CHAPITRE PREMIER
Mon enfance m'apparaît comme un jardin plein de rieurs et de lumière. J'ai su que j'ai partagé, pendant dix ans, la vie simple et laborieuse de ceux qui m'ont élevé, et vous verrez que les miens écartaient toute mollesse de l'éducation et ne pratiquaient pas l'indulgence devant les fautes de l'enfance. Quand je rassemble mes souvenirs, je compte peu d'heures données au jeu, beaucoup au travail, et je comprends qu'une partie de mes efforts était nécessaire pour équilibrer l'existence étroite de mes grands-parents ; je vois aussi que je vivais, seul enfant, auprès de deux vieillards sévères, qui ne voyaient guère que de vieilles gens, dans un bourg où ne régnait pas ce que l'on a nommé depuis la joie de vivre.
Avec ces souvenirs, il semble que l'on puisse composer le tableau d'une sombre enfance victime des préjugés de la petite bourgeoisie d'une toute petite ville de province. Et l'on opposerait à ce tableau celui d'une jeunesse libérée par l'Art, la Science et la Liberté. Ce serait conforme à la pensée qui s'est efforcée pendant un siècle à déformer les réalités. Cent écrivains du siècle dernier ont copié les Mémoires d Outre-Tombe afin de faire, de la ferme, de l'atelier ou de la maison bourgeoise où ils sont nés, un petit Combourg d'où leur âme altière s'élançait vers la vie malgré les contraintes et les préjugés.
Il est vrai que, adolescent, j'ai cru, comme tant d'autres, me libérer par les idées que glorifiaient les hommes de ma génération. C'était l'époque heureuse de mes vingt ans, où pendant quelques années mon enfance m 'apparut comme entourée d'erreurs. Mais la vérité est que ma jeunesse fut assombrie, et demeure telle dans mon souvenir, par l'anarchie intellectuelle du siècle dernier. Ma véritable libération date du jour où je retrouvai, inscrites dans mon esprit et dans ma chair, les vivantes vérités que m'avaient transmises les miens. Alors, je reprends possession de moi-même, j'ouvre le livre de mon enfance, et ses pages lumineuses me disent mon destin et le sens de la vie. C'est dans l'ombre légère des lauriers-roses, au seuil du jardin où j'entendais les récits de ma grand'mère,
que j'ai reçu les bienfaits de la sagesse française. Voici vingt ans que je respire cet air embaumé où, dans les senteurs mêlées de la terre et des plantes, vivent les idées qui sont notre nourriture. Je mourrai sans avoir épuisé cette richesse spirituelle : tout ce que j'ai appris l'éclairé, mais n'y ajoute point. Lorsque, aujourd'hui, devant la lourde tâche que nous donne le siècle nouveau où nous sommes, je sens la fatigue dans mon esprit ou dans mes membres, je ferme les yeux, je revois le jardin de mon enfance, j'entends la voix de ma grand'mère qui m'arrive sous les lauriers où je rêve : N'as-tu rien à faire, mon garçon ? Il y a toujours des mauvaises herbes à arracher. Travaille, travaille si tu veux manger. — Le jardin s'illumine : la terre est basse, mais quel beau spectacle que celui d'un jardin où ne croît que ce qui est utile à l'homme, que ce qui réjouit sa vue ! Je puis rouvrir les yeux : ainsi m'est venu l'ordre qui redresse l'esprit, où retentit, dans un jardin plein de lumière et de fleurs, la voix de ceux qui ne sont plus pour que ceux qui passent préparent les voies de ceux qui ne sont pas encore.
Je suis d'une famille de paysans, d'artisans et de soldats. Ma gloire est d'appartenir à ces familles obscures dont le nom n'est pas retenu par l'histoire, mais qui sont l'assise de la France. En Bourgogne, en Alsace, en Normandie, les miens ont défriché
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la terre et l'ont défendue pendant les siècles. Par les récits de ma grand'mère, qui les tenait de son grand-père, par mes grands-oncles et leurs fils, j'ai eu l'écho de toutes les guerres du siècle passé. Elevé par ma grand'mère, j'ai connu que le travail et la guerre emplissaient la vie. L'aïeul avait fait les campagnes de la Révolution et de l'Empire ; revenu en Bourgogne, marié, il s'était fait carrier, avait acheté du bien et avait installé ses enfants sur la terre. Son fils travailla, se maria deux fois, eut quinze enfants, dont ma grand'mère était l'aînée, et mourut en grand âge.
Entre 1840 et i85o, la famille essaima. C'est le moment où les familles rurales, riches d'enfants, envoient fils et filles à la conquête des villes. Les garçons partent, se font ouvriers, se placent ou ouvrent un commerce, font venir des produits du pays, amassent un pécule et, installés, appellent les filles à leur aide. En quinze, vingt ou trente ans, associés ou s'entr'aidant, au prix d'un labeur patient, tenace, ils font fortune, petite ou grande. Un de mes grands-oncles se fit hâleur de bateaux, acheta une barque au bout d'un an ou deux, puis une péniche, puis deux, trois, posséda enfin une flottille, la réalisa, et devint enfin propriétaire d'une belle terre que cultivent aujourd'hui ses petits-enfants. Un autre prit du service, fit campagne, capitalisa sa solde et, libéré, tint commerce et connut l'aisance à cinquante ans. Un troisième
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se fit cocher, amassa son gain, acheta chevaux et voitures et devint loueur fort honnête. Et ainsi des autres. Ils menèrent tous une vie rude, sans plaisirs ni repos. Aucun ne déshonora son nom. C'était leur fierté, de ne devoir qu'au travail ce qu'ils avaient acquis. Cherchez leurs vertus : ce sont celles de la terre.
Ma grand'mère eut un chemin plus rude. Appelée à Paris, par l'un de ses frères, elle avait épousé un Alsacien qui s'établissait près de la gare de l'Est pour traiter et loger ses compatriotes. Le succès venait, lorsque son mari mourut, lui laissant deux enfants encore jeunes. Tous comptes faits, il ne lui resta que les deux enfants. Elle ne voulut point se remarier et travailla pour les petits. Elle en perdit un, éleva l'autre, sa fille, qui fut ma mère, passa des jours et des nuits à coudre des képis ou des vêtements militaires, et vingt ans durant, elle ne voulut devoir qu'à son travail personnel le pain de sa fille et le sien. Sa fille en âge d'être mariée, elle écouta les paroles d'un honnête homme, veuf lui aussi, qui n'avait pas d'enfants, et qui, ayant gagné son aisance, voulait aller terminer sa vie dans son pays natal. Ce fut son second mariage, qui la faisait entrer dans une petite bourgeoisie, issue elle aussi de la vie paysanne et ouvrière ; mais elle n'y entrait pas sans dot, ayant à peu près autant d'unités de rente française qu'elle comptait de mois de travail.
Ainsi connut-elle la sécurité dans la vieillesse.
Elle maria sa fille à un jeune Normand, qui ouvrait une boucherie dans le quartier de Montrouge, à Paris. Elle avait prévu que cette installation serait féconde, le métier étant de ceux qui nourrissent leur homme. Deux ou trois années de travail justifièrent ses espérances et elle se félicitait lorsque je naquis, vers ce moment. Mais, la déception ne tarda pas : mon père se blessa dangereusement, fut au lit pendant de longs mois, ne se releva pas et mourut. La maison avait dû être abandonnée. L'avoir de mon père et la petite dot de ma mère avaient disparu dans ces événements. Ma mère se trouva veuve, avec un enfant de trois ans, sans ressources. Elle reprit le métier que sa mère lui avait heureusement fait apprendre : elle était bonne couturière. Mais il y eut des moments très durs et nulle aide ne vint d'aucun côté. Le second mari de ma grand'mère ne s'était pas remarié pour soutenir des enfants qui n'étaient pas de son sang. Je crois que, dans cette période, nous avons connu de grandes difficultés. J'ai souvenir de jours si froids que les enfants de mon âge claquaient des dents. Il n'en était pas de même, je suppose, dans tous les foyers. Mais ce fut ainsi pour le nôtre, au moins assez pour que cela constitue le plus net des souvenirs de ma première enfance.
C'est sans doute ce qui dut émouvoir mon grand-
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oncle, le loueur de voitures, qui, lui aussi, habitait Montrouge. J'étais de son sang et il était mon parrain. Il me prit chez lui et la vie me fut alors clémente. Mon bon oncle était le meilleur des hommes, doux aux gens comme aux bêtes ; ma tante était une excellente Vaudoise, accueillante et qui tenait table ouverte pour les enfants du voisinage, mes compagnons d'école et de jeux. Sa fille aînée, institutrice, m'enseignait les rudiments ; la cadette était pleine de tendresse pour moi ; leur frère, qui se préparait aune belle carrière coloniale, me contait des histoires. La maison était chaude d'affection ; chaque dimanche, venaient quelques parents : il y avait de fameux repas, que présidait mon oncle, le visage épanoui. C'est de ces maisons que l'on disait autrefois qu'elles étaient comme la maison du Bon Dieu.
Ma grand'mère et son mari venaient deux ou trois fois l'an de leur province. On tenait alors des conversations où il était longuement question de moi. Ma grand'mère me serrait dans ses bras et je ne m'échappais pas pour aller jouer ; elle était pour moi une personne dont le seul regard me donnait chaud au cœur, et je savais, sans doute pour l'avoir entendu de mes cousines, qu'elle vivait parmi les fleurs. Il m'était recommandé d'être très sage quand elle venait. Je soupçonne que mes cousines travaillaient à faire établir une addition à un contrat de mariage qui n'avait pas prévu que ma
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grand'mère apporterait dans la communauté le fils de sa fille. Il faut croire que je compris assez bien ce qu'exigeait ma destinée, car, un bel aprèsmidi d'été, je disparus de la maison et l'on me retrouva à la porte de Montrouge, marchant résolument, selon les déclarations que je fis, vers la maison de ma grand'mère, dans la direction des jardins où j'apercevais des rieurs, dans un magnifique soleil couchant, que je revois encore. Acte décisif. Une correspondance, que j'ignorai, exposa et commenta les faits et; peu de temps après, sous la conduite d'une grande-tante et de sa fille, j'arrivais cette fois dans le pays fleuri. J'avais cinq ans ; mais je me rappelle l'heure, les êtres et les choses : c'est le soir, nous suivons une longue route dans la nuit ; le silence et le vent m'effraient, ma tante et ma cousine me rassurent ; enfin une maison s'ouvre ; nous voici dans une clarté où je ne vois tout d'abord qu'un homme âgé assis près d'une cheminée ; on doit me souffler quelque chose à l'oreille, car je m'avance, je dis à l'homme âgé : Bonjour, grand-père, je l'embrasse, il m'embrasse ; alors, c'est un bruit confus de voix, et je me trouve dans les bras de ma grand'mère.
La paix soit avec les enfants qui ont leur père et leur mère.
Me voici donc chez mon grand-père. Ma présence est le prix d'une convention que je connaîtrai quinze ans plus tard, après sa mort, lorsque ma grand'mère me donnera ses derniers conseils pour la conduite de la vie et m'enseignera qu'il y a beaucoup de petits ennuis dans l'existence. Ma grand'mère avait démontré que l'enfant avait été bien affaibli pendant deux ans, que l'air de Paris était très mortel, que l'air de la campagne lui serait indispensable, que l'on n'aurait pas trop de deux, cinq ou même dix ans pour le remettre en parfaite santé, que l'enfant serait au surplus une compagnie joyeuse pour deux vieillards, qu'il savait déjà lire et qu'il serait bientôt capable de rendre mille petits services. Mais mon grand-père faisait des calculs, qui établissaient que, même en plaçant en rentes viagères telle ou telle part du bien commun, on aurait quelque difficulté à assurer l'éducation d'un enfant. Les calculs furent faits et refaits, fournissant toujours les mêmes conclusions. Ma grand'mère ne se lassa point, força un peu la main de son mari, assura qu'on n'entendrait pas l'enfant dans la maison, et que l'économie du ménage ne souffrirait pas. Elle obtint la décision qu'elle voulait :
— Mais, dit mon grand-père, je boirai mon
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petit verre de cognac après chaque déjeuner.
— Fort bien, dit ma grand'mère, je boirai de l'eau à tous les repas.
Ce compromis masqua le triomphe d'une volonté sur une autre.
Le conflit n'était pas sans raison. J'arrivais pour troubler l'ordonnance d'une vie bien établie. Il se trouva que, plus tard, je la complétai; mais le fait ne pouvait être prévu au moment de ces débats.
Mon grand-père avait donné sa vie à la République, encore mal assise dans les années qui suivent 1880. Son pa}^s appartenait à la plus noire réaction. Peut-être était-il le seul vrai républicain du bourg et des terres environnantes, que l'on nommait la Terre Sainte. Il avait besoin de toute sa liberté d'esprit pour mener la lutte contre les forces unies du Trône et de l'Autel. Il avait durement travaillé, pendant près de quarante ans, dans l'attente du jour où, libre et indépendant, il pourrait parler selon sa conscience. Il voulait montrer à un peuple sceptique quelle immense reconnaissance les Français devaient à la République, reconnaissance justifiée par les événements publics et privés, et dont chacun pouvait vérifier les heureux effets dans sa propre famille.
Il appartenait à une famille de cultivateurs de la Brie qui, comme un grand nombre de familles de la Restauration, avait eu de nombreux enfants.
Il était le second d'une famille de 10 enfants qui, comme les frères et sœurs de ma grand'mère, avaient gagné Paris et d'autres lieux pour y faire fortune. Ils avaient d'abord couru pieds nus sur la grande place et dans les rues du payset, atteignant treize ou seize ans, ils partaient en sabots, un seul restant sur la terre. Après bien des traverses, deuxou trois étant morts en route, ils étaient revenus triomphalement. L'un avait fabriqué des voitures d'enfants, un autre était allé jusqu'en Amérique, il avait rapporté de l'or à la semelle de ses bottes de cow-boy ; les fortunes étaient très inégales, mais, dans la famille, on commençait à chiffrer les situations avec des centaines de mille, que la deuxième génération multipliait dans l'entreprise, la fonderie et d'autres métiers qui assoient solidement une famille. Il n'y avait plus qu'une parente pauvre, demeurée pauvre parce qu'elle était restée vieille fille, mais qui passait une grande partie de l'année chez ses frères et sœurs. L'ensemble familial était imposant : eut-on vu pareille réussite avant la Révolution ? Les bénéficiaires s'accordaient à dire que le développement des chemins de fer avait été pour beaucoup dans leurs succès ; l'un d'eux faisait même l'éloge de la monarchie. Mais mon grand-père tenait que les chemins de fer étaient dus à la science, libérée elle aussi par la grande Révolution.
Pour lui, il avait dédaigné la fortune. Il n'avait
cherché qu'une honnête aisance. Devenu ouvrier, et ouvrier de premier ordre, dans la construction mécanique naissante, il avait donné ses loisirs à l'instruction du peuple et à la propagande républicaine. En 1 848, à 24 ans, il avait proclamé la République aux forges d'Indret.
Au cours de ses voyages en France, il avait observé qu'un homme n'est vraiment libre de son action politique que lorsqu'il ne dépend pas d'ingénieurs ou de directeurs réactionnaires. Devenu contremaître, il constitua un petit capital pour aller s'établir dans son pays. Il s'établit et se maria. Mais il observa alors que la propagande n'est guère facile à un homme qui, pour son propre compte, installe des poêles, des conduites d'eau et répare les machines chez des compatriotes qui ont des idées très différentes des siennes, ou qui ne veulent entendre parler que du rendement des moissons, avec Badinguet ou Henri V. Il eut alors pour objet de se libérer en prenant une retraite assurée par des rentes sur l'Etat. Ayant environ 55 ans, il avait atteint son but. Sa première femme était morte. Il n'était point fait pour la solitude. Il fit construire une maison dans son bourg natal et, ayant épousé ma grand'mère en secondes noces, fut enfin prêt à tenir maison et a entrer dans la lutte. Il fut nommé conseiller municipal, non pas à cause de ses opinions radicales, mais parce que, dans le courant des affaires, il était tenace et avait
un grand bon sens. Il était adjoint au maire quand j'arrivai; il était déjà, une puissance, quelque chose comme le grand électeur du pays, consulté par le sous-préfet et par les journalistes politiques de l'arrondissement. L'enfant que j'étais arrivait donc très maladroitement, à un moment où il ne pouvait qu'entraver un mouvement de politique locale bien engagé.
Ainsi s'explique l'humeur de mon grand-père ; il n'y avait aucun égoïsme dans son cas. La République passait avant moi, ce qui s'entend fort bien. La question ne se serait peut-être pas posée si les citoyens français n'avaient pas eu à s'occuper des affaires de l'Etat avant de s'occuper des leurs. Mais voilà qui nous entraînerait dans des considérations qui n'ont pas leur place dans cette chronique.
Les choses se renversèrent dans la suite : envoyé à l'école maternelle, que dirigeait une jeune institutrice pleine de bonté et qui avait la passion de son métier, je faisais des progrès rapides. Il fut acquis assez rapidement que les écoles du pays avaient recruté un sujet intéressant qui ferait honneur à ses maîtres dans les concours. Mon grand-père, grand protecteur des écoles laïques, lesquelles, de la Maternelle aux Cours Supérieurs, préparaient les élections, en fut informé par la jeune directrice et par le directeur de l'école des garçons, prêt à me prendre avant l'âge. Du
coup, j'apparus sous un nouveau jour : j'allais être l'enfant éclairé par la science laïque, la promesse de l'avenir, un sujet d'édification pour le pays. Je n'avais pas six ans que l'occasion se présenta d'en fournir une preuve éclatante.
Un beau soir d'été, une nouvelle inattendue arrive à la maison : une source a jailli au milieu de la grand'place, cela regarde les autorités. Mon grand-père se rend sur les lieux, et je le suis. En effet, d'un trou que vient de faire creuser le maire pour des raisons que j'ai oubliées, un flot bleu s'écoule : c'est un événement, premièrement par le fait lui-même, deuxièmement parce que les autorités qui le constatent sont en opposition violente ; le maire est réactionnaire, l'adjoint républicain. La République et la réaction s'affrontent sur la place publique. Les électeurs, leurs femmes et leurs enfants font cercle : mon grandpère est éloquent ; le maire a une tête d'abruti et bredouille. L'adjoint reproche au maire d'avoir creusé un trou sans l'autorisation du Conseil ; il est probable que l'on a tout simplement crevé une conduite d'eau ; on discute sur l'emplacement des conduites. Pendant la discussion, fort des privilèges que donne à un enfant sa parenté avec les autorités, je barbote dans l'eau et je fais une découverte: il y a un tuyau et un trou dans le tuyau. Je crie ma découverte. Le maire s'est tu et a l'air encore plus bête qu'auparavant. Mon
grand-père triomphe : Vous en savez moins que ce gamin-là! Du coup, le gamin se redresse de fierté, prend la main du grand-père qui donne des ordres. On rentre à la maison. Mon grandpère et moi nous sommes radieux, lui parce qu'il a ridiculisé la réaction, laquelle fait crever les conduites d'eau du pays, ne s'en aperçoit pas et se fait donner la leçon par un gamin de six ans, moi parce que je sais que, grâce à l'instruction, j'en sais plus qu'un homme qui possède une maison beaucoup plus belle que la nôtre. L'alliance est faite. Les conséquences sont que, treize ans plus tard, j'irai porter mon premier article de journal au camarade Jean Grave, éditeur des Temps Nouveaux, organe anarchiste. Les conséquences imm diates sont que, désormais, la maison de mon grand-père est la mienne.
Nous possédons une maison, au bout de la grand'place du bourg de Jouarre, dans la Brie. C'est mon grand-père qui Ta fait construire, blanche aux volets gris, la façade bordant la rue, complétée par un vieux bâtiment que l'on a conservé, et qui est resté, derrière, entre cour et jardin. La maison est une bonne et solide maison de petit rentier de province. Nous habitons le rez-de-chaussée, où la salle à manger tient lieu de salle de réception ; c'est là que je puis contempler à loisir un grand médaillon en bronze où est mo-
delé le fier profil d'une jeune république bien séduisante, un autre médaillon où apparaît un Gambetta dont les cheveux flottent héroïquement, une autre république, moins séduisante déjà, et qui est en terre cuite. Médaillons et buste se partagent mon admiration avec une collection d'objets tournés et sculptés que je ne vois dans aucune autre maison, une pendule en vieux chêne, flanquée de coupes en bois ornées de guirlandes. J'admire :
— C'est ton grand-père qui a fait tout cela.
— Avec tes vieux doigts ?
— Avec mes vieux doigts qui ont la goutte.
— C'est beau.
— Tu viendras dans l'atelier quand tu seras plus grand, tu apprendras et tu en feras autant.
Je suis fier de mon grand-père. Je sais qu'il n'y a pas un homme dans tout le pays, et même ailleurs, capable de faire des pendules, des coupes et des coffrets aussi beaux que ceux-ci.
Ce n'est pas lui qui a fait la maison; mais il en a établi les plans. Mais ces beaux planchers cirés, c'est son œuvre; ces papiers, aux fleurs merveilleuses, c'est lui qui les a tendus; les boiseries et les murs, il les a peints. La maison porte sa marque partout. S'il n'a pas fait les meubles, c'est parce qu'il n'a pas eu le temps. Il fait ce qu'il veut de ses mains, me disent ma grand'mère et sa bellesœur Rosine, qui vit au premier étage de la mai-
son. Et les grands-oncles et les grandes-tantes me le répètent. Je sais le bonheur d'avoir un grand-père que l'on peut m'envier, à cause de son étonnante habileté. Il m'explique que le travail est le premier des devoirs, qu'un bon travailleur porte la tête haute et que la République est l'amie des travailleurs. Et tu feras mieux que moi, ajoutet-il, parce que tu recevras l'instruction que je n'ai pas reçue du temps des rois. La maison est pleine de souffles qui me grisent.
Je suis admis à entrer dans l'atelier : c'est une grande salle aménagée dans le bâtiment placé entre la cour et le jardin. En avant, la cour, mi-cour mi-jardin, pleine de rosiers, d'hortensias et de glycines ; en arrière, le jardin. L'atelier a une fenêtre ouverte sur la cour d'où vient le parfum des roses et des grappes de glycine, une sur le jardin, par où entre l'odeur des prunes. Entre les fleurs et les fruits, une forge, un établi de menuisier, un tour à bois et les outils de dix corps de métier. C'est ici que j'aurai le droit de travailler le bois et le fer lorsque je serai capable de tenir un marteau ou une lime. C'est un monde plein de mystères, et je ne sais ce qui l'emporte, ou de son odeur de bois sec, de charbon de forge et de ferraille, ou de l'odeur du grand jardin, où, après une rangée de lauriers-roses, je découvre un parterre de fleurs, puis les carrés de légumes entourés par les poiriers et les pommiers dont les
bras, chargés de fleurs ou de fruits, dessinent des figures géométriques.
Je rêve dans la maison close, dans ma chambre où est la bibliothèque où je découvrirai plus tard Molière, Racine, Delille, Béranger, et le Manuel du parfait Démagogue. Quand je serai un homme, serai-je, comme mon grand-père, capable de travailler la terre, le bois, le fer, la pierre? Aurai-je des cheveux comme Gambetta ? A coup sur, j'acquerrai la science et je défendrai la République.
Socialement, mon grand-père est rentier. C'est ce que me disent mes très jeunes camarades et ce qu'indique la correspondance. qui arrive à la maison. J'ai ainsi acquis sur la fonction du rentier des idées qui ne sont pas conformes à la réalité. Pour l'enfant que j'étais, rentier signifiait homme libre qui travaille pour lui et sa famille, qui cultive son jardin au lieu de cultiver celui d'autrui. Je ne pouvais me former d'autre conception, car, à la maison, on travaillait de l'aube au soir et du premier janvier à la Saint-Sylvestre.
Ma grand'mère est debout au jour; elle entretient la maison, cuisine, coud, lave, repasse, fait au jardin les travaux légers, et, le soir, la journée finie, brode, tricote ou coud encore. Si elle fait venir la repasseuse au moment de la lessive, c'est
parce que, pendant quelques jours, il y a vraiment trop de travail pour une femme seule. Si la couturière vient passer une journée de temps à autre, c'est parce qu'elle a une habileté particulière pour les habits d'homme.
Mon grand-père s'accorde un peu plus de temps au lit, le matin, en hiver. Mais à huit heures, il est dans son atelier, forge, menuise ou tourne; il sort de l'atelierdes outils pour le jardin, des pendules, des objets de toute sorte, des meubles; un jour, il en est sorti un bateau de pêche tout entier, peint en bleu, blanc et rouge. Au printemps, mon grand-père est dans son jardin à la première heure du jour : tous les travaux sont faits par lui, du labourage à la greffe la plus délicate. L'été, il est levé avant le jour, il part pour la pêche et revient à la nuit tombante avec des livres et des livres de poisson, car il est de première force au goujon comme au barbillon.
Dans une vie ainsi remplie, il n'y avait pas une place considérable pour les jeux d'un enfant. On m'en donna pourtant, en m'apprenant à m'amuser à travailler. Mon grand-père fit pour moi des jouets : je reçus ainsi un nécessaire de jardinage, bêche, râteau, brouette, arrosoir, à ma taille, avec lequel je fus glorieux de fournir des résultats appréciables. L'arrachage des mauvaises herbes me fut spécialement réservé. Je ne connais pas de spectacle plus aimable que celui d'un jardin dont les allées,
parfaitement sablées et peignées, ne contiennent pas le plus petit brin d'herbe, dont les bordures de buis sont aussi correctes que des têtes qui viennent de passer entre les mains du coiffeur, dont les arbres sont justement émondés de toutes les pousses fantaisistes et inutiles, et où les rieurs et les légumes ne sont pas étouffés par le chiendent, les liserons, le faux mouron ou les herbes folles. C'est là la vraie nature, celle qui est l'amie de l'homme. Le jardinage est un des meilleurs exercices intellectuels que je connaisse.
Je connus d'autres jeux. Lorsque je fus reçu dans l'atelier, je possédai mes outils; j'avais le droit de m'en servir à la forge, à l'établi ou au tour, en échange de l'aide que je donnais à mon grand-père, qui m'enseignait les secrets de plusieurs métiers pendant que je tirais le soufflet de la forge ou que je mettais le tour en mouvement. C'est là que l'on connaît les joies de la création, lorsque l'on voit un morceau de fer informe devenir un outil ou une rosace, lorsqu'un morceau de buis est transformé en une coupe, ou un tronc de chêne en une chaise. D'où vient cette magie ? De l'esprit. Je voyais l'œil de mon grand-père, devenu sévère, mesurer les proportions que le compas vérifiait ; parfois, arrêt, réflexion, correction du dessin, et l'attaque de l'outil changeait, sous le commandement d'une pensée qui dirigeait la main. Je n'ai jamais compris que l'on nommât manuels cestra-
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vaux. Rien n'est fait par la main de l'homme qui ne soit d'abord conçu par l'esprit et exécuté sous sa direction constante.
Ainsi le jardin et l'atelier étaient-ils les terrains de jeu où je passais les heures que laissaient libres l'école et les devoirs à la maison. Si, parfois, je sentais quelque fatigue, si, malgré l'austérité où je commençais à trouver quelque chose comme un plaisir, je manifestais du goût pour la rêverie ou une partie de balle, la voix joyeuse de ma grand'mère m'apportait vingt sentences qui redressaient mon courage : Celui qui ne travaille pas n'a pas le droit de manger; qui a bien travaillé a droit au repos; qui sème récolte. Ces idées simples, essentielles, étaient exprimées sous tant de formes, avec tant de force et accompagnées si souvent de considérations sur la situation ridicule des enfants et des hommes à qui il pousse un ou plusieurs poils dans le creux de la main, que je reprenais cœur à l'ouvrage. J'ai regardé mes paumes, plus d'une fois, en secret, pour savoir si je n'avais pas le malheur d'appartenir aune race d'hommes méprisables.
Enfin, je recevais mon salaire, non en espèces mais en nature : la liberté de l'après-midi du jeudi. Alors, c'est la grande aventure ouverte parle jeu des cerfs. Deux bandes d'enfants échangent des cris rythmés d'un bouta l'autre de la grand'place : Où sont les cerfs? — Ils sont au bois. — Qu'est-ce qu'ils
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y font ? — Ils s'y promènent. Après un silence, les cerfs lancent une injure violente à l'adresse des bergers, puis c'était la course folle sur tout le territoire de la commune et même au delà, dans ce beau pays où le paysage change à chaque tournant de route, dans cette délicieuse vallée couronnée de bois, aux flancs coupés de haies vives, où le Petit Morin serpente, dans les prés fleuris, entre deux rangées de saules et de peupliers; sur le plateau où viennent les riches moissons, entre Jouarre et Coulommiers, jusqu'aux grands bois où l'automne amène les chasseurs de sangliers. Courses, embuscades, surprises, traversées de ruisseaux etde rivières à gué, escalades de clôtures, haltes dans les bois et repas de fruits verts ou de maïs cru, c'est l'apprentissage d'une autre vie, la vie guerrière. Pour celle-ci, je ne reçois pas de conseils pratiques, et je doute que les grandsparents aient jamais su en quoi consistait exactement le jeu des cerfs et jusqu'où il portait nos pas.
Il y avait la vie sociale, simple et régulière : réunions périodiqueschezles beaux-frères et bellessœurs de mon grand-père, qui sont devenus mes oncles et tantes. Jeux de cartes, avec haricots pour enjeux ; commentairesdes événements du bourg. Je suis seul enfant: je dors. Chez notre excellente tante Rosine, on me met entre les mains le Maga-
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sin pittoresque, et je pars pour de prodigieuses aventures pendant que se déroulent les parties d'écarté. Les visites familiales sont sereines. Les questions politiques sont écartées. Au bout de quelques années, j'ai compris que mon grand-père faisait le scandale de sa famille par son radicalisme et par sa passion pour les affaires politiques. Parfois, cela éclatait : un de ses beaux-frères, abonné du Soleil, s'opposait violemment à lui, lecteur du Mot d'Ordre, du Rappel, ou du Radical ; l'aboutissement était une dispute assez vive, et nous restions parfois des mois sans voir l'abonné du Soleil. Les femmes tremblaient devant ces éclats ; avec un de mes grands-oncles, qui avait eu une sympathie marquée pour les communards, il y eut une tempête terrible provoquée par la personnalité de Clemenceau : un plat entier de haricots fut projeté en l'air, à l'appui d'un argument décisif. L'intervention des femmes fit que la politique fut presque complètement bannie des réunions familiales, qui devinrent mornes.
Chez les amis, il y avait plus de vie. Les amis de mon grand-père étaient nécessairement des amis politiques. L'accord général étant préétabli, la conversation prenait un tour agréable. Mon grand-père m'emmenait presque partout afin de faire mon éducation ; je n'y manquais pas, car, chose digne de remarque, comme il y avait peu ou point d'enfants dans les maisons où nous fré-
quentions, je n'avais qu'à m'asseoir et à écouter. Nous allions chez un vieux disciple d'Auguste Comte, M. Réthoré, qui, devenu aveugle, était revenu au pays ; ce vénérable positiviste vivait au milieu de ses livres, que lui lisait un secrétaire. Il était prévu que je deviendrais le secrétaire de M. Réthoré, en échange de quoi je serais préparé aux examens. Mon grand-père, camarade d'enfance de M. Réthoré, regardait son ami comme la source de toute sagesse ; il trouvait auprès de lui l'écho de l'enseignement d'un homme qu'il regardait comme un des Pères de la démocratie, je ne crois pas qu'il ait jamais connu les jugements portés parComte sur la démocratie ; il se déclarait positiviste avec son ami, mais surtout parce que cela marquait son éloignement de l'Eglise. Les entretiens avec M. Réthoré étaient pleins de grandeur ; j'écoutais bouche bée cet aveugle qui parlait, avec une voix douce et nuancée, des choses que les vivants ne voyaient pas. Les affaires publiques, comme les affaires locales, étaient traitées avec une sérénité supérieure, et avec une autorité qui s'imposait à tous. M. Réthoré avait un jour remporté une grande victoire sur l'obscurantisme : aveugle, il avait débrouillé les comptes de l'hospice, embrouillés par une gestion réactionnaire. Mon admiration pour cet homme simple et bon eût été sans mélange si une singulière tristesse n'avait régné dans la maison : il n'}' avait pas
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d'enfant, et sa femme et lui vivaient comme retirés du monde. Ayant lu Jules Verne, j'associais l'image de M. Réthoré, fumant dans sa bibliothèque, à celle du capitaine Nemo, enfermé dans l'Ile mystérieuse, au moment où il va s'enfoncer dans les flots avec son Nautilus.
Tout autres étaient les visites chez Yvonnet, vieux défenseur de la République, lui aussi, qui vivait dans un faubourg de La Ferté, avec ses enfants et ses petits-enfants. Là, les entretiens politiques étaient heureusement coupés de considérations sur la pêche, ou bien, le dimanche, de longs exercices de tir à l'arbalète, et les enfants avaient le droit de s'échapper si la conversation des grandes personnes leur était lourde. Dans cette maison, la République prend le visage affectueux de la mère de famille qui prépare, pour le goûter de quatre heures, des fromages à la crème comme on ne peut en trouver que dans la Brie. Son mari a été, je crois bien, franc-maçon ; mais il s'en excuse en disant que cela rend service pour les affaires; il est sûrement en sommeil, au point de vue maçonnique s'entend, car, pour le reste, il ne dort point, étant le plus gai compagnon, jetant dans toutes les réunions le rire qui éclaire son beau visage de zouave à barbe blanche. Il y a parfois, dans la maison, des réunions solennelles : départs, arrivées de membres de la famille, réception d'amis qui donnent lieu à des festins remarquables. Un soir,
c'est un cousin, marin, qui part pour une longue croisière. Vingt personnes sont réunies pour le fêter. Le repas est patriotique : les vieux disent leurs souvenirs de 1870, récits du siège de Paris, récits de mobiles, de francs-tireurs, car plusieurs ont fait le coup de feu dans les bois de la région, pendant l'occupation. Vivats pour le jeune héros qui relève l'honneur militaire du pays. Les bouteilles vides sont en lignes imposantes sur le sol. Il est tard, très tard, mais les enfants ne dorment pas, et voici le père Yvonnet qui demande la Marseillaise. Alors, soudain, tous debout, deviennent graves: le chant s'élève, des mains sont crispées, des larmes coulent lentement sur le visage des femmes, et quel accent lorsque tous les hommes, tournés vers le jeune marin, appellent :Aux armes ! Qui n'a pas entendu, la gorge serrée, qui n'a pas chanté, frémissant, ces Marseillaises des familles françaises, ne connaît pas la passion patriotique qui animait la France entre 1880 et 1890.
Ainsi en était-il avec les Dariot, qui nous arrivaient parfois de Coulommiers, où ils étaient établis. On reconnaissait leur voiture dès qu'elle entrait dans ie bourg, à son roulement égal et au trot sec d'un cheval bien dressé par un maître énergique. Voila Dariot, disait joyeusement mon grand-père. Dariot, c'était la vie impétueuse. Il avait une allure de capitaine de cavalerie et le commandement bref d'un fantassin. Sa voix était
faite pour les assemblées et les camps. Il entraînait ; il conquerrait. Rude et bon. Il me soulevait jusqu'au plafond, m'annonçait que l'on ferait quelque chose de moi, demandait les nouvelles de la Terre Sainte, donnait celles de Coulommiers, et l'on préparait les campagnes communes. Il avait été, en 1870, chef d'une bande de francs-tireurs. Sa passion pour la France se confondait avec sa passion pour la République. Sa grande haine était pour Badinguet, livrant la France aux Prussiens. Je crois qu'il rendait tous les bonapartistes responsables de la trahison de Bazaine. Ses discours véhéments m'enflammaient. Quand il partait, il y avait un grand vide dans la maison.
Mon grand-père avait dans la région quinze ou vingt amis de cette trempe, de même origine, tous fils de paysans, demeurés près de la terre, durs à la besogne, francs et ardents. On avait plaisir à les voir et à les entendre. Ils étaient les soutiens de la République dans un pays qui, sans les aimef peut-être, les respectait et les craignait, bien qu'à ce moment-là les violences ne fussent que de langage.
Je ne doutais point que la République eut toutes les vertus, rien qu'à les voir si vivants, et si bons vivants, et toujours prêts à se dévouer généreusement au bien public. A côté d'eux, la réaction militante faisait froid dans le dos : je ne crois pas être aujourd'hui influencé parles svmpa-
3ô d'un siècle a l'autre
thies et antipathies de mon enfance, en disant qu'elle était formée par d'assez tristes bonshommes froids, effacés, qui ne sortaient guère que pour aller aux offices et qui complotaient dans leurs maisons fermées. Leurs seules manifestations publiques étaient des distributions périodiques de sucre d'orge au peuple : le service était volontairement assuré par des jeunes ri i les qui venaient d'un château voisin et qui, rassemblant les gosses du bourg sur la grand'place, devant la boutique d'un épicier clérical, distribuaient à chacun un sucre d'orge. Les familles faisaient rentrer leurs enfants. Il ne restait guère sur la place que les vanu-pieds, et quelques enfants condamnés à sucer du sucre d'orge parce que leurs parents étaient fournisseurs du château. Après la distribution, les jeunes filles remontaient dans leur voiture, agitaient leurs voiles, et les gosses les acclamaient. On se serait cru dans un village nègre visité par des blancs. Ce n'est toujours pas avec cela qu'ils ramèneront Henri V, disait mon grand-père. En quoi il avait parfaitement raison.
Vers ma dixième année, l'enseignement de mon grand-père avait porté tous ses fruits. J'étais passionnément républicain et patriote. Cela me valait de nombreuses difficultés à l'école. Ma qualité de Parisien n'appelait pas les S3'mpathies vers moi. Et j'étais le seul enfant qui osât se dire
républicain. Les parents entretenaient une hostilité sourde contre mon grand-père ; cela lui parvenait par les manifestations des enfants à mon égard. J'avais le malheur de gagner places et prix : cela m'était reproché comme une protection scandaleuse de l'instituteur, républicain de chien comme mon grand-père. J'eus idée des manœuvres ténébreuses de la réaction un jour qu'étant allé chercher la belle eau fraîche de nos sources à une fontaine, une bande d'enfants, connus pour leurs relations avec le couvent, renversèrent mon seau à grands coups de pied, en déclarant que seuls des républicains pouvaient avoir des seaux pareils.
Au temps du boulangisme, nous en fûmes à la bataille. Boulanger était devenu l'espoir de toutes les réactions coalisées. Un jour, à la veille d'élections générales, la classe est agitée : Boulanger va être élu. Le directeur de l'école est dans son appartement ; l'adjoint surveille distraitement par une porte entr'ouverte. Les élèves annoncent la fin de la Ruine publique; le buste de la République subit un bombardement sérieux ; je pleure de désespoir ; on me raille ; on me met au défi d'acclamer la gueuse : je saute sur une table et je lance un vibrant : Vive la République ! Bataille. L'adjoint entre et veut m'expulser ; il m'arrache à mon banc; je me défends àcoups de pied. La classe manifeste bruyamment. Enfin, je suis conduit au piquet devant les manifestants qui acclament Boulanger.
Je fus chaudement félicité par mon grand-père, qui voyait enfin s'affirmer le fils de son esprit, et par l'instituteur, qui n'était pas intervenu dans la bagarre. Deux ou trois mois après, le malheureux adjoint recevait son changement.
J'avais eu une autre occasion de prouver mon attachement aux institutions que le pays s'est librement données. A l'inauguration du monument de Beaurepaire à Goulommiers, mon grand-père ayant été invité à monter sur l'estrade officielle, je l'y suivis sagement, placé derrière sa chaise ; mais l'air de fête, le ciel bleu, les cuirassiers, les discours, les chants, lesoriflammesflottant m'ayant évidemment grisé, à un moment où la foule acclamait l'armée qui défilait, je m'élançai sur l'estrade en poussant des cris enthousiastes pour la République. Mon grand-père me rappela; mais un personnage chamarré, le sous-préfet probablement, me mit la main sur l'épaule et dit amicalement : Voilà un enfant qui sera un bon républicain plus tard. D'autres personnages serraient les mains de mon grand-père. Après des journées comme cellelà, l'union entre nous se faisait plus étroite ; mon grand-père ne regrettait pas de m'avoir accueilli dans sa maison.
En 18S9, nous passâmes un mois ensemble à visiter l'Exposition universelle de Paris. C'était le grand centenaire. Nous eûmes l'occasion d'acclamer Carnot : ce jour-là, mon grand-père criait
LES VISAGES DE MON ENFANCE 3o,
plus que moi ; il put serrer la main de l'homme mécanique qui descendait de son landau au milieu d'une foule délirante. Là-dessus, nous vîmes passer un homme de grande allure que mon grandpère nous assura être le duc d'Aumale ; il voulut aller le saluer, mais la foule nous en éloigna ; mon grand-père nous fit l'éloge de ce prince, nous disant que s'il n'y avait eu que des princes comme lui et le prince de Joinville, la République n'eût pas été faite. Je me rappelle avoir eu en cet instant l'impression que mon grand-père vieillissait, et que le duc d'Aumale ne lui paraissait si sympathique que parce qu'il l'avait rencontré lorsque lui-même avait vingt ans. J'eus le sentiment confus qu'il serait bon, pour l'avenir de la République, qu'il y eût de jeunes républicains comme moi qui ne fussent pas attachés à des princes par de très anciens sentiments. J'avais assez entendu dire que nos pères avaient été peu éclairés, qu'ils avaient été heureusement dépassés par leurs fils, pour penser que j'aurais à faire quelques pas de plus que mon grandpère sur la route du progrès.
Le progrès s'affirmait devant nous, dans cette exposition qui paraissait n'avoir été faite que pour mettre au compte de la Révolution française le développement de l'industrie. Lorsque, après avoir •contemplé Latude qui s'évadait d'une Bastille en carton-pâte, on pénétrait dans la Galerie des machines, on restait confondu par l'œuvre d'un
siècle de lumières. Mon grand-père et moi avons passé des journées dans cette Galerie trépidante. Il m'expliquait les progrès réalisés dans la construction mécanique, me faisait admirer l'exécution parfaite des travaux français. Je l'attirais bien parfois du côté de la rue du Caire ou de l'Esplanade des Invalides, où étaient les pavillons coloniaux ; mais nous revenions toujours à la Galerie des machines ; c'est là qu'il se sentait vivre et revivre, c'est là qu'il sentait vivre la France, et lorsque, le soir, la Galerie était illuminée de mille feux, il semblait qu'il assistât au triomphe de l'homme et du citoyen. J'entendis, pendant ce mois et ceux qui suivirent, de nombreux discours sur le Travail et le Progrès : la conclusion était que nous devions tous ces biens à la démocratie ; la Galeriedesmachines, le Progrès et la République furent désormais associés étroitement dans mon esprit. A treize ans, j'avais gagné à cet enseignement, amplement confirmé par le directeur de l'école, que j'avais écouté pendant sept ans, que la science est le premier bien de l'homme, qu'il faut tout faire pour l'acquérir, que les rois, les princes et les prêtres sont les ennemis de la science, que la plus grande gloire est de défendre la République, protectrice de la science et du travail, que le travailleur est le soutien du monde et que sa place doit être la première. Ma vie avait donc bien commencé : j'avais lu un nombre considérable de livres
(qui fussent demeurés fermés pour moi au temps de l'obscurantisme) et je n'avais pas été un mauvais élève dans les dix métiers où mon grand-père était maître. Mon grand-père, lorsqu'il me mettait une couronne d'or sur la tête, le jour de la distribution des prix, voyait son rêve près de sa réalisation : je serais l'ouvrier par excellence, l'ouvrier total, conscient de ses droits et de ses devoirs, le citoyen-type. L'avenir, pour lui, était à l'ouvrier, non pas à l'ouvrier abruti des assommoirs, non pas l'homme à la blouse comme ce Thivrier qui venait en blouse à la Chambre, mais l'ouvrier instruit, libre, noble, entrant au Parlement avec un haut de forme et des gants, maître de la science et des machines. Je voyais assez bien cet avenir.
C'est à ce moment-là qu'une enfant de mon âge, petite Parisienne qui venait en vacances, qui savait comme je l'associais à mon propre avenir, déclara devant moi, avec une moue charmante, à ses cousines qui pensaient à leur mariage : «Moi, je n'épouserai jamais un ouvrier. » Il y avait là de quoi bouleverser mes idées sur l'avenir du monde, car son père était en parfait accord avec mon grandpère sur les grands principes, et elle-même, mécréante à souhait, studieuse, fanatique de la République, était regardée comme un type parfait de la jeune fille de l'avenir. C'est par là que je connus qu'une idée peut avoir des développements contra-
dictoires, selon qu'elle habite l'esprit d'un homme ou le cœur d'une femme.
Ma grand'mère avait épousé les idées de mon grand-père, mais avec un certain nombre de compromis. La vie extérieure appartenant aux hommes, elle ne mettait point les opinions de son mari en discussion. Toutefois, si elle admettait que mon grand-père n'entrât jamais à l'église, pas même aux mariages ni aux enterrements, elle entendait assister à la messe aux grandes fêtes et faire maigre le vendredi. Elle avait déclaré qu'elle respecterait la volonté de son mari, qui voulait pour lui un enterrement civil, mais qu'elle ne consentirait jamais à aller en terre sans passer par l'église. Pour tout le reste, elle suivait purement et simplement le Décalogue ; elle était chrétienne et le manifestait dans tous les actes de sa vie, commentant souvent telle ou telle parole de l'Ecriture, avec le plus grand bon sens. Mon grand-père s'était accommodé à ces manifestations en déclarant une fois pour toutes que la morale chrétienne était la plus belle et que, au surplus, le Christ était républicain. Ainsi la vie se poursuivait-elle sans heurts.
Pourrai-je parler de ma grand'mère ? J'avais pour mon grand-père une admiration affectueuse ; mais j'aimais ma grand'mère. Où que je sois,
depuis quarante ans bientôt, elle est présente ; elle m'accompagnera jusqu'à la tombe, jusqu'au jour où nous nous retrouverons : c'est ce jour-là que sa tâche sera finie pour l'enfant qu'elle avait pris auprès d'elle. Je la vois; je l'entends: elle me blâme ou me loue, et sa voix parvient jusqu'à mes enfants, qui la feront entendre à leurs enfants. Quand je cherche le visage de la France, mille formes indécises se lèvent de la terre et des eaux, sortent des forêts, et viennent se fondre dans une figure de femme que je reconnais bien et dont j'interroge le regard ; j'y vois toujours le même commandement : — Travaille, mon garçon, travaille. — Tu es contente, grand'mère ? — Continue, mon garçon, continue, la journée n'est pas finie.
— Chaque jour que Dieu fait, dit-elle, il faut travailler, il faut faire la même chose, être content de son sort, et on se repose le dimanche. — Mais il y a des enfants qui jouent tout le temps. — Ils mangent leur pain blanc le premier ; ils trouveront un jour du pain noir. — Mais il 3^ a des gens qui ne font rien, pour qui c'est tous les jours dimanche. — Compte ton compte, tu sauras un jour que personne ne se repose.
Pendant dixans chaque jour, pendant dix autres années chaque semaine, ou chaque mois, ou chaque année, nous avons poursuivi ce dialogue, elle et moi. Quels événements y a-t-il eus dans notre vie commune ? Aucun. Rien d'autre que des journées
de travail, de beaux dimanches et des jours de fête, et chaque jour un enseignement.
La maison était son royaume. — Ce qui fait le bonheur des femmes, disait-elle, c'est qu'elles restent à la maison ; l'homme sort, il va travailler au dehors, la femme travaille peut-être plus que l'homme, son métier ne lui permet pas de s'arrêter, mais elle règne à la maison. — Ainsi faisait-elle. Elle allait, venait, veillant à tout, de la maison au jardin ; à neuf heures, l'ordre était total ; le premier repas était déjà oublié et les poules et les lapins avaient reçu grain et herbe. Et la vraie journée commençait, où la cuisine devait prendre un temps honnête, car mon grand-père aimant la bonne cuisine française, ma grand'mère connaissant mille recettes et regardant comme une honte un plat manqué, le fourneau exigeait une surveillance sérieuse. Couture, ravaudage, blanchissage, récolte des légumes, cueillette des fruits, préparation des conserves pour l'hiver avaient leur horaire, quotidien ou saisonnier, si bien que l'on ne savait pas ce que c'étaitqu'un habit déchiré, une boutonnière sans le bouton correspondant, un bas à trou, un rideau poussiéreux, et que, périodiquement, on voyait les pots de confitures, les bocaux de tomates et de prunes reprendre leur place sur les rayons, les poires et les pommes alignées dans le cellier.
A quatre heures, chaque jour, lorsque je ren-
trais de l'école, je trouvais ma grand'mère assise près de sa table à ouvrage, son bonnet noir sur la tête, l'œil sévère : « Tes devoirs, mon garçon ! » Quelque combinaison que j'eusse faite pour les remettre à l'après-dîner ou au lendemain, aucune ne résistait au commandement, et je n'avais plus qu'à tirer plumes, cahiers et livres. Il était tout à fait inutile d'essayer une tromperie quelconque. Je l'avais appris à mon dommage. Ma grand'mère avait la main prompte et la volonté inflexible. Les coups qu'elle donnait me laissaient de trop longs souvenirs, les punitions qu'elle m'infligeait étaient appliquées avec trop de rigueur pour que je ne fusse pas attentif à éviter les uns et les autres. Quant aux récompenses, il n'y en avait point d'autre que son contentement, qu'elle ne me disait jamais, mais que je savais bien lire dans ses yeux. Ma grand'mère entendait ses soeurs et ses belles-sœurs lui dire qu'elle était dure, trop dure pour elle-même aussi bien que pour son petit-fils. « Mon père est mort à quatre-vingts ans, répondait-elle, je ferai d'aussi vieux os que lui ; le travail conserve les gens ; pour le petit, je vous défends bien de dire de pareilles choses devant lui : les enfants s'élèvent mal dans du coton ; la vie n'est pas couleur de printemps, il faut qu'ils le sachent quand ils sont jeunes ; si vous voulez faire d'un enfant un honnête homme, il ne faut rien lui passer ; un enfant, c'est plein
de bon et de mauvais, il faut taper sur le mauvais, jusqu'à ce qu'on n'en entende plus parler ; c'est comme dans Lin jardin, où la mauvais herbe pousse toujours ; il faut toujours l'arracher, si l'on veut qu'il pousse quelque chose de bon. »
Elle tenait pour une faute toute indulgence et toute sensiblerie, ce qui se conciliait parfaitement avec la bonté et la charité. Elle aimait que l'on aidât toujours les gens dans le malheur, même s'ils étaient responsables de leurs peines, mais à condition que ce fût sans faiblesse et pour les remettre dans le droit chemin Et voici comment elle m'enseignait à pratiquer cette double vertu : s'il m'arrivait quelque accident dû à une faute, elle me soignait avec une tendre affection ; quand j'étais remis sur pied, je recevais ma punition. Qu'il y eût une heure ou huit jours d'écart entre la faute et la punition, c'était égal quant aux résultats. Ainsi étaient conciliées la justice et la charité. Mon grand-père, lui, disait qu'elle eût été une bonne mère Spartiate. Elle répondait qu'il y a sept péchés capitaux, que c'est une grande affaire que de les combattre, et qu'elle voulait que son petit-fils fût un honnête homme.
Elle appliquait ses principes avec rigueur, dûtelle en souffrir. Mes oncles et tantes m'envoyaient des jouets : quelques uns étaient jugés par elle trop beaux; elle les faisait disparaître dans le fonds d'une armoire. Je m'en aperçus un jour et j'en eus
un sentiment pénible, exempt de rancune, mais qui me donnait du malaise. Mais l'explication me fut donnée: un jour de fête patronale, ma bonne tante Rosine, voyant que toutétait à la joie dans la maison, voulut que je fusse comblé et m'apporta en cachette un grand tombereau plein de jouets. Je manifestai mon plaisir avec bruit. Ma grand'mère découvrit le présent et entra en courroux ; elle appela sa belle-sœur. — Rosine, lui dit-elle, vous êtes très bonne et je vous remercie. Mais vous allez me reporter ce tombereau à la marchande et vous apporterez une trompette de deux sous pour l'enfant.
— Louise, dit ma tante, vous êtes trop dure. Vous ne pouvez pas enlever ces jouets à cet enfant.
— Rosine, répliqua ma grand'mère, cet enfant n'a pas de fortune et il n'en aura pas plus tard. Il ne faut pas l'habituer à des plaisirs qui lui donneraient des idées qu'il ne doit pas avoir. Allez reporter le tombereau.
Ma tante pria et supplia. J'avais le cœur très gros, mais je ne pleurais pas, tant j'étais intéressé par ce qui se disait. Ma grand'mère ne céda pas. Le tombereau retourna chez la marchande, et j'eus ma trompette de deux sous, avec laquelle je fis autant de bruit que je pus. Ma grand'mère m'embrassa très fort et je compris qu'il y avait beaucoup plus de choses dans son cœur que n'en laissait paraître sa philosophie.
Le dimanche, lorsque nous restions seuls à la maison, ou, le soir, lorsque, la journée finie, nous attendions mon grand-père attardé dans une réunion, ou encore le jeudi, quand je venais m'asseoir près d'elle, sous la glycine ou près des lauriers, il y avait des heures délicieuses. La vie était suspendue ; ma grand'mère me parlait de ses frères et sœurs, et des événements du siècle: les guerres de la Révolution et de l'Empire, que son grand-père lui avait contées, les révolutions de Paris, le siège de Paris, qu'elle avait vu. L'histoire prenait alors un tout autre visage que celui qu'elle avait dans les manuels scolaires et dans les discours de mon grand-père. Les soldats de la Liberté, les soldats de l'an II n'avaient plus la même allure que dans les poèmes de Victor Hugo. — On ne les fêtait pas partout où ils arrivaient, grand'mère ? — Mon grand-père m'a raconté des choses trop affreuses pourque tu les entendes. Les révolutions lui avaient toutes laissé de détestables souvenirs. — Mais, grand'mère. c'était le peuple qui les faisait. — Le peuple, mon garçon, il se tenait bien tranquillement chez lui. Mais il y avait beaucoup de chenapans et de vauriens dans les rues. — C'est pourtant le peuple qui a fait la République. — Je ne suis pas assez forte pour te parler de tout cela. Bien sûr que la République a été faite pour le peuple, mais les révolutions, vois-tu, c'est toujours fait par des gens qui veulent prendre la place des
autres, et il y a des pauvres gens qui se font tuer. Et pour qui ? Gambetta, c'était un homme de mauvaise vie, et qui ne valait pas la corde pour le pendre. Mais quand il a été au gouvernement, il avait une baignoire d'argent.
Mon grand-père, questionné par moi sur ces points d'histoire, ne me donnait que des réponses embarrassées. Je ne lui disais pas d'où venaient les rectifications historiques que ma grand'mère apportait. Ma confiance dans la vérité officielle fut ébranlée à la longue.
Mais les plus belles histoires, pour moi, étaient celles de notre famille, toutes entremêlées de considérations morales. Je les ai fait répéter cent fois à ma grand'mère. Pourquoi? Elles me montraient ma grand'mère tenant tête dans toutes les circonstances de la vie, satisfaite quand elle avait surmonté toutes les difficultés. C'était plus amusant que Robinson Cinisoé.
Le thème général était celui-ci : Il ne faut avoir besoin de personne ; il faut se débrouiller soimême. Alors on marche la tête haute ; on ne doit rien, et quand on a gagné sa vie par son travail, on vaut n'importe qui. Quand ton grand-père est mort, ]e me suis trouvée sans rien ; ses parents me disaient : Ma pauvre Louise, nous vous aiderons, «t ils demandaient tous un souvenir de mon mari, sa montre, sa chaîne, et tout. Alors je leur ai dit en leur montrant les deux enfants : « J'ai là deux
souvenirs: personne ne mêles demande, ceux-là! » J'en ai vu de dures; mais je n'ai rien dit. Quand ta mère est revenue avec moi, nous avons eu des jours bien difficiles. Mon amie Jeanne, qui, elle, avait eu du bonheur, me demandait toujours si elle ne pourrait pas m'être utile. Non, je n'avais besoin de rien. Nous allions la voir : cela me gênait à cause des dépenses. Alors, ta mère et moi, nous déjeunions d'un croissant, et nous arrivions chez elle après le déjeuner ; avant d'entrer, je faisais serrer son corset à tamère. Jeanne et son mari nous reprochaient d'arriver toujours après le déjeuner. — Mais avez-vous déjeuné, Louise? — Comment donc, Jeanne? est-ce que vous vous figurez que je viendrais de Montrouge sans déjeuner? — Mais vous avez dûdéjeunertrop tôt, nous allons nous remettre à table. Alors, ta mère disait : — Oh ! Madame, nous ne pourrions pas ; nous avons si bien déjeuné. Plus tard, je l'ai dit à Jeanne. Elle m'en voulait. Elle ne comprenait pas. Mais si elle m'avait aidé, son mari se serait plaint, ou bien elle se serait cachée de lui, et c'aurait été mauvais. Au contraire, ainsi, nous sommes restées très bonnes amies. Retiens cela, mon garçon : n'avoir jamais besoin de personne. Je ne parle pas des frères et des sœurs, qui peuvent et qui doivent s'aider les uns les autres. Mais ne rien demander aux étrangers. C'est dur, parfois. Mais qui veut peut. Et tu ne peux pas te figurer comme l'on est heureux lors-
LES VISAGES DE MON ENFANCE 5l
que l'on peut se dire que l'on a gagné son pain soi-même : quand on a fini sa journée, on a le droit de dormir tranquille.
Elle avait tenu tête à la pauvreté ; elle avait tenu tête aux communards, au péril de sa vie, mais également aux Versaillais, car elle avait conscience de sa souveraineté absolue dans sa maison, que les uns et les autres avaient voulu fouiller ; il aurait fallu passer sur son cadavre pour entrer chez elle ; puisqu'elle donnait sa parole qu'elle ne cachait rien, nul n'avait le droit d'en douter. Elle tenait tête à l'Etat, si le fisc commettait un abus à son égard. La justice en tout et pour tout, disait-elle, rien ne me fera céder quand je suis dans mon droit, mais ce qui est dû est dû, et elle m'enseignait que c'est une honte de payer ses contributions en retard. C'est d'elle que j'ai entendu les plus vivants commentairesde la parole « Rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Mais sur son droit, elle était intransigeante. Elle avait considéré qu'elle avait le droit de vivre, avec ses enfants, puisqu'elle ne demandait rien à personne : il avait bien fallu que son travail fît céder la pauvreté. Maintenant qu'elle avait quelque bien, il n'y avait aucune puissance au monde capable de toucher à son droit, puisqu'elle n'avait rien pris à personne. Lorsqu'elle me faisait le récit de ses luttes contre la pauvreté, contre les gens de la politique, les agents du fisc, les gens
qui avaient voulu la voler, ou contre les puissants qui avaient voulu l'humilier, le mouvement de mon sang était plus vif.
On arrive à tout, me disait-elle, avec de l'honnêteté et de la volonté. Tu seras épicier, mécanicien, professeur ou officier, cela dépendra de ton intelligence et de tes aptitudes; mais dans tous les métiers, il faut être honnête, ne jamais mentir, ne jamais tromper personne, savoir se priver, souffrir en silence, et ne jamais se décourager. Il est bien sûr que des gens mal élevés ont l'air de réussir ; mais ils n'ont pas l'estime deshonnêtes gens, et on ne peut pas vivre tranquille quand on n'est pas estimé. Et si tu dois un jour commander à tes semblables, souviens-toi qu'il faut apprendre à obéir avant d'apprendre à commander : dans ce bas monde tout le monde obéit, même ceux qui commandent. Dans la vie, tu en verras de toutes les couleurs : passe ton chemin et ne te salis pas. Ne sois pas envieux : ne regarde pas celui qui a plus que toi, regarde celui qui a moins et tu seras toujours heureux de ton sort.
Elle ne faisait point de leçons ; ses directions morales s'exprimaient dans le travail, dans la conversation; elles faisaient corps avec ses commandements pour les actes de la vie quotidienne, souvent complétées, éclaircies par des citations des Ecritures. Elle avait fort peu lu, mais elle avait bien appris le catéchisme et connaissait bien son
paroissien ; les personnages de l'Evangile étaient pour elle des figures familières, et elle les appelait à l'aide pour la conduite de la vie avec une entière simplicité, comme s'ils avaient été nos contemporains. Mon grand-père avait tort de dire qu'elle était Spartiate : elle était chrétienne, tout simplement, comme on l'était dans les paroisses françaises, lorsque la vie religieuse ne pouvait être distinguée de la vie de chaque jour. Elle était chrétienne autant parle sang que par l'esprit. Je pus le voir vers ma vingtième année, lorsque, devenu révolutionnaire, j'exposai devant elle la morale qui devenait alors la morale officielle : nous dînions, elle s'arrêta net de manger, quitta la table, et me dit plus tard : Je ne peux plus manger, mon garçon, ça ne passe pas. Et elle ajouta: J'ai pourtant tout fait pour que tu sois un honnête homme. Les idées étaient dans sa chair.
Elle était Française de la même manière : elle ne m'a point démontré la France ; elle m'a fait vivre au cœur de la France. Elle ne soupçonnait même pas que l'on pût mettre un seul instanten discussion les devoirs envers le pays ; elle n'a cessé de m'annoncer que je serais de ceux qui prendraient la revanche sur les Prussiens, peuple inférieur, fait d'hommes à la tête carrée, dont l'infériorité était amplement démontrée par l'usage ordurier qu'ils faisaient, en 1870, des marmites etdes soupières. Elle n'avait qu'une crainte:
que je devinsse poitrinaire ou infirme, ce qui m'empêcherait d'être soldat.
J'ai eu le bonheur de pouvoir lui donner, à la fin de sa vie, le témoignage qu'elle attendait, et qu'elle avait redouté de ne jamais recevoir lorsqu'elle m'avait vu devenir révolutionnaire. Jeune marié, je lui annonçais, en même temps que mon prochain retour, qu'elle serait arrière-grand'mère au moment où je serais près d'elle. Elle avait enfin la certitude que ses efforts n'avaient pas été vains. Alors, elle regarda autour d'elle : son mari était mort, ses frères et sœurs, dont elle avait été le guide, étaient morts aussi, ses neveux et nièces étaient tous établis, son petit-fils enfin, l'aîné de la troisième génération, avait fondé une famille et un enfant allait naitre. Elle songea qu'elle avait vécu soixante-quinze ans et que sa tâche en ce monde était finie. Elle souhaitait de revoir son enfant, mais ce n'était plus là qu'un désir, et non un devoir. Un soir d'été, assise près de sa fenêtre, son tricota la main, elle inclina la tête et s'arrêta de vivre. Sa dernière lettre m'arriva après sa mort, et j'y lus : « Oh ! mon enfant, je savais bien que tu deviendrais un honnête homme. Travaille, maintenant, pour ta femme et les enfants que tu auras... »
Béni le jour où j'ai retrouvé les trésors spirituels qu'elle m'avait transmis. Je n'ai rien fait de
bien qui ne soit d'elle. Si j'agis pour mes fils, qui me meut ? L'ordre que j'ai reçu d'elle. C'était sa tristesse de penser que, à sa mort, je ne recevrais d'elle aucun bien matériel. Mais ma vie, mon bonheur, mes enfants, mon œuvre, mes biens, est-il quelque chose que je possède qui ne lui appartienne?