CELUI QUI A TUÉ
Homn € pareil à bien des hommes, il me parut longtemps un être simple, d'un mécanisme très ordinaire. Je l'analysais et je le démontais à vue d'œil ; mais quoiqu'il ne fut pas pour moi de ceux qui déroutent, il était de ceux qui retiennent un peu l'attention, par le plaisir que l'on trouve à les comparer sans fatigue à leurs voisins. Sans l'aimer, j'avais pour lui l'estime due à un bon joueur d'échecs ; ses ruses étaient classiques, mais si froidement combinées et de si loin, que l'on s'apercevait toujours trop tard, avec la confusion sçLtisfaite de l'écolier, d'avoir été trompé selon
D UN PAYS LOIMAIN
les règles et par des procédés écrits dans tous les manuels.
Nous passions tous les soirs de brèves heures à ce jeu, en un café pourtant bruyant, troublé par les violentes entrées d'étudiants accompagnés de femmes singulières. Cela nous faisait lever la tète, mais l'échiquier nous restait dans les yeux et les fous et les cavaliers tendaient un réseau blanc et noir entre notre attention et les sourires ivres des maigrelettes filles.
D'aucunes m'étaient connues ; elles me tendaient la main en passant, sans souci de déplaire à leur ami de la soirée, car ce café, centre d'un monde fraternel, permettait la fa miliarité. Mon ami (un ami que je n'aimai jamais) était plus souvent que moi favorisé de ces petits ressouvenirs et de ces petites mains gantées ; mais les petites mains pour lesquelles il lâchait les créneaux de la tour glissaient si vite entre ses doigts, et il en goûtait si peu la caresse que, souvent, ses yeux étant demeurés obliquement baissés sur la vision du coup décisif, il me demandait, plusieurs minute après:
— Qui donc m'a dit bonjour ?
Ces distractions sont communes à tous les