LE MAUVAIS MOINE
a II n'esl point néces saire de vivre, mais il est nécessaire de penser. »
Leibniz.
Celui qu'on appelait déjà « le moine », a cause de sa vie chaste et de ses propos amers, le devint réellement et à jamais en la trentecinquième année de son âge. Après de longues et énervantes causeries avec un poète singulier, qui avait ébauché de consciencieux noviciats dans tous les monastères de France, il se décida pour la Trappe, et pour celle de Soligny, illustrée par Rancé, plus rigide en-
igS d'xjn pays lointain
coreetplus mystérieuse que toutes les autres.
Il croyait avoir spécialement à se plaindre de la vie, des femmes cpii ne l'avaient pas aimé, des hommes qui ne l'avaient pas compris, des choses dont l'hostilité s'était dressée, comme luie ligne de récifs, entre lui et son désir, chaque fois qu'il avait lancé sa nef sur la mer, chaque fois qu'il avait orienté sa voile vers Thulé ou vers Atlantide.
En vérité, il n'avait guère jamais manifesté que des velléités, de tous petits vouloirs aussi fragiles que des bulles de savon, aussi jolis, aussi vains. Il n'était pas même de ceux que Fourrier, l'inventeur des Quatre-Mouvements et de la psychologie amusante, appelle des comme nceurs ; il ne commençait même pas, restait toujours en deçà delà borne du départ. Capable de se laisser faire et d'obéir au branle, comme ime cloche, il cessait de carillonner, dès qu'on lâchait la corde. Une de ses faiblesses, c'était de rester là où il était; il sortait toujours le dernier d'un salon, d'un théâtre, d'un café ; il se faisait mettre à la porte, toujours surpris que le « déjà » fût sonné. Sans doute, il eût fait un excellant stylite et, juché sur sa colonne, il n'eût jamais songé à en descendre.