Ulysse. Mais il n'a pas le cœur pitoyable aux bêtes. Souviens-toi de l'ours et des deux chacals dont il était le bourreau dans la maison de sa mère l'empoisonneuse. Aujourd'hui, livrons les sauterelles à sa fantaisie. Et garde-toi, mon frère, de perdre de vue cet enfant.
— Je l'occuperai, ainsi que j'ai coutume de faire depuis quelques jours, en. lui enseignant la
la DmTSSE à. PUniRGB.
musique de notre langage. 11 sait déjà dire : Père! père! et l'on croirait entendre la voix d'un jeune garçon venu d'Ithaque ou de Géphalonie > Ulysse eut un bref tressaillement. Il regarda fixement son serviteur. Maïs le vieil homme par- ' lait avec une grande simplicité d'esprit.
< Chaque soir, avant de s'endormir, il m« répète cette parole, qui est douce à mon oreille. Mon fojer a toujours été solitaire. Dans les longs jours tristes du prochain hiver, les soirs de grand vent ou de pluie, tous deux nous échangerons près d'un bon feu pétillant d'ingénieux discours et de plaisantes histoires. >
Déjà l'ombre grêle des arbres s'allongeait sur le tapis de verdure. Télégone, fatigué du voyage, couché prés d'Eumée, «vait clos les paupières. Ulysse reprit :
< Prends cette monnaie d'or. Tu l'échangeras contre un agneau noir que nous égoi^erons au lever du soleil, à la place où je dois apaiser le ressentiment des Dieux. Demain, avant l'aurore, tu marcheras, en tenant Télégone par la main, à cette grande tour dressée sur la porte qui ouvrait le chemin d'Ilion vers la mer. Là, je t'attendrai et, de loin, je te ferai signe. Adieu. »
Il s'éloignait à grands pas, la tète haute et fîère, la tunique flottante au souffle tiède de la
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LSS DIIUnBRES ATEIlTtlKES TU Dim ULTSSE. 137 brise et son bâton de voyage soulevait la poussière blanche de la plaine.
Gomme il approchait des remparts de Prîam, le bruit d'un battoir attira son attention vers une région plantée de grands roseaus et de saules, au bord du Scamandre. Il se dirigea de ce càté et reconnut bientôt le bassin de marbre où jadis les âltes troyennes venaient laver leurs vêtements. Mais les cuves étaient rompues et leurs débris 4 demi-Dojés dans le marécage. Agenouillée sur le plus haut degré des lavoirs, une vieille femme misérablement vêtue plongeait quelques lambeaus de toile dans l'eau bouillonnante des fontaines. Puis, elle les frappait du battoir, ea chantant d'une voix chevrotante une complainte dont Ulysse ne comprenait point les paroles.
Cette fenune était une épave de la grande guerre, ruine parmi les ruines, peut-être la dernière habitante de cette nécropole. Elle ne vit point l'étranger caché par un rideau de saules. Elle chantait toujours, et l'accent de sa voix passait de l'angoisse à la terreur, de la colère à l'enfantine lamentation des pleureuses penchées sur le front glacé d'un mort. Tout à coup elle se redressa et fit le geste ient et tendre d'une mère qui berce entre ses bras son enfant. De grosses larmes roulaient le long de ses rides. £t, se tourci :,.i ik c, Coot^l>j
IM D-ULÏSSB A PANURGB.
nant vers Troie dévastée, trois fois elle jeta ce ai :
« Astyanax! •
Et trois fois, des rochers du Simoïs, des remparts d'ilion, des tours de Pergame, l'écho répondit :
« Astyanax! »
Ulysse, frémissant, s'éloigna poursuivi par ce nom terrible.
11 s'arrêta longtemps au pied des premiers escarpements de la ville. La cité royale, qu'il avait Tue, au dernier jour, tout en flammes, toute sanglante, dans l'af&eux tumulte du massacre et du pillage, lui apparaissait, en cette soirée de printemps, séputcre immense, silencieux, formidable, avec ses murailles éventrées, ses tours béantes, ses palais et ses temples brisés, dispersés comme par la secousse d'un tremblement de terre. Parfois, sur un mouceau de pierres ou de briques, s'élevait une colonne isolée, noircie par le feu, ou, dans la cour d'un palais, entre les dalles de marbre soulevées par ses racines, un jeune cjprès. Des brèches ouvertes dans les murs croulants s'élançaient les branches tordues des figuiers; entre les créneaux des Portes Scées fleurissaient les buissons de ronces et les rideaux sombres du lieTe encadraient le blessure des tours.
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U8 DERRIÈRES ATENTCRES Dr DITin ULYSSE. 1S9 Alors Ufysse franchit la porte la plus voisine et gravit lentement la montée de la ville vers le palais de Priam. Il marchait sur les herbes et les mousses de la solitude, écartant de son bâton les touffes d'orties, accrochant sa chlamjde aui épines des halliers. Tout un monde obscur s'éveillait et s'agitait sourdement au bruit léger de sa venue : les salamandres effarées s'enfuyaient en quelque trou; une énorme couleuvre verdâtre sortit d'un casque d'airain et rampa vers la ruine d'un temple; une cigogne prit son vo! en claquant du bec et disparut du côté de la montagne. A chaque pas, le visiteur repoussait des cuirasses rongées par la rouille, des tronçons d'épées, de piques ou de javelots. Le jour déclinait. Bientôt le deraier rayon du soleil s'éteignit dans les glaces de l'Ida. Ulysse se tourna du côté de la mer.
La nappe violette des ondes tranchait sur l'or limpide du ciel; une petite voile blanche se détachait des roches arides de Ténédos. Le voyageur arrêta sur la mer un long regard chargé de tristesse et d'amour, tendit sa main droite comme en signe d'adieu et reprit sa marche vers la maison de Priam.
Dès le seuil du palais, il fut accueilli par un tourbillon de chauves-souris qui volaient vers la
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lU D-ULTSSB A PÀHURGB.
fraîcheur du soir et l'ombre du crépuscule. Dès ses premiers pas dans le vestibule encombré de colonnes renversées, de poutres noircies par l'incendie et de machines de guerre démantelées, à demi enfouies sous les lianes et les ronces, un troupeau de rats courut éperdument autour de lui, tandis que, dans la cour intérieure, ie froissement brusque des branchages révélait l'effroi de quelque bète fauve invisible. 11 n'osa pas pousser plus avant à travers les escaliers effondrés, les corridors muets, les salles ténébreuses. Il redescendit timidement les degrés du grand portique et fît le tour de l'édifice. Malgré la nuit, il cheminait sans hésitation. C'était le quartier habité jadis par les 61s et les gendres de Priam, par Hector et Paris, le théâtre de la résistance suprême. Là, il s'était battu à la tête des gens d'Ithaque contre les derniers fidèles du roi vaincu ; le long de cette galerie, il avait vu Cassandre entraînée, sa noire chevelure dénouée, le sein nu, par les hommes d'Ârgos, et Polyzène évanouie emportée sur l'épaule de Pyrrhus comme un trophée de victoire. Ici, devant l'autel des dieux troyens, Priam était tombé sous le couteau de l'égorgeur et le sang ruisselait sur les marches du sanctuaire. Plus loin, ii avait arrêté de sa propre main Andromaque qui fuyait revêtue
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LES DERNIÈRES AVENTURES DU DITIN ULtSSE. l»
d'une robe d'esclave; il l'avait recoonue, dans le flamboiement d'ilion, à l'enfant rojal qu'elle serrait contre son cœur, à la bandelette de pourpre qui ceignait les boucles blondes d'Âstyanax. Puis, il avait arraché l'enfant des bras maternels et couru d'un élan fou du côté des remparts, jusqu'à l'enceinte inférieure, audessus des gorges du Siinoïs. Tout à l'heure, quand la lune serait levée, il retrouverait, dans les détours des quartiers bas et les défilés tortueux des murailles, la terrasse où il s'était arrêté. L'enfant, qu'il traînait d'une main, épouvanté, pleurait, suppliait et ses pieds délicats saignaient. Il n'avait point vu les larmes, n'avait point entendu les prières. Il était alors le vainqueur, riait de la miséricorde et se jouait des Dieux,
Maintenant, il lui tardait d'évoquer, dans la vision suprême du crime, la scène de meurtre et d'agonie. La lune lui semblait bien lente à paraître sur les blancheurs de l'Ida. N'était-ce point afin de s'incliner, pensif, près de la pierre scélérate, de reconnaître la tache accusatrice, de revivre une minute infâme, qu'il avait quitté son [ tie et remonté le cours du passé lointain? D'ailleurs, il se sentait résolu, très calme. L'image d'Astyanax, ainsi ranimée, parmi d'effroyables
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rs, dans la nuit mortuaire d'ilion, ne le troublait plus, comme avait fait, ea ce jour même, dans la campagne easoleillée, le Dom seul de l'enfant proféré par la vieille lavandière. Une force divine le poussait en avant; il allait à l'inévitable, impassible, docile, pareil à la feuille morte que le vent d'hiver roule de la montagne à la vallée.
II écoutait, sana émotion ni surprise, les bruits vagues qui montaient vers lui des profondeurs de la plaine, le bourdonnement du Simoïs contre les falaises rocheuses de Pergame, un aboiement de chien perdu dans le désert, des appels de vautours qui se répondaient de ruine en ruine et, plus près encore, l'humble concert des grillons épars sous les marbres brisés. Cette vie indifférente des êtres et des choses ne lui semblait point une menace. 11 se croyait, à cette heure, la seule âme humaine qui hantât les solitudes d'ilion. U ne redoutait pas de rencontrer, en ce champ de deuil, soit les ombres douloureuses des Prlamides, soit les fantômes de ses plus chers compagnons, et, si la parole obscure de Gaasandre dans le palais de Mycène devait s'accomplir, lui qui, jadis, d'un geste de son épée, avait chassé la foule gémissante des Morts sortis de l'Hadès, aurait-il peur, cette nuit, de la pâte figure aux
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LES DERHifiBES ATEEnURBS M DIVIN CLïSSE. le boucles bloodes, à U bandelette de pourpre? Et l'entrevue mélancolique avec le spectre d'AstjaDax serait peut-être, pour lui, un grand bienfait. Par elle, il paierait enfin sa dette à Némésis.
A l'orient le ciel blanchissait. Le croissant de la lune se levait. Les aboiements lointains du chien errant redoublèrent, mêlés à des glapissements die chacals. Dans les hauteurs de la citadelle vide un chat-huant jetait ime clameur rauque. Autour d'Uljsse les décombres, baignés de froide lumière bleuâtre, parurent grandir et se mouvoir. ( Allons! dit le roi, l'heure est venue, i Gomme il tournait l'angle d'une ruelle menant aux remparts, son bâton toucha le rebord d'un bouclier et l'arme de bronze sonna d'une façon lugubre, telle que la plainte d'un mourant. H fit halte, afin de reconnaître à quelle armée appartenait le bouclier. A ce moment il crut entendre, dn c6té du palais, le bruit d'un pas irrégulier, très léger. 11 perça du regard les mystères de la nuit, étonné qu'un autre mortel troublât le sommeil d'ilion. C'était sans doute un pâtre qui rentrait en sa tanière, ou, peut-être, la vieille chanteuse du Scamaudre. Le bruit avait cessé. Ulysse n'apercevait que les traînées de brouillard balancées par le souffle du vent et, çà et là, les silhouettes noires, rigides, des cyprès, dont les
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cimes ondulaient doucement. 11 se remit en marche et, par un long sentier taillé en escalier dans le rocher, descendit vers la région où l'appelait le plus amer souvenir de toute sa vie.
Quelques degrés encore le séparaient de ce lieu redoutable. Tout à coup le bruit des pas, plus distincts, plus précipités que tout à l'heure, le 6t tressaillir. De nouveau il s'arrêtait, haletant, anxieux, irrité. Qui donc osait déranger le téte-i tète avec son crime et lui disputer la ruine, les ténèbres, l'inviolable horreur de ce désert? Le ' promeneur obstiné suivait là-haut le chemin de ronde du rempart. Une tour délabrée ae dressait à cet endroit, fendue et comme foudroyée, penchée sur le vide. Ulysse se rappela que, de la plate-forme, Ândromaque avait contemplé la mort de son fils. Les pas, moins rapides, montaient maintenant les degrës intérieurs de ta tour.
■ Il faut en finir >, pensa le roi d'Ithaque.
D'un bond, il atteignit la place tragique. U se recueillit quelques instants, enveloppé par l'ombre solennelle de la tour, et, d'un regard timide, parmi les pavés de la terrasse, les marbres rompus, épars, les orties et les ronces, il chercha la pierre sanglante.
U la reconnut sans tarder. C'était une dalle de grès, solitaire, autour de laquelle des nain»
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LES DERitlËMS AVENTURES DD UHN ULISSB. 1(5 amies avaient arraché les herbes et les buissons. La lune versait sur elle une nappe de lumière blanche.
Ulysse, attiré par un charme farouche, invincible, marcha vers la pierre. Il tentait alors un effort inouï pour chasser de sa mémoire l'afireuse image, l'enfant saisi et balancé par les pieds, le rapide mouvement de fronde, ta tête fracassée, cette petite tète blonde, amour d'Ilioa, espoir de l'Asie. Mais le cri d'Astjanax, le cri désespéré de l'orphelin qui, près de mourir, appelait à son aide Hector déjà descendu à THadès :
« Père! père! »
ce cri déchirant qui, si souvent, depuis la nuit maudite, avait efFrayé sa veille et gémi dans ses songes, n'allait-il pas résonner une fois encore à ses oreilles?
Une forme noire, étrange, énorme, sm'git alon au sommet de la tour. A travers un éclat de rire — le rire terrible entendu l'autre soir dans le crépuscule de l'Olympe — l'appel d'Âstyanax se débattant entre les mains de son bomn>ean, la parole sacrée enseignée par Eumée au fils de la magicienne :
« Père! pèrel »
retentit et courut du Simoïa au Scamandre, da palais de Priam aux champs désolés d'Ilion. w ■ C.o^'S''^
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Ulysse releva la tête. Courbé, les bras raidis, les maÎDs tendues vers un pan de ta tour qui déjà chancelait, Télégone, démesurément grandi, riait toujours et criait encore :
« Père! père! »
Le roi se sentit rouler à l'abime. Il n'essaja point de fuir. 11 comprit que Némésis passait dans la nuit et le touchait à l'ëpaule. Il se tratna surlesgenousjusqu'à la pierre sinistre, posa son front pâle sur l'oreiiier funèbre d'Astyanax, coavrit son visage de sa chlamjde blanche, revit, en un dernier éblouissement de sa pensée, les toits de la pauvre Ithaque, le petit verger fleuri planté par Laërte, Pénélope assise au vieux foyer et la mer, la grande mer d'azur....
Au matin, Eumée, inquiet de ne point retrouver Télégone endormi à ses cAtés, s'achemina seul vers les murs de Troie. 11 erra longtemps avec angoisse dans la ville, fouilla tous les recoins du palais, puis alla aux remparts. A l'heure de midi, il découvrit son maître mort, la tête brisée, sous les ruines de la tour.
Vers le soir, apparut le vieux pilote, qu'un pressentiment sinistre avait entraîné à la ville fatale. Les deux hommes relevèrent la froide dépouille, firent à la hâte, de quelques branches
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LES DEItniËRES ATENTTmES DU DVIÎH VLTISE. 117 de figuiers, un lit funèbre et rapportèrent en pleurant Ulysse < vers son vaisseau. Toute la nuit, à pas lents, ils cheminèrent au plaintif murmure du Simoïs et du Scamandre. La blanche tunique tachée de sang, la blanche figure aux yeux fermés pour toujours, balancées sur les épaules des deux serviteurs âdèles, passaient à travers la campagne endormie, que la lune baignait d'une lumière triste. De loin en loin, le cri souffreteux d'un grillon, le chant solitaire d'un rossignol saluaient le roi mort.
c Hélas! soupirait Ëumée, lequel de nous osera franchir le seuil de ta maison et annoncer à ceux de là-bas une nouvelle si amère? »
A l'aurore, ils furent rejoints par quelques-uns des matelots qui, du haut de la poupe, avaient reconnu l'étrange cortège. Pour la dernière fois, le fils de Laërte, porté par les bras de ses rameurs, montait à son navire. Ils le couchèrent sur le pont, l'enveloppèrent d'un manteau royal et ceignirent sa chevelure grise d'une couronne d'asphodèles. Et, quand le soleil rayonna sur la cime neigeuse de l'Ida, ils descendirent pieusement le dernier des grands héros dans la pourpre mobile de l'Océan, père des Qeuves.
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LE ROI TRIMALCHION
Trimalcbion, l'opulent affrincfai, donnait, le premier jour de mai, en sa villa des Jardins ds Salluste, une fête magnifique et ridicule. Il avait convié une multitude de clients familiers et ses trois premières femmes, capricieusement répudiées, à célébrer ses noces avec su quatrième épousa, Silvia, une brune fille de Napiea, an corps souple et svelte, dont les yeux noirs étincelaient dans le vertige de la danse. Ce fat une orgie d'extravagantes fantaisies. Tous les parasites de Rome s'étaient abattus, les dents aiguës, faméliques, sur le festin dressé le long des allées ombreuses : rhéteurs et poètes déguenillés, gladiateurs, athlètes et comédiens dépourvus d'emplois, courtisanes fanées et fardées.
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pâles adolescents marqués d'infamie, musiciens et chanteurs en plein vent, prêtres apostats écbappés des sanctuaires de Gjbèle et d'isis, charmeurs de serpents, de léopards et de corbeaux, marchandes de philtres amoureux, sorcières à la face sépulcrale, spadassins et sicaires en quête d'aventures sanglantes, ce monde bigarré et bruyant, grotesque et sinistre, s'était, depuis l'heure de midi, voracement gorgé de mets exquis et abreuvé sans délicatesse des vins les plus rares d'Italie, de Sicile, de l'Archipel et de l'Espagne. Vers minuit, les hommes de lettres, les prêtres, les mignons et les femmes, terrassés par l'ivresse, roulaient pêle-mêle sur les pelouses parfumées de violettes. Autour de Trimalchion, figiu-es farouches ou bestiales, les bellnaires, les lutteurs et les assassins formaient une inébranlable garde prétorienne, pompeusement drapés en des manteaux criblés de blessures et que la flamme vacillante des flambeaux et des torches éclairait violemment comme d'un reflet rouge de fournaise.
Alors l'aventurier fît avancer, pour divertir ces hôtes d'élite, de surprenantes curiosités : un ours des Alpes, qui, debout et sautiliant, jouait de la cornemuse; un singe de Lybie, aflublè d'une tunique consulaire, courotmè de lauriers,
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LE ROI TRlHALCHIOn. 151
tjui chevauchait une panthère; une bande d'histrions chantant et mimant une bucolique impure; un devin d'Egypte, lugubre comme une effigie d'Osiris, qui lisait, parmi les ligues de la main droite, l'avenir des hommes.
Mais l'apparition de l'inquiétant personnage faillit troubler cette fête charmante.
c Te moques-tu de nous, Trimalchion? clama un spadassin dont la figure, rayée de cicatrices hideuses, devint soudainement féroce. Nous crois-tu si empressés de connaître le jour et l'heure ou nous serons CFUciâés, jetés au Tibre ou aux mines de cuivre, ou peut-être égorgés, au détour d'un chemin, par quelque confrère?
Chasse bien vite ce prophète de malheur, sinon, moi, je bâterai ton destin à la pointe de mon coutelas.
— Au moins, répondit l'aifranchi, laisse-moi recevoir, pour mon propre plaisir, la révélation des choses futures. >
L'Égyptien ouvrit la main épaisse de Trimalchion, en étudia les rides; puis, d'une voix aigrelette d'eunuque, il proféra l'oracle :
« Tu aéras roi ! >
Les buveurs éclatèrent d'un rire grossier.
A ce moment, l'ours ât gémir sa cornemuse, un bouc savant, qui n'était point encore entré en
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scène, sonnait de cjmbaleB d'airain, et le singe consulaire lançait aux pieds de Trimalchioa sa couroDoe triomphale. Les présages semblaient heureux. On applaudit d'une façon sauvage.
L'Égyptien, très grave, scrutait toujours U main de l'affranchi. Il ajouta :
<c Ta royauté sera brève. »
Les hôtes de Trimalchion, intéressés par le sortilège, peu à peu s'étaient rapprochés du devin et l'eatouraieDt d'un cercle étroit. Le prophète eut un léger frémissement d'épaules et murmura :
« Puis, lu verras passer l'agonie d'un Empereur! »
lie cercle, effaré, s'élargit brusquement. Un silence de mort plana sur tes jardins de Salluste. Une nouvelle sonnerie de cymbales, partie d'un fourré voisin, fit tressaillir et pâlir les plus braves. Quelques-uns se dérobèrent prudemment dans les ombres du parc, sous les hautes futaies où perçaient çà et là les rayons bleuâtres de la lune. L'homme aux joues balafrées sonda du regard les lointaines ténèbres. Peut-être là-bas, parmi les grands cyprès immobiles, erraient les espions de César.
La fête nuptiale tournait à la mélancolie.
Silvia, lasse de l'orgie, avait disparu, encouragée
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à la retraite par les trois épouses répadiées. D'ailleurs Trimalchion oubliait visiblement son quatrième mariage. Hais alors il voulut rendre du cœur à ses invités «t s'écria :
■ Il n'est rien de tel, pour dissiper la tristesse, qu'un beau tapage nocturne, àÉis un ciel étoile. AUous-nous-en, mes amis, à la Suburra. Là ne demeurent ni stoïciens à la mine austère, ni vierges tremblantes, ai hautaines vestales, ni patriciens superbes; mais de joyeux garçons, de gracieux voleurs, des dames au sourire subtil, d'astucieux cabaretiers et nos plus fameux coupe-jarrets. Presque tous, vous avez en ces repaires vos dieux pénates et les images de cire de vos augustes ancêtres. Je vous reconduirai lionc à vos foyers domestiques et, chemin faisant, nous enfoncerons quelques boutiques, nous réveillerons en sursaut quelques louves apprivoisées. Vous boirez, aux tavernes, le vin noir du Vésuve, ou bien, aux fontaines, l'eau fraîche et salubre des montagnes latines, à votre choix. Jusqu'au matin, nous nous amuserons comme de petits dieux. Demain, je payerai les portes rompues, les amphores brisées, tes tètes fendues, les matrones endommagées. Allons, mes frères, à la Suburra I >
Ils sortirent de la villa. En avant du cortège,
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se prélassaient les deux bêtes mélodieuses, l'ours et le bouc, guidés par leurs professeurs de musique. Trimalchion venait ensuite, appuyé sur un énorme bâton. Puis, colfusément, et d'un pas très ferme encore, les gens de cirque, de sac et de corde. Très lato en arrière des bandits, glissant sur les pavés plutôt qu'il ne marchait, avec une raideur de momie, suivait l'bomme d'Egypte.
Silencieusement, ils traversèrent, au clair de la lune, le plateau du Quirinal et descendirent la pente de la colline jusqu'aux profonds ravins creusés aux racines de l'Esquilin. Us gravirent, par les ruelles tortueuses et fangeuses, la montée abrupte au sommet de laquelle veillait de loin le camp des Prétoriens, et s'enfoncèrent bientôt parmi les masures de la région infâme. Tout à coup, en face d'une maison croulante, Bordide, Trimalchion cria :
1 Halte là! Voici le palais, je veux dire la tanière où loge un poète orgueilleux qui a refusé de paraître à mes noces. Commençons par lui donner le concert de nos musiciens.
On dressa sur leurs pieds l'ours et le bouc savants. Au premier soupir de la cornemuse, aa premier tintement des cymbales, on entendit, vers le Gœlius, une rumeur vague, qui grandissait et se rapprochait de la troupe, accoiu-
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pagnée d'aboiements de chiens qui se multipliaient, toujours plus furibonds, etdéjà gagnaient la Suburra. Puis on distingua des cris, des imprécations, des chocs de pierres ou de massues frappant contre les volets des boutiques, des éclats de rire et, parfois, une voix isolée, une voix de commandement, arrogante et moqueuse.
■ De joyeux compagnons ont eu la même pensée que nous-mêmes, dit Trîmalchion. Il serait peut-être sage de nous retirer sans cornemuse ni cymbales.
— Battons-nous 1 hurlèrent les spadassins.
— Battons-nous! > répondit docilement l'affranchi qui, pour la première fois, regrettait sa chambre nuptiale.
Ils coururent vivement du càtê du tumulte, et, presque à i'improviste, se heurtèrent aux nouveaux arrivants.
Une vingtaine de jeunes débauchés assiégeaient le logis d'une courtisane. La dame, échevelée, penchée au bord de la terrasse, suppliait aes agresseurs d'honorer de leur visite tardive les maisons voisines.
Trimalchion, poussé par ses hôtes, abaissa, au hasard, son bâton sur la tête du premier venu.
C'était un jeune homme de taiHe médiocre, robuste, corpulent. Entre les plis de son man-
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teau Bombre paraissait une large bande de pourpre. Il était chaussé de brodequins de pourpre. 11 recula de quelques pas. Il jeta en arrière la draperie qui lui courrait la tête et l'on recoanut la chevelure frisée, les gros yeux bleus au regard incertain, les lèvres libertines, la formidable figure dont la vue faisait trembler Rome.
Trimalchion, éperdu, laissait choir son bâton et tombait aui pieds de l'Empereur. Sea. complices fuyaient dans la nuit, tels que des rata surpris par la crue d'un fleuve.
< C'est Trimalchion, le riche affranchi, dit la voix railleuse de Tigellin. Grime de lèse-majesté. Je cherche à quel clou nous allons le pendre.
— NodI répondit Néron. Honmaitre Sénèque affirme que la colère est une courte folie. Je ne me mettrai donc point en colère. D'ailleurs Trimalchion m'est trop utile. Il occupe, par son humeur bizarre, l'esprit des Romains. Nous le pendrons plus tard, si la cérémonie semble utile aux intérêts de l'Empire. Mais il ne convient point qu'un misérable aiïranchl ait frappé la tète de César. Trimalchion, je te fais chevalier. »
L'aventurier, encore tremblant, se releva et baisa la mais du prince.
« Chevalier Trimalchion, poursuivit N^n, il
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me faut le prii de ton anneau, un million de sesterces, avant huit jours. D'ici là, songe au fâcheux projet de Tigellin. C'est un préfet de mœurs très douces et d'âme indulgente. Mais ses caprices sont fort tenaces. La nuit l'avance. Allons donnir. ■
Dans le brouillard matinal, Trimaichion reprit seul, pensif, le chemin de sa villa. A son insu, quelqu'un marchait derrière lui, sans bruit, à tra. vers Rome assoupie. Sur les hant^irs du Quirinal, le devin égyptien hâta le pas, et sans s'arrêter, parlant à l'oreille de l'afFronchî, il dit à voix basse :
« Ne crains rien. Hais sois désormais plus circonspect. César ne t'a pardonné qu'à demi. Tu pourrais détruire encore, par tes imprudences, la destinée gravée dans le creux de ta main. >
Et, plus léger qu'une ombre, il s'évanouit au fond des brumes.
Quelque temps après cette aventure, Trimaichion, un beau matin, assis sous un berceau de chènes-verts, regardait en souriant, tantôt l'anneau d'or, paré d'une émeraude, qui brillait à sa main droite, tantôt la svelte Silvia qui dansait au
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soleil et tourbillonnait et sonnait du tambourin sur l'herbe fleurie des pelouses. 11 s'abandonDait avec volupté aux caresses de la fortune. Tigellin l'avait accueilli si gracieusement au Palatin, lui et ses sesterces ! Le redoutable préfet du Prétoire l'avait embrassé comme un ami très cher, tout en lui retirant dii cou une lourde chaîne d'or. Trimalchion souriait donc à ses fleurs, à sa femme, à son anneau.
Un esclave annonça la visite de Pétrone.
De loin eu loin, le philosophe paraissait aux Jardins de Salluste. Il ne méprisait point le fastueux parvenu. Il l'étudiait curieusement, conune exemplaire d'une race humaine qui se propageait à Rome depuis les jours de CatiUna et grandissait dans la corruption de l'empire. C'était le monde turbulent et audacieux des aOranchis, des hommes d'ai^ent, des favoris, d'origine humble, parfois honteuse, qui, de toutes les pro-' vinces du domaine romain, affluaient dans la métropole, et s'insinuaient parmi les vieux Quirites et les antiques patriciens, pareils à ces plantes parasites qui enfoncent leurs racines entre ies assises d'un monument caduque et en précipitent la ruine.
Cependant Pétrone ne découvrait en Trimalcbion ni un méchant, ni un traître, ni un lâche.
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Un orteil puéril, la joie d'étaler sa richesse, d'étonner ou d'amuser les Romains, était le trait dominant de sa nature. Mal élevé, ignorant, babillard, il obtenait, grâce à l'agitation et au bourdonnement de sa personne, à son insolence, à sa prodigalité, un prestige singulier dans les rangs de la populace, où le reléguait sa naissance servile. Il était le chef des petits gens; mais, par ses inoffensives perversités, le César des carrefours ne rappelait ni Tibère, ni Galigula.
L'épicurien s'arrêta pour contempler la jeune femme voltigeant sur un tapis de violettes et de pervenches. Puis il tourna les yeux vers la tète chauve de l'époux, encadrée de verdure. D'un signe amical de la main, il l'invita à la promenade. Tous deux pénétrèrent sous la claire feuillée des platanes. Silvia, dédaignée, lançait son tambourin dans l'herbe et rentrait en son gynécée.
Pétrone et Trimalchîon cheminèrent longtemps, au chant des fauvettes, le long des allées qu'embaumait la senteur des orangers. Le philosophe fit honte à son compagnon de sa vie passée, des repas crapuleux, des hôtes grossiers qu'il y traitait, des sots discours qu'il y tenait, de l'ignominieuse jeunesse dont il était le patron, de ses bêtes curieuses, du luxe eSréné
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de ses vêtements, de la démence affectée de ses propos. Il lui reprocha ses mariages étourdis et la fréquence de ses divorces. Puis, doucement, il caressa la vauité de l'affranchi, lui fit entrevoir un avenir de béatitude, la faveur de Néron, l'entrée au palais, l'accueil du beau monde da Rome, séduit par son opulence, rassuré par && dignité imprévue.
« Aujourd'hui, dit-il, un chevalier d'aventure peut monter, tète haute, tous les degrés da Palatin, peut-être même du Capitole, chaque jour moins escarpé. Les empereurs, qui se méfient de la vieille noblesse sénatoriale, s'entouieut volontiers des hommes nouveaux que leur caractère, leur fortune ou leur esprit portent jusqu'au pied du trône. Désormais, le bon vent souffle dans les voiles de ton navire. Avec un peu d'adresse et beaucoup de discrétion, fa peux prétendre aus charges de l'Ëtat, aspirer au gouvernement d'une province. Mais )1 faut d'abord refaire ton éducation et adopter des mœurs élégantes. >
Trimalchion, charmé par de si belles espérances, se laissa facilement convertir. Il ferma sa porte et ea bourse aux mauvais garçons, aux écoroiâeurs, aux ruffians, aux spadassins. Il acheta des livres, se fit l'auditeur assidu det
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