‹ D'un pays lointainChapitre 26 sur 40 · AVENTURE D'UNE VIERGE · texte numérisé non relu

AVENTURE D'UNE VIERGE

» Il se pencha, et me dit :

— Oh ! comme vous tremblez ! Laissez-mo vous envelopper de celle couverture...

» Sa voix était douce. Je répondis oui avec une égale douceur. Il se leva et m'apporta toutes ses couvertures. Je tremblais toujours, et à faire peur; j'avais l'œil égaré, je ne bougeais point, les bras lourds et les mains indécises: il m'enveloppa maternellement, depuis les pieds jusqu'au buste, me bordant, me tapotant comme un enfant dans son dodo.

» Je crois que j'avais réellement froid ; cela me fit du bien et je souris,

» Alors il s'enhardit, continuant à me tapoter doucement et inutilement, à lisser et à presser la couverture le long de mes jambes et de mes hanches.

» Je souriais sérieusement, je souriais — comme sourit un brasier !

» Alors, il s'enhardit encore plus. Il pencha vers moi sa tête jusqu'à frôler mes cheveux et n'osant dire plus, sans doute, il demanda:

» — Eles-vous bien ?

» Je répondis par un très faible oui et — ô mon amie, pourras-tu lire cela ? — machinalement (je le crois ), sans délibération, sans volonté, mais en pleine conscience de mon

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acte, avec joie, je laissai mon genou s'écarter jusqu'à frapper le sien. Il mit la main sur mon g-enou, il appuya, il insista ; je me détendais au lieu de résister : — alors, il osa tout î

» J'étais morte de désir, de luxure ! Oui, mon amie, sans bouger, sans fermer les yeux, toujours souriante, je me suis laissé prendre en détail, pouce à pouce, et délicieusement ! Il a fait ce qu'il a voulu et chaque chose qu'il voulait, je la voulais ; je me prêtais, je me donnais, je m'offrais, — el je montais vers un sommet de vertigineuse volupté 1

» Oui, je me suis laissé prendre — jusqu'à tout ! Oui, et j'ai pris moi-même, sans honte: j'ai baisé ces lèvres, j'ai serré ces épaules de hasard, — et j'ai crié mon déshonneur!

» J'étais une bête heureuse.

» Gomme il me regardait avec fatuité (ai-je cru), ou ennui, ou fatigue, le sifflet d'arrivée éclata. Je me levai.

» Il dit :

» — Je vais jusqu'à Merville, — mais ...

» — Non, laissez-moi et continuez. Ditesmoi seulement votre nom.

» Il me donna sa carte.

» Le temps de la serrer dans mon corsage et le train s'arrêtait.

AVENTURE D'UNE VIERGB liif)

» Je dis encore:

» — Pas un mot !

» Il comprit et se retira vers l'autre portière Je sautai et je tombai dans les bras de mon père. INIa sœur, qui l'accompagnait, se mit à rire, en me regardant :

» — Comme tu es chiffonnée !

» J'alléguai que j'avais dormi roulée dans ma robe, et ce fut tout, — car, quel soupçon possible ? Ah I je suis bien tranquille, si Dieu, comme je l'espère, comme je le ^'eiix, m'épargne la conséquence de mon crime !

» Et maintenant, mon amie, me voilà au lendemain matin et dans cet état: honteuse et joyeuse, humiliée et satisfaite ! Je sais, je suis, je vis, femme, comme Psyché, par un homme, ou par un succul^e? Oli ! que m'importe, puisque c'est fait, et puisque je ne reverrai jamais l'initiateur, — car (jele jure) j'ai briilé la carte sans la lire. Un recommencement, ou seu lement la possibilité d'un recommencement cela aurait été, non plus un crime, mais une bassesse !

» J'accomplirai peut-être une destinée vulgaire — et de mensonge, si je me marie, — mais au moins mon premier pas dans le mystère aura été hardi, incroyable et diabolique —

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ou divin ! — et si je n'en dois pas faire un second, je demeurerai heureuse quand même. » Heureuse de ma chute, oui, et je le redis, devrais-tu en pâlir de peur ou d'horreur ? J'adore en rougissant, mais j'adore la Cause inconnue, obscure et formidable qui m'a couchée sous l'étreinte d'un passant, — et cela dans la banalité d'un wagon souillé de toutes les respirations, pendant que les essieux craquaient, pendant que les roues, mordant les rails, sonnaient comme les marteaux d'une lointaine forge, pendant que le train courait, plus fou que mon sang, vers l'abîme, vers le néant I... »

TRISTANE

Tristane s'en allait sous les feuilles rousses qui s'envolaient une à une et revenaient tomber à ses pieds. L'automne afllig-eait le grand bois de hêtres et de chênes, mais les tardifs chênes avaient encore des couronnes vertes, et Tristane songea que la vie ne meurt pas sans de suprêmes reviviscences ; elle releva la tète et vit que parmi les nuages blancs un fleuve de bleu brillait d'une pâleur douce.

Elle marchait serrée en une robe d'amazone, toute noire, mais le col ceint d'un serpent de fourrure fauve ; tête nue, car elle était chez elle ; sa coiffure inébranlable défiait

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les surprises du vent, et les bandeaux, d'un blond charmant, voilaient les soucis de ses tempes : — elle marchait mélancolique et lente, laissant sa longue robe noire balayer l'herbe où s'endormaient les dernières pâquerettes.

Cette promenade au-devant du dernier amant la menait maintenant par des sentiers plantes de souvenirs, églantiers et leur baies sanglantes et amères qu'elle cueillait au passage en se déchirant les doigts.

« Etre toute petite encore avec tout le mystère de la terrible forêt devant les yeux, se contenter d'une caresse fraternelle et d'une robe de franfreluches, et tout d'un coup vouloir une des fleurs de la lisère, vouloir les lèvres du petit mauvais sujet qui s'écorche les jambes à grimper le long de l'arbra où tremble un nid vide. »

Mais Tristane se commentait son premier souvenir :

« Tous les nids sont vides. Ce jeune baiser, sans la joie du vol et la joie de l'impudeur, eût été fade comme une mûre des haies, — et quand ce même enfant, l'année suivante, me rendit ma caresse, les yeux ardents et les gestes insolents, je n'éprouvais encore que le

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plaisir du mal, les délices de l'illicite et de la cachette. »

Ensuite des hommes graves ornés de rubans ou de broderies lui avaient permis de dormir avec un homme, permis et même commandé. Ils disaient avec de menaçants sourires : « Votre devoir est de dormir aveccet homme, désormais et avec lui seul. »

Pendant toute la première nuit et bien d'autres nuits encore, Tristane avait songé à ces récits pieux où des vierges sont livrées à d'experts et inventifs bourreaux, — puis, habituée au supplice, elle s'endormait résignée, mais toute meurtrie par le devoir.

Elle ne tressaillit enfin que sous ini regard étranger; retrouvées, aussi fraîches et plus épanouies, les joies de l'illicite et de la cachette lui firent croire, pendant quelques journées, à la beauté de la vie ; fanées, elle en cueillit d'autres encore, encore d'autres ; mais les nouvelles fleurs séchaient de plus en plus vite, et Tristane avait moins de courage à tendre la main vers la désillusion des roses.

Tristane regarda derrière elle et vit un chemin qui se déroulait loin, pareil au chemin jonché de pétales que l'on offrait jadis au Saint-Sacrement.

« Tant de fleurs brisées et qu'il ne m'en soit resté aucun parfum ni aux doigts ni au cœur ! »

Une fois de plus, elle voulut redevenir toute petite pour refaire, avec plus de soin, la route parcourue en vain, pour mieux choisir parmi les églantines et parmi les dahlias, car, songeait-elle, j'ai certainement passé, sans les voir, à côté des branches les plus fleuries et les plus odorantes.

« Non. A quoi bon? Je me tromperais encore, je foulerais les mêmes herbes, j'avancerais la main vers les mêmes erreurs, j'ouvrirais les bras aux mêmes fantômes, avec la même innocence dans mes gestes et dans mes yeux. Maintenant, je sais. Je sais comment il faut prendre et comment il faut donner. Je ne suis pas au bout de ma route ; il y a encore un reposoir avant la chapelle. »

Tristane s'en allait donc au-devant du dernier amant.

11 venait de loin et il était loin, mais elle le voyait surgir de colline en colline, enflammé

comme un brasier et clair comme un phare ; ces lumières apparues guidaient Tristane et la réconfortaient dans son voyage.

Elle ne tournait plus la tète pour regarder derrière elle ; les images du passé s'éteignaient successivement, petites lampes soufflées à la ronde ; seule, au milieu d'une grande nuit, Tristane marchait courageusement vers la lumière surgie de colline en colline.

Il faisait nuit, vraiment, dans la forêt silencieuse ; Tristane avait peur du bruit de ses pas écrasant les feuilles mortes : alors, elle s'accroupit au pied d'un arbre et elle attendit les yeux fixés sur la lueur lointaine.

Dès que Tristane fut assise au pied de l'arbre, la forêt s'endormit plus profondément, sans soupirs et sans rêves, ensevelie dans les délices du néant ; — et Tristane s'endormit aussi, car le sommeil est plus fort que l'amour.

Tristane s'endormit au moment où un voyageur attardé passait, faisant des gestes inquiets, plongeant dans l'ombre des regards attentifs ; il penchait la tète d'un côté et de l'autre, l'oreille tendue, et souvent il s'arrêtait pour mieux écouter et pour mieux regarder ; mais Tristane, écroulée au pied de l'ar-

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bre, semblait aussi vague et aussi noire qu'une touffe d'ajoncs ou au'une touffe de bruyères.

Il cria:

— Tristane !

La voix s'enfonça dans l'ombre et ne rapporta nulle réponse ; alors le voyageur revint sur ses pas, frôlant encore Tristane et ne la reconnaissant pas; enfin, il se coucha dans les feuilles mortes et, lui aussi, s'endormit parmi les arbres silencieux.

Le jour les réveilla ; ils se levèrent et s'éloignèrent.

— J'ai été heureux comme dans un rêve, songeait le voyageur.

— O mon dernier amant, songeait Tristane, quelle nuit d'obscures et profondes délices ! Tu m'as donné enfin la plénitude des joies de l'amour. J'ai été heureuse comme dans un rêve.

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