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CHAPITRE II

Un flot de lumière entra par les hublots dans la salle à manger. Le soleil émergeait brusquement des eaux. Eugène, le maître d'hôtel, salua courtoisement les voyageurs qui prenaient leur café au lait concentré, et dit : « Pour les personnes qui veulent voir le passage dans les îles et l'entrée du port, ce serait le moment de monter sur le gaillard d'avant. » Eugène fut remercié, les tasses furent rapidement vidées, et les voyageurs montèrent sur le pont. Je ne voulais pas manquer le spectacle, mais j'avais à remercier Eugène des soins qu'il avait eus pour moi pendant la traversée ; comme je n'étais pas encore très hardi, j'attendis d'être seul avec lui et je lui dis alors combien j'avais été sensible à ses attentions : je savais que j'étais encore un très jeune homme ; je lui étais reconnaissant de m'avoir mis en garde contre les joueurs trop habiles au poker ; je ne l'oublierais certainement pas. Eugène répliqua modestement :

— On fait ce qu'on peut... Nous voyons toute

sorte de monde sur les paquebots et nous entendons beaucoup de choses s.ans pouvoir rien dire. Mais quand je vois des jeunes gens comme vous qui font seuls de si grands voyages, c'est mon devoir d'essa3rer de les prévenir des embûches.

Eugène était vraiment un digne homme. Il ajouta :

— Mais vous nous quittez tout à l'heure. Vous descendez à Singapour. N'avez-vous pas besoin de renseignements sur les hôtels? Quelqu'un de votre famille va sans doute vous attendre ?

Non, aucun membre de ma famille ne m'attendait. Je trouverais quelqu'un au wharf, probablement le courtier avec qui j'avais signé un contrat. Je dis cela avec une certaine fierté. Un Français ? Oui. Eugène eut une hésitation.

— N'est-il pas indiscret de vous demander chez qui vous entrez, car je connais tout le monde en Extrême-Orient, depuis vingt ans que je navigue par ici ?

— Je vais retrouver M. Chaumette, lui dis-je. Eugène pâlit. Je le pressai de questions.

— Mon pauvre Monsieur, me dit-il enfin, votre famille ne pouvait pas savoir. Si je l'avais su à Marseille, je vous aurais dit de reprendre le train. Mais vous êtes là ; dans une heure à terre. Ah! Monsieur, pensez à votre mère tous les jours.

Il ne voulut rien dire de plus, me conseilla encore de penser à ma mère chaque jour, me serra

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les mains paternellement et me quitta. Je me sentis affreusement seul. Si j'avais entendu de semblables paroles à l'entrée de Liverpool ou de Copenhague, sous un ciel de suie, je crois que j'aurais tout fait plutôt que de débarquer, mais sous ce ciel éclatant, sur cette mer miroitante, devant ces rivages qui portent des palmes, il me parut que les âmes ne poLivaient être ténébreuses. Je gagnai le gaillard d'avant. L'univers était beau comme aux premiers jours du monde. Sur une mer unie, inondée de pure lumière, le bateau glissait entre les îles chargées de forêts mystérieuses ; parfois une plage apparaissait qu'un flot paisible bordait d'un ruban d'écume irisée ; puis un village de bois et de chaume avançant dans la mer sur les pilotis où étaient amarrées des barques. Le silence. La paix. Un chant parcourt les airs en une longue vibration. Des souffles parfumés nous viennent de la terre. Nous voici tout près du rivage ; la vie des hommes se révèle : voici les maisons aux couleurs éclatantes, aux vérandas fleuries, entourées de flamboyants et de palmiers dont l'éventail frémit dans la brise du matin ; voici les routes rouges, où courent les voitures légères qui se hâtent sur le quai ; comment le mal peut-il naître au sein de cette fête de lumière, de couleurs et de parfums ?

Je pensais à ma grand'mère quand Chaumette

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vint à ma rencontre. Eugène nous observait. Les deux hommes se saluèrent, Eugène avec une réserve où je distinguai du mépris et une certaine crainte, Chaumette avec une feinte indifférence. L'affaire était jugée. Chaumette pouvait être un aventurier ; j'étais en garde ; je le ris comprendre à Eugène en lui disant adieu. Dès que nous fûmes en voiture, Chaumette tenta une reconnaissance : — Bonne traversée ? Vous avez eu de la chance : vous étiez avec Eugène, un bien brave homme. — Un homme tout à fait sympathique, répondis-je. Chaumette était adroit : il arrêta là l'interrogatoire.

Je me demandais néanmoins si je n'aurais pas cent fois mieux fait de ne point quitter Paris, lorsque la ville m'apparut, et je fus ébloui. Chaumette vantait la liberté dont on jouit dans cette ville où se coudoient tous les peuples de l'univers, m'annonçait que, venu si jeune, j'avais chance de faire fortune avant la trentième année ; et me recommandait d'être bien avec les Jésuites. Je l'écoutais comme un étranger peut écouter un guide sur le boulevard, entre la rue Drouot et la Madeleine, entre cinq et sept. J'étais dans une ville prodigieuse où, en quelques tours de roue, on passait d'une civilisation à l'autre, où l'on pouvait changer d'âme en changeant de rue ; en une heure, on traversait des dizaines de siècles vivants. Le temps qu'il nous fallut pour m'équiper, passer

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au Consulat, faire quelques visites, sur deux lieues carrées, j'avais vu le canot creusé dans un tronc d'arbre à côté du cuirassé, la hutte sur pilotis à une portée de fusil du palais de la Hong- Kong and Shanghai Banking 'Corporation,!'' 'échoppe d'un petit marchand hindou tout près d'un grand magasin à la française, où, à un comptoir, le Consul de Russie achetait des cigarettes égyptiennes, à un autre comptoir, des demi-sang malaises achetaient des parfums de Lenthéric, et, à un troisième, une ambassade de guerriers atchinois, qui avaient l'air de sortir des bois, faisaient marché pour un lot de fusils allemands déclassés ; des Malabarais presque nus coudoyant sous les vérandas des Européennes élégantes, la foule chinoise en travail, d'alertes geishas, tous les peuples d'Asie, toutes les nations d'Europe et des gens de nulle part, des maisons chinoises adossées à des buildings construits par des architectes d'Amsterdam, des hôtels qui ressemblaient à des palais égyptiens, les églises et les temples de vingt religions.

Mes idées d'Europe sur l'évolution des peuples reçurent un choc ; j'eus la première intuition d'une grande mystification. Cette paix où vivaient tant d'hommes si différents, si près et si loin les uns des autres, ce trafic, ces travaux immenses, étaitce l'œuvre de la fraternité des peuples réunis dans le suffrage universel ? On me montra le fort qui dominait la ville. Je regardai sans sympathie les

soldats anglais qui circulaient dans les rues, un léger bambou à la main. Je conclus à l'excellence des voyages pour la formation de la jeunesse. Il y avait décidément à apprendre dans une ville pareille, et Chaumette pouvait être assuré (je ne lui donnai pas cette assurance) que je m'intéresserais à de tout autres choses qu'à ses trafics.

Le soir de mon arrivée, le monde s'était singulièrement élargi pour moi. Il me fallut un grand effort d'imagination pour me représenter que, làbas, en France, il y avait, à vingt lieues de Paris, vers l'est, une maison qui, dans mon esprit, était le centre du monde et dont les règles étaient la mesure de toutes choses : deux vieillards, informés, par un télégramme de Paris, de l'arrivée à Singapour du bateau qui me portait, se demandaient, l'un si je demeurerais un bon républicain, l'autre si je deviendrais un honnête homme. J'avais dîné, à la table de Chaumette, avec sa femme, une Chinoise sans âge, un de ses assistants, un noir de l'île Bourbon, et un Français qui fabriquait des conserves d'ananas. Ces gens ne croyaient ni à Dieu ni à diable, parlaient du cours des ananas, du caoutchouc, du pétrole, du dollar japonais et de la piastre mexicaine, s'occupaient de ne rien faire qui put les mettre en difficulté avec le gouvernement de Sa Majesté britannique ou avec les Pères des Missions étrangères; les progrès de la démocratie en Occident ne paraissaient pas présenter pour euxun

intérêt considérable. C'étaient pourtant des esprits libres. Retiré dans ma chambre, il me fallut sortir de mes malles un fascicule de la Revue Socialiste et un numéro du Chambard Socialiste, dont la première page portait un grand dessin de Steinlein, pour me convaincre de l'existence d'un irrésistible mouvement de la démocratie universelle vers la vraie République du peuple, la République sociale, aboutissement logique de celle dont mon grandpère m'avait donné l'amour.

La revue et le journal me parurent tout à fait impuissants à me donner une explication quelconque du monde où j'entrais. La nuit, la belle nuit des tropiques était venue depuis longtemps ; avec elle, des mystères devant lesquels mon esprit s'arrêtait. De mon balcon, je vois un ciel que je ne connais pas, je vois des bals de lucioles dans les arbres ; j'entends les chants d'une chapelle méthodiste voisine, les musiques énervantes qui montent d'un temple hindou, une longue rumeur qui vient de la ville chinoise et du quartier malais. Dans cette maison où il y a peut-être quelque mystère hostile, le silence. Dans cette grande avenue où nous sommes et qui touche à la fois au port et à la forêt, un grand silence peuplé d'ombres. Les orchidées des vérandas répandent des parfums violents. Où suis-je ? Que suis-je ? Quelle aventure suis-je donc venu chercher sur ces rivages ? Je fais venir sur le sombre écran de ce ciel

inconnu les images des années qui me séparent, si peu, de mon enfance, mais qui sont déjà les années où apparaît mon destin.

Examen de problèmes généraux et particuliers. — Je suis à Singapour, Etablissements des Détroits, n'ayant pas encore atteint ma dix-septième année parce que, dansun siècle dont la loi est celle de l'argent, un jeune homme qui a le goût de la science désintéressée, et qui est totalement dépourvu de fortune, n'a presque aucune chance d'atteindre les buts qu'il se propose. Je me garde de reprocher ce fait à mes parents qui m'aiment, mais qui ont augmenté le nombre des difficultés sociales que j'avais à surmonter. Je le reproche au capital et au capitalisme qui ont donné aux miens des idées qu'il faut détruire, et voilà pourquoi j'ai apporté, dans ce pays qui les ignore, les feuillets de la Revue Socialiste. C'est ma protestation à la face de l'univers. Il y a malentendu entre mon siècle et moi. Il est grave : c'est le malentendu qu'ont connu des milliers et des milliers de jeunes hommes et qui, quelque vingt ans plus tard, servira d'explosif pour faire sauter l'Empire russe.

Quand j'eus douze ans, ayant épuisé les concours et examens de l'école primaire, on m'a demandé ce que je voulais faire ; j'ai répondu que

je voulais étudier les sciences. Pourquoi ? Pour étudier, pour savoir ce que c'est que l'homme. On s'est demandé alors si je n'avais pas déjà beaucoup trop lu. On m'a montré qu'un garçon dans ma situation avait à chercher comment il gagnerait sa vie. J'ai cité de grands noms : on a craint que je fusse plein d'une ambition à laqLielle je n'avais pas droit. Pour donner une direction utile à cette ambition que l'on voyait se manifester sous une forme absurde, on m'a démontré que Ton pouvait parfaitement arriver à la célébrité par d'autres moyens : on m'a dit l'histoire de Boucicaut, de Félix Potin et d'un nombre considérable de gens qui sont arrivés à Paris en sabots et qui en sont sortis en carrosse. J'ai tenu, appuyé doucement par ma grand'mère, qui voulait me voir entrer dans l'armée, d'école en école, et par le directeur de l'école, qui voit en moi une bonne recrue poLir l'enseignement. On a cédé une fois, et l'instituteur a organisé un cours spécial pour trois élèves, dont je suis.

Un an après, même question, même réponse. Cette fois, réaction générale. Parents et amis sont coalisés contre ma folie, et l'on me démontre que mes idées sont des idées de l'autre siècle, qu'elles ne conduisent à rien de positif, que, dans ce siècleci, on doit penser à gagner de l'argent. Mon grandpère, que j'essaie de séduireau nom delà Science, mère de la démocratie, regarde la science pure

comme un luxe d'homme riche ; la science qui l'intéresse est celle qui fait les machines, et les machines, finalement, font l'argent. D'ailleurs, il faut que je gagne ma vie le plus tôt possible. J'oppose que j'aurai toutes les bourses d'études utiles. On m'oppose qu'elles ne me serviront qu'à végéter dans le professorat, que j'ai d'ailleurs écarté moimême. La science que je désire n'est une carrière que pour les gens qui ont leur fortune faite. Dès lors, mon plan est établi, que je tais : je ferai ce que j'ai décidé, d'étape en étape, par des moyens que je découvrirai bien, le moment venu. Lorsqu'il me faudragagner absolument ma vie. j'entrerai chez Armand Colin, qui fait de très beaux livres, puis j'écrirai moi-même des livres.

Aidé encore une fois par l'instituteur et par ma grand'mère, je fais accueillir l'idée d'un passage dans une école industrielle. On accepte, bien que quelques parents prétendent que les écoles mettent des idées fausses dans la tête des enfants (ce n'était pas mal jugé, je le dis trente ans plus tard, car les écoles industrielles ont fourni un large contingent au socialisme et à l'anarchie, au siècle passé). Mon grand-père est gagné et j'accepte provisoirement d'être une machine à faire des machines, parce que, au moins, je me saoulerai de mathématiques, de physique, de chimie, et de dix autres matières scientifiques que je vois au programme. Je passe au concours ; j'obtiens une bourse ; c'est une solution.

En voilà pour trois ans. Une bonne moitié de professeurs, autant d'élèves sont socialistes. Je sors de là, avant terme, exclu dans une fournée d'élèves qui ont manifesté trop bruyamment contre la nourriture (on n'aurait pas fait cela à des bourgeois!), éclairé sur la malfaisance du capitalisme. Je suis invité de nouveau à prendre une décision sur mon avenir. Je n'ai pas varié. Mais on me demande si j'ai des rentes. Je déclare que j'accepterai n'importe quel régime ; je balaierai les classes d'un lycée, je laverai la vaisselle, pourvu que je vive ma vie. Je cite des savants, des hommes de premier ordre, qui n'ont pas agi autrement dans letir jeunesse. Il m'est prouvé que ce sont là histoires d'un autre âge ; aujourd'hui, le moindre balayeur d'école est fonctionnaire. Cette fois, je me trouve devant une hostilité générale, et comme je suis à Paris, en subsistance chez des parents, on brusqLie le mouvement, et je me trouve, sans en avoir délibéré, titulaire d'une fonction incertaine chez un commerçant du quartier des Halles, qui esi venu, lui aussi, à Paris en sabots, et qui se charge de me dresser. C'était un excellent homme qui vendait des draps, des blouses et des tabliers ; mais nous n'étions pas faits poLir vivre ensemble ; il faisait partie d'un comité royaliste de son quartier : un jour qu'il tenait des propos séditieux avec ses clients, je suis intervenuavec une certaine hauteur pour défendre les institutions. Ce discours

d'un gamin de seize ans faillit faire étouffer mon marchand de draps. Il m'a renvoyé à ma famille. Nous étions ainsi satisfaits l'un et l'autre.

Là-dessus, je demande et j'obtiens la liberté de chercher moi-même ce qui me convient le mieux. Je combine que si je m'adresse aux rédacteurs des journaux que lit mon grand-père, je serai compris, et l'on m'appuiera pour l'avenir de la démocratie. Je fais mes démarches et je suis reçu comme un Huron. Enfin, une porte de la presse, que je regarde comme le lieu où vit l'esprit, s'enir'ouvre pour moi ; mais ma stupéfaction est grande ; je trouvre un asile dans l'administration commune de deux journaux cléricaux et réactionnaires, La France Nouvelle et l'Observateur Français. Je n'avais pas prévu cela et je recule tout d'abord. Mais je trouve là une vie et une cordialité que je n'attendais pas chez des défenseurs du trône et de l'autel ; il y a de braves gens, le vieux M. Lefebvre, qui me permet de lire les collections du journal, à condition que je ne le dérange pas ; cet autre vieux journaliste, le critique Niel, qu'on appelle le maréchal, à cause de son nom, et qui me nomme le jeune Florentin, à cause de mon teint, qui est d'Italie, et de mes cheveux, que je porte longs, comme doit le faire un républicain socialiste ; on parle beaucoup, dans la maison, d'Amouretti et de Maurras. Je crois bien que j'aurais eu quelque peine à

résister à la séduction de ces hommes courtois, que n'effrayaient point les idées que j'apportais et qui m'ont fait l'honneur de les discuter, si l'un d'eux ne m'avait d'un mot montré que les aspirations du peuple étaient incomprises dans ce milieu : c'est un grand garçon, qui signait Jacques de Sévry, qui, un soirque je revenais avec lui de la Chambre où une grève de mineurs avait provoqué une interpellation, me dit : « C'est entendu, le métier de mineur est dur; mais pourquoi se font-ils mineurs?» Ces réactionnaires avaient beau être sympathiques ; ils n'étaient pas de leur temps . Mais je conserve d'eux un bon souvenir : je les ai entendus s'exprimer avec beaucoup de bon sens le jour où Vaillant l'anarchiste a jeté une bombe à la Chambre, lorsque j'ai apporté des clous projetés par l'explosion dans la tribune de la presse ; ils ne louaient pas Vaillant, mais ils ne plaignaient pas les députés ; nous étions dans le même sentiment. Malheureusement il y a eu encore un malentendu entre l'administration et moi ; on m'a fait observer que j'étais là pour travailler aux abonnements et non pour lire et suivre des discussions politiques et littéraires. Peu après, j'entends dire dans la maison que l'argent du pape n'arrive plus ; c'est vrai ou faux, mais à la fin du mois, on supprime la moitié des emplois ; et je pars en même temps que le vieux M. Lefebvre, qui est devenu tout blanc quand on lui a annoncé la nouvelle.

Je commence à trouver que la vie est difficile ; malgré le bon souvenir que je conserve de la France Nouvelle, j'ai perdu mon temps ; je n'ai pas réalisé mon programme d'études, et je me vois encore obligé de trouver un moyen de payer ma pension. Je passe chez un fabricant de produits chimiques : celui-là est encore réactionnaire. Mais c'est un vilain bourgeois : il me trouve dans son laboratoire en train de faire des expériences, il croit que je tente la fabrication des explosifs ; il ouvre le tiroir de mon bureau pendant mon absence : il y trouve mes livres, mes cahiers, mes notes, et conclut que je suis anarchiste. Il a une terreur folle des bombes. Nous nous séparons et il me dénonce à la police. L'affaire n'a pas eu de suites, mais je regarde aujourd'hui les anarchistes avec une certaine sympathie et les bourgeois de l'espèce de mon fabricant de produits chimiques comme des pleutres.

C'est alors que j'ai calculé que l'organisation moderne n'était pas du tout faite pour permettre la réalisation de mes désirs. Autrefois, du temps où l'on tenait en estime l'intelligence (mais une certaine intelligence), on voyait cette aventure d'un hommequi découvrait à côté de lui un enfant à l'esprit ouve rt, et qui, concevant que l'enfant ferait honneur à sa maison, lui facilitait l'accès delà science. Ces choses-là ne se voient plus. On met bien en serre des enfants et des jeunes gens, mais pour en faire

des serviteurs de la bourgeoisie. Il y a encore une ressource : s'adresser aux prêtres qui assurent les études des jeunes gens pauvres. Mais ce serait là une tromperie : je suis leur adversaire. Comment résoudre le problème que je me pose et qui est à deux faces : intellectuellement, c'est un jeu ; matériellement, c'est une tout autre affaire. Il va falloir bientôt que je gagne entièrement ma vie seul. Cela peut se faire ; je consens à supprimer un repas pour acheter des livres ; je l'ai déjà fait et, si ce n'est pas un plaisir, ce n'est pas non plus une grande peine. Mais la difficulté est ailleurs : se lever à sept heures, travailler de huit heures du matin à sept heures du soir et se remettre au travail de neuf heures à minuit, avec le régime alimentaire du pain noir, c'est sans aucun doute dur à soutenir. L'expérience acquise m'a montré qu'un garçon de dix-sept ans rencontre, dans ces combinaisons, un ennemi: le sommeil.

Au milieu de ces calculs, j'ai entendu parler de Chaumette, qui cherche un jeune homme à former pour lui succéder. Voilà la solution. Tous les problèmes matériels sont résolus ; je ne perdrai pas trois heures par jour dans les omnibus ; à cinq heures, chaque soir, je serai libre, et quelle occasion unique de voir, d'apprendre, de connaître les peuples, l'homme et son mystère 1 Je verrai l'Inde et ses sages, la Chine et ses lettrés, le

Japon et ses artistes. Il y a bien là de quoi enthousiasmer une imagination, même plus mûrie que la mienne. Tout bien calculé, et, je l'avoue, quelque diable me poussant, j'ai signé un contrat tout préparé où l'on a ajouté mon nom. Ma grand'mère a beaucoup pleuré le jour des adieux, et je crois bien qu'en revoyant son visage, devant les lucioles dansantes, j'ai dû laisser couler quelques larmes. Mais je ne suis plus un enfant : j'ai dixsept ans, j'ai signé un contrat, j'ai fait mille lieues à l'âge où les fils de bourgeois ne voyagent qu'avec leur maman. C'est déjà un résultat.

Les calculs de l'enfant de dix-sept ans n'étaient pas faux, Singapour est un des rares lieux du monde où les pensées de tous les peuples viennent se confronter, à nu, sans tricherie possible. Dans cette ville du trafic, j'ai connu la puissance de l'esprit. La plupart des voyageurs vous diront que Singapour est une ville très pittoresque, au climat tempéré par les moussons, et où l'on fait de merveilleuses affaires. Je puis dire que j'y ai fait ma vraie philosophie. Après vingt-cinq ans, je n'ai pas épuisé ses leçons. Je ne dis pas que j'en ai recueilli sur l'heure le bénéfice : c'est même exactement le contraire qui s'est produit ; ce n'était pas un jeune esprit, vénérant les illusions

du siècle passé, qui pouvait saisir le sens des réalités qu'il observait. Mais j'ai vu et j'ai retenu, et la vie m'obligeait à comparer les idées entre elles, à choisir, à confronter les systèmes et les faits. Je regarde comme un excellent exercice intellectuel d'être obligé d'abandonner, au milieu d'une nuit de veille, la lecture des Châtiments pour faire face à une petite émeute de coolies chinois, avec en tête la conviction que si, même sans barbe au menton, on ne réussit pas à maintenir le prestige de l'Europe, on risque d'avoir le crâne endommagé bien avant que la police ait été prévenue. C'est également un bienfait pour l'esprit que de s'arracher à Y Histoire de la Révolution Française pour rouler vers les quais, traîné dans un poussepousse par un homme presque nu à qui l'on donne quelques sous, de rêver à la mission révolutionnaire de la France dans le monde, et de constater, sans le vouloir, que hors le paquebot des Messageries qui arrive d'Europe, il n'y a pas un pavillon français aux quais ni en rade.

De cent, de mille faits de ce genre, qui imposent à l'esprit des comparaisons riches de signification, un enfant de dix-sept ans ne tire peut-être pas le plein enseignement ; mais s'il voit et s'il retient, il faudra bien qu'il en tire parti un jour ou l'autre. Cinq ans plus tard, ayant appris à mettre un peu d'ordre dans mon esprit, à faire une certaine critique des paroles et des actes, et à

classer le tout, je me suis trouvé beaucoup plus riche que l'excellent Alfred Binet sous la direction de qui j'avais fait de la psychologie expérimentale à l'aide du cylindre de Mare)'.

Et sans attendre ce moment, lorsque, ouvrant l'Emile, j'y lis que « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses : tout dégénère entre les mains de l'homme », je conçois que Ton fasse la lecture de la suite dans un jardin de l'Ilede-France, et même sous les sapins en Savoie, mais j'éclate de rire à la pensée du spectacle qu'offrirait Jean-Jacques à deux lieues de Singapour seulement, et à pas plus de mille pas dans la forêt que traverse la route de Johore.

En ce temps-là, j'entendais mieux Condorcet et les gens de sa suite, car je voyais la civilisation refouler peu à peu la sauvagerie et la barbarie dans le néant. Mais l'opération ne se faisait pas avec des manuels d'éducation civique, ce qui me causait un grand trouble. Et les pionniers laïques du progrès se frayaient des routes avec des canonnières, tandis que les missionnaires pénétraient dans les pays peuplés d'affreux sauvages avec leurs livres de prières et une boîte de quinine. Ce qui me donnait à penser qu'il n'y a guère que deux méthodes pour, faire entrer les peuples dans la civilisation : l'une qui consiste à verser son propre sang sous le couteau des païens, qui finissent par se convertir, après avoir massacré un certain

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nombre de missionnaires ; l'autre qui consiste à verser le sang des autres païens, sauvages, demisauvages, ou civilisés à la chinoise, qui finissent par accueillir la civilisation lorsqu'ils ont été massacrés en nombre imposant par les envoyés du progrès. On voit passer à Singapour assez de missionnaires, de voyageurs, d'explorateurs, d'expéditions de toute sorte pour savoir de science sûre qu'il n'y a pas d'autre méthode connue à ce jour. La première méthode est celle de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, qui n'est pas toujours imitée par ses concurrentes, lesquelles envoient souvent leurs missions après les canonnières, c'est malheureusement une méthode arriérée pour les esprits qui s'affirment dégagés des superstitions ; la seconde méthode est celle de la civilisation moderne, du capitalisme, disais-je alors. Je me demandais s'il y avait un troisième moyen de civilisation à l'usage de la République universelle, démocratique et sociale. Je n'en vis aucune application ; j'ai appris un peu plus tard que les socialistes estiment qu'il faut faire passer les peuples non civilisés sous le joug du capitalisme avant de leur faire connaître la vérité sociale intégrale, ce qui revient à dire qu'il y a bien une troisième méthode de civilisation qui consiste à faire verser le sang des autres par des agents du progrès qui sont indignes de ce progrès et que l'on saignera quand la concentration capitaliste

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universelle sera accomplie. C'est la méthode dite, en 1 921, de Moscou ou de la IIIe Internationale. Elle n'avait pas encore été appliquée en 1896, et j'étais dans un grand doute à son sujet, ce qui fit que, lorsque je rentrai en France, je n'avais qu'une faible confiance dans l'avenir du socialisme.

Ce n'était pas pour me permettre ces observations et les réflexions qu'elles entraînent que Chaumette avait payé mon passage à bord d'un paquebot des Messageries Maritimes et m'avait fait signer un contrat. Le contrat était vraisemblablement un marché de dupes ; il }r avait une partie non écrite que je n'ai jamais connue. Mais la dupe ne fut pas l'enfant que j'étais : Il y avait un contrat : je l'exécutai. J'appris le malais pour pouvoir acheter et vendre mille choses d'Europe et d'Asie à des Chinois, à des Arabes, à des Hindous, et aux Malais eux-mêmes. Les montres tenant une place importante dans les relations de l'Europe avec l'Asie, j'ai inscrit avec précision, sur des bordereaux, les numéros d'un nombre considérable de montres qui venaient de la Chauxde-Fonds et qui allaient mesurer le temps dans les sultanats de l'intérieur. J'ai acheté du thé et j'ai vendu des cotonnades. Ces exercices étaient faits avec une honnêteté louable, sous la prési-

dence de Chaumette, avec le concours de gens qui appartenaient aux nations les plus diverses. Selon la recommandation d'Eugène, je pensais à ma grand'mère tous les jours et j'observais Chaumette.

C'était un homme avec qui l'on pouvait vivre et qui mettait de la gaité dans une maison. A quarante ans, il était resté jeune, et quinze années presque ininterrompues de colonies ne lui avaient pas fait perdre son allure parisienne. Bans la mesure où l'on peut marquer une élégance personnelle avec l'uniforme vêtement blanc des Européens sous les tropiques, il était élégant. Sa conversation était agréable : il connaissait l'Extrême-Orient mieux qu'un Parisien ne connaît son quartier ; il possédait toutes les histoires que l'on se raconte, dans les hôtels ou sur les paquebots, de Poulo-Pinang à Yokohama. Ses discours ne révélaient pas qu'il eût une morale inflexible ; mais en ceci, il n'était pas très différent d'un nombre considérable de ses semblables qui ont accès dans les maisons bien tenues. Mais c'était un homme aux aspects multiples : chez lui et chez les Français que nous fréquentions, on n'en voyait qu'un. Avec un peu d'observation, on en soupçonnait d'autres. C'était, au fond, un aventurier, qui se donnait le plaisir de payer patente. Les trafics normaux ne l'intéressaient que dans la mesure où ils lui fournissaient une as-

sise, un port d'attache. Son plaisir personnel était l'aventure : il partait, parfois, pour l'intérieur, pour des tournées que justifiait mal son commerce. Que vendait-il ? Qu'achetait-il ? Vendaitil même ou achetait-il quoique ce soit? Je n'en ai jamais rien su. C'était surtout un fantaisiste pour qui le bonheur est de changer de ciel, de quitter sa maison pour vivre et rêver sur la natte, dans une jonque, sur quelque rivière, le vent le poussant vers un pays qu'il ne connaissait pas encore. Parfois, le soir, il nous laissait dîner seuls, et allait prendre son repas dans un restaurant chinois. Il aimait à se mêler à la foule chinoise, ou à la foule indigène ; ce sentiment d'exaltation qu'un Européen connaît à Paris, sur le boulevard, il le trouvait sous les arcades du quartier chinois, au milieu des promeneurs de toutes les nations d'Asie ; s'il éprouvait du plaisir dans des réunions de Français, il était visible qu'il en prenait plus dans ces réunions que je voyais se tenir chez lui et où venaient des gens de tous pays, qui tenaient des conversations en dix langues et dont la caractéristique commune était que leur nationalité respective devenait incertaine. La clé de cette vie singulière, qui mettait dans la maison un malaise indéfinissable et non sans u.i attrait trouble, je finis par la posséder : Chaumette était depuis longtemps pris par l'Asie, tiré par elle non par la tête mais par les pieds. C'est une aventure

connue, et que Kipling a décrite plusieurs fois : Lin Européen, gagné d'abord par l'exotisme, qui perd peu à peu sa nationalité, puis sa race et qui finit par plonger dans la vie asiatique, avec l'obscur sentiment d'une déchéance. Quand vous rencontrez des gens de cette espèce, il vaut mieux volis abstenir de les fréquenter : faites des affaires avec eux, écoutez-les à une table de café, où ils sont souvent tout à fait intéressants, mais sachez que des hommes qui sont ainsi à mi-chemin entre l'Europe et l'Asie n'ont plus les mêmes valeurs morales que vous, et qu'il doit même y avoir un moment, pour eux, où le bien et le mal sont entièrement confondus.

Je soupçonnai cette situation plus que je ne la compris, car je ne voyais qu'une petite partie de la vie de Chaumette. Ma défense naturelle, c'était le mondes d'idées apportées d'Europe. Chaumette m'avait-il fait venir pour se rapprocher de l'Europe ou pour me gagnera l'Asie? Il hésitait sans doute : il essayait de se tenir à mi-chemin, créant autour de lui une petite nation ; il avait auprès de lui un Chinois dont il avait assuré l'éducation, qui parlait le français comme un Parisien, qui ne croyait plus à rien et qui était d'une rare habileté commerciale ; il voulait faire venir son père et sa mère, pour qui il avait acheté une maison en pleine ville chinoise. En somme, il tentait d'avoir une vie organisée, mais campée

plutôt qu'assise entre deux civilisations, dans cette zone intermédiaire où Ton échappe aux jugements de l'une et de l'autre. Il lui arrivait de se féliciter, en termes inquiétants, de la liberté qui était la sienne, affirmant qu'il n'y avait aucun paj's au monde où l'on pouvait être plus libre. Je distinguais que cette liberté n'avait pas de parenté avec celle que j'avais appris à aimer dans mon enfance, et qu'elle s'exerçait sur un terrain où l'on n'avait dressé pour moi que des barrières.

Chaumette dut voir rapidement que je ne serais pas l'homme sur qui il avait compté pour une confiance particulière. Moins de trois mois après mon arrivée, il m'annonça qu'il allait associer à ses affaires un Hollandais qui arrivait de Paris. Le Hollandais, courtois et correct, mais parfaitement antipathique, vint s'installer dans la maison avec tout un matériel de chasse, et accrocha aux cloisons de sa chambre les portraits de toute sa famille et de sa fiancée. Chaumette partit en voyage. Une semaine plus tard, une nuit, le Hollandais vint m'éveiller brusquement : la maison brûlait. Il était déjà en tenue de ville. Les habitants de la maison eurent juste le temps de s'habiller et de sortir; Mme Chaumette, la Chinoise, quitta sa chambre au moment où le plancher s'effondrait. L'incendie fut splendide, la maison étant presque entièrement en bois : lorsque les pompiers arrivèrent, il ne restait plus que les murs ; meubles

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et marchandises étaient entièrement détruits. Après une enquête qui aboutit à établir le chiffre des pertes de Chaumette, la Compagnie d'assurances liquida le sinistre. L'association avec le Hollandais lut rompue peu après. Chaumette décida d'aller s'installer à Hong-Kong : j'avais signé un contrat poLir Singapour et non poLir Hong-Kong; ce fut pour moi une bonne occasion de rompre avec Chaumette et de traiter avec un Français qui, lui, était abonné à des journaux età des revues de France, possédait une bibliothèque française bien constituée, ne manquait pas l'arrivée de la malle de France, ne fût-ce que pour entendre parler français, et avait construit une maison de chez nous avec un jardin à la française. Je n'etis plus de nouvelles de Chaumette que par de vagues rumeurs de paquebot, et j'eus l'occasion de remercier Eugène.

Alors, la tête en France, les yeux ouverts sur l'Asie, j'ai regardé les peuples, le ciel et la terre.

J'ai vu le soleil se lever et se coucher sur les eaux des détroits, des ciels de pur azur, de turquoise et d'or, des nappes de sang glisser dans la mer incendiée, et les ténèbres soudaines trouées par d'éclatantes étoiles; j'ai vu la mer paisible ou tourbillonnante, au flot vert ou laiteux, étin-

celant ou sombre, illuminé la nuit lorsque les phosphorescences dessinent en lignes lumineuses le corps qui s'y plonge, lorsque la barque ouvre dans l'eau un sillon de feu, lorsque la rame laisse retomber des gouttes d'or en fusion sur le miroir éteint de la rade endormie. J'ai connu la lumière qui rajeunit le monde dans la fraîcheur des matins où, dans le silence, les choses sortent peu à peu de la brume légère et où l'esprit se croit au jour même de la création de la terre et des eaux; j'ai connu la lumière qui tue dans les midis, où l'âme tremble devant le feu qui va consumer les corps; j'ai connula lumière quis'éteint dans unsoufflequi parcourt la cime des arbres et qui laisse l'esprit devant le mystère d'une vie qui demeure dans les ténèbres, à l'heure où le flot mourant qui te baigne, l'air sans brise, la terre et ton sang sont parcourus par un même frisson, et qu'il te semble que ton sang coule dans l'univers, l'air et l'eau dans tes veines et que tu entres dans le sein de l'Eternel.

J'ai vu la forêt, où la terreur habite, sous les voûtes sombres, dans les enlacements des lianes, les réseaux d'épines, sur le sol jonché de végétations mortes, où le silence de midi étouffe le corps et te donne l'angoisse de ce qui est caché, où l'heure de l'orage te donne le vertige de la destruction, où la nuit tombante te fait fuir devant l'immense voix qui s'élève de toutes parts et qui te

révèle soudain les milliers et les milliers de présences, de l'insecte au fauve, que tu n'avais pas soupçonnées.

J'ai connu les jours où il semble que, devant les spectacles de la nature qui n'éveillent aucune image de l'enfance, l'on est retranché de tout ce que l'on aime et de tout ce qui vous aime, où l'âme est en détresse et crie de désespoir. Et j'ai connu les jours où, devant les cultures, près d'un village, mille aspects familiers apparaissant, les cloches d'une église me faisaient chercher la route qui conduit à la maison de mon enfance.

Il y avait la ville, la ville une et multiple, ville de marchands qui ne pensent qu'au négoce, mais où l'histoire du monde est inscrite. Parce qu'elle est la porte de cette route des mers qui unit le Céleste Empire et le Pays du Soleil Levant à l'Europe, les marchands de la Cité ont demandé au Léopard de planter ses griffes sur la terre malaise. Un sultan, souverain nominal de ce pays, est exilé dans une île lointaine; son peuple est demeuré, occupant un quartier de la ville, quelques villages le long des côtes ou dans l'intérieur de l'île. La ville et sa banlieue sont livrées aux Chinois qui l'envahissent. Ceci parce que Singa-

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pour est sur la route du thé, de la soie et des cotonnades.

Quand vous arrivez de France avec des idées toutes faites sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, sur le rôle de l'Angleterre mère des Parlements, vos idées sont violemment blessées. Vous êtes venu par Port-Saïd, où vous avez vu des habits rouges, par Aden, où vous avez trouvé des soldats anglais, par Ceylan, où vous avez été salué sur le quai par un policeman anglais. Vous ne l'ignoriez pas; mais vous l'avez vu de vos yeux, et vous vous rendez compte que, de Gibraltar au Japon, la route est jalonnée d'escales anglaises, et qu'il a fallu déplacer du monde, renverser des trônes, bousculer des peuples pour organiser ces escales et les placer sous l'autorité effective de Sa Majesté britannique. Cela ne vous causeaucun plaisir, surtoutsi vous vous entendez traiter de bloodv Frenchman par un fonctionnaire anglais. Passe si c'était la France qui fût là, car chacun sait que la France de la grande Révolution est l'amie des peuples, la libératrice des opprimés. Mais l'Angleterre ? Vous commencez à douter de la solidité des principes qui vous ont été enseignés. C'est alors que, lorsque vous êtes Français, vous avez une nouvelle sympathie pour Dupleix et que vous murmurez les noms de cinq villes de l'Inde où l'on ne risque pas d'être traité de bloody Frenchman : Pondichér}'', Mahé, Chandernagor, Karikal et

Yanaon. Et vous êtes bien obligé de vous représenter que ce^n'est pas par les vertus du suffrage universel que les événements se sont accomplis dans les lieux du monde que vous avez traversés. Puis-je avouer que j'avais quitté Paris avec l'idée confuse que je verrais des peuples gémissant dans les fers (sauf, toutefois, dans Tlndo-Chine française où nous"apportions les lumières) ? Quand je fus convaincu que les peuples ne gémissaient pas, que quelques-uns paraissaient trouver leurs chaînes très légères, mais que, néanmoins, ils étaient prêts à jeter à la mer tous les hommes de ma couleur et à s'entre-tuer ensuite, j'eus les plus grands doutes sur la valeur des idées que j'avais apportées dans mes malles et dans mon esprit. Je m'en tirai sur le moment en pensant que le grand travail de libération ne faisait que commencer, que la France (avec ses colonies) était le seul pays de l'univers où la fraternité des peuples était une réalité, que tout le reste du monde était soumis à l'empire de la Force brutale.

Je dois dire que c'est là une explication qui ne satisfait pas beaucoup l'esprit. Jl en a été fait le plus grand abus depuis un quart de siècle. Ceux qui l'acceptent savent bien qu'elle ne résout rien. Il reste à comprendre comment cette force se maintient. Quand je regardais la foule grouillante des peuples dans North and South Bridge

Road, et que j'y cherchais la force qui régnait, je ne parvenais à voir qu'une douzaine d'agents de police. Il y avait bien la force cachée dans les casernes, et un bateau de guerre qui faisait le fanfaron dans la rade. Mais, selon l'heure, cela tient tout ou cela ne tient rien. Si je me donnais ce complément d'explication que ces peuples asiatiques sont inférieurs et ne peuvent résister au moindre appareil de force européen, rien n'était résolu : des centaines de gravures, exposées aux étalages des marchands japonais, me montraient les épisodes de la guerre sino-japonaise, qui se terminait. Et ces peuples malais, qui rappellent, par tant de côtés, les sujetsdu Mikado, étaient-ils si peu aptes aux exercices guerriers ? Il ne fallait pas chercher bien longtemps en ville, en ce temps-là, pour trouver quelque mutilé qui avait passé par les mains de leurs pirates, et les Atchinois n'ont jamais cessé de tenir en haleine les soldats de la Reine de Hollande. La force explique et n'explique pas.

Quand on est à mille lieues de chez soi, dans un pays où ni Gambetta ni Jaurès ne sont venus faire de discours, mais où ce qu'on nomme leurs idées fait partie de votre bagage, il faut bien confronter les idées avecles faits. Je ne cessais de faire ces confrontations. Qui règne dans ce monde, la Force ou l'Esprit ?

Me voici sous les canons anglais, dont l'un vient

d'annoncer l'arrivée de la malle d'Europe. Je vais au quai. Trois mois plus tôt, j'ai fait partir pour Paris une longue lettre demandant des vins, des tissus, des conserves, des objets de toute sorte ; j'ai en mains une lettre qui annonce l'arrivée de la cargaison. J'attends. Voici le bateau qui a fait ses mille lieues, et qui n'a pas plus de retard qu'un train de Brest. Les coolies lui donnent l'assaut ; cela ressemble à un pillage. Une heure plus tard, je suis en possession des barriques et des caisses, et je trouverai tout ce qui est annoncé, y compris les cigarettes de la Civette que j'ai demandées pour avoir une odeur de Paris. Pour vous, qui faites chaque jour des opérations de ce genre entre Mantes et Paris, cela vous paraît tout simple. Voulez-vous penser un instant à ce que cela représente d'ordre dans le monde, à la somme formidable d'efforts accumulés pour que la grue d'un bateau (qui a été pendant un mois une forte petite chose sur les mers) dépose à mes pieds, au jour dit, à l'heure dite, les choses d'Europe que j'ai demandées trois mois plus tôt ? On entrevoit d'innombrables usines, des écoles au-dessus des usines, des chantiers, des trains, des phares, et au-dessus, comme symboles, les figures de Denis Papin et de Colbert. Si vous arrêtez votre pensée sur ce fait si commun, vous vous rendrez compte que l'arrivée de ce bateau est plus étonnante que toutes les aventures des Mille et une nuits.

Ayant fait ces constatations, je conclus que, conformément aux vérités qui m'ont été enseignées, c'est à l'Intelligence et au Travail que je dois ces bienfaits. Condorcet et Jaurès ont raison : Il ne reste qu'à fondre tous les canons et à proclamer la république sociale dans le monde entier, afin que les rois et les soldats ne prélèvent plus de tribut sur notre travail et nos échanges. Làdessus, conflit avec des coolies chinois, une menace sourde autour de moi ; je vois une haine bestiale dans des yeux bridés. Il faut bien que je pense que si la république sociale était proclamée d'un bout du monde à l'autre bout, jamais le paquebot qui vient d'Europe n'aurait pénétré ici ; il aurait été pillé dans les Détroits par les pirates, ou quelque bande de Somalis l'eût fait échouer au Cap Guardafui, où les Arabes l'eussent ensablé avant Suez, ou bien, plus sûrement, jamais la Compagnie des Messageries Maritimes ne l'eut laissé sortir du port de Marseille. La force et l'intelligence seraient-elles associées pour gouverner et organiser le monde ? Je laissais la question sans réponse.

La ville est uneetmultiple. Son dieu estceluides marchands. Il est pacifique. Est-ce lui qui établit la paix entre les peuples qui sont ici et qui lui

rendent unanimement hommage ? J'aurais voulu le penser, le croire. Mais la ville me révélait ses visages divers : ses cent mille Chinois faisant tous les métiers, ses Malais pêcheurs, paysans, jardiniers ou cochers, ses Parsis marchands de soieries et de parfums, ses Malabarais terrassiers, ses Klings blanchisseurs, ses Arabes changeurs, ses Cheetys usuriers, ses cent visages de l'Inde, des plaines et des montagnes, ses Juifs, ses Arméniens, ses Eurasiens, métis de toutes les races, ses Levantins, ses Anglais maîtres de la banque et du haut commerce, ses Européens de toutes nos nations, tous trafiquant les Lins avec les autres, mais s'isolant les uns des autres, créant dans la ville autant de villes que de peuples, vivant en paix et prêts à se massacrer les uns les autres. La paix n'est pas entre eux ; elle est sur eLix. C'est, je crois bien, Melchior de Vogué qui, par la différence entre ces deux seuls mots, a indiqué tout ce qui sépare les conceptions d'un pur humanitaire de celles qui naissent dans l'esprit d'un homme qui aie goût du réel. Je ne connaissais pas alors cette distinction : le réel me l'imposait ; il fallait bien que je la fisse ; mais mon esprit, formé selon les dogmes de la libre fraternité des peuples, la repoussait.

La paix régnant, sous le couvert des canons anglais masqués par des rideaux d'arbres fleuris, avec l'aide de cet ordre qui permettait aux mar-

chandises d'arriver au port à jour rixe, il y avait une certaine fraternité dans la ville. Et le spectacle en était la grande curiosité, qui me donnait chaque jour un plaisir nouveau. A Paris, le commerce m'avait paru une occupation indigne d'un homme cultivé, ami des hommes et des arts. A Singapour, c'était le plus beau des spectacles, passionnant comme la comédie et plus riche de couleurs et de décors que les plus étonnantes féeries.

Le centre en était ce quartier du haut commerce européen où la poste, la douane, les banques et quelques magasins sont autant de palais construits selon les plans d'architectes venus peut-être de tous pays, mais ayant un goût commun pour l'architecture polychrome et qui ont dressé des façades dont le bleu, l'ocre, le rose et le vert n'offensent pas les regards. Quand vous avez touché un chèque dans un de ces palais où des Chinois vêtus de soie font sauter les piastres d'argent avec une élégance dédaigneuse, et que vous passez dans une ruelle voisine pour acquitter quelques droits chez le fermier chinois des alcools, vous vous trouvez dans une maison sordide qui sent le poisson séché et où de vieux Chinois à lunettes vous donneront votre acquit avec de beaux caractères dessinés au pinceau sur des carrés de papier rouge. En une matinée vous aurez vu passer dans vos bureaux presque toute l'Asie, depuis ce beau Musulman de

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l'Inde, si grave et si noble sous son turban et ses longs manteaux de soie, jusqu'à ce Malais de l'intérieur, hirsute, à face presque féroce, dont vous vous étonnez qu'il n'entre pas chez vous tout armé. C'est un plaisir des yeux et de l'esprit que de traiter les affaires dans ces conditions, quand il vous faut exercer vos facultés contre toutes les ruses asiatiques, en prenant soin de ne point faire d'offense à Mahomet ni à Confucius, pendant que votre serviteur chinois balance, au-dessus de vous et de vos visiteurs, le grand pankha blanc qui fait passer la brise sur vos délibérations.

Vous quittez votre bureau dans le milieu du jour : vous prenez votre repas dans ce quartier des hôtels, tout en jardins où frémissent les palmes, coupé de rues qui sont de hautes voûtes de verdure et de fleiirs : devant vous, la mer, les centaines de barques dansantes, des voiles rouges qui volent vers le large, les bateaux dans la rade, les îles à l'horizon.

Vous parcourez la ville : voici la ville chinoise, les artisans et marchands y sont réunis par groupes de métiers ; une rue est pleine d'objets d'or et d'argent, une autre de chaussures blanches, une autre encore de cercueils rouges et jaunes ; les enseignes multicolores flottent ; c'est le lieu du mouvement incessant et du bruit ; un doiible courant ininterrompu de pousse-pousse et de voitures emplit la rue, l'ordre se faisant et se défaisant à

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chaque instant à grands cris. Se repose-t-on jamais dans ces lieux où tous les visages expriment l'àpre volonté du gain ? Voici les rues des Parsis qui sont comme des femmes ; les rues des Juifs, où des Juives épaisses traînent leurs longues robes; voici, dans les faubourgs, les quartiers hindous, où les femmes si belles, bagues aux orteils, anneaux d'argent aux oreilles, portent sur leurs épaules les grands vases de cuivre jaune, où les enfants bruns tout nus jouent dans la poussière rouge ; la ville portugaise, avec ses centaines d'Albuquerque, de da Silva, et de da Souza, qui se croient tous de sang noble, et descendent des navigateurs par les femmes indigènes, qui gagnent vingt piastres par mois dans les bureaux, et qui, pour tenir leur rang, offrent au regard le spectacle de leurs salons grands ouverts sur les vérandas : la ville malaise enfin, aux maisons assises sur les pilotis plantés sur les bords de la rivière, et dont les habitants, court-vêtus d'étoffes sombres, dédaigneux des richesses de l'Orient et de l'Occident, paraissent attendre qu'Allah anéantisse cette ville de trafiquants étrangers qu'ils ne comprennent pas et qui ne les comprend pas.

Sur ces peuples différents, la paix règne : le jour durant, il semble qu'une grande fusion s'opère, dans les bureaux, les magasins, sur les marchés, dans la rue, où tous se rencontrent et paraissent accorder leurs âmes. Mais, au jour tom-

bant, des appels retentissent dans les temples, chants et musiques s'élèvent, et chaque peuple retourne à lui-même, cherchant son Dieu dans les ténèbres.

C'est alors que tous les Européens fuient le centre du trafic, font quelques tours d'esplanade, se saluant les uns les autres, traversent en hâte ces rues et ces quartiers où ils se sentent devenus tout à fait étrangers, et vont retrouver femme, enfants et amis, dans la forêt, découpée en parcs et en jardins, qui entoure la ville et où sont cachées les résidences. L'Européen retourne à l'Europe. Sur les vérandas fleuries d'orchidées, des hommes, qui n'ont pensé qu'au trafic tout le jour, ouvrent les yeux sur ce qui les entoure : le cocher et le jardinier malais, agenouillés sur les nattes, remercient Allah, les serviteurs chinois, passant silencieusement, se demandent si c'est aujourd'hui que l'on découvrira leurs vols ; la forêt toute proche est pleine de bruissements que l'oreille ne reconnaît pas. D'une résidence voisine, vient la musique d'une chanson que l'on a entendue en Europe. Alors, penchés sur la nuit, les hommes regardent l'ombre pour y voir ce qui est dans leur esprit : les montagnes d'Ecosse, les cerfs dans les bois du Harz, les villages du Valais, Régent Street, le pont des Arts et Notre-Dame de Paris.

Il est venu un temps où, chaque soir, je voyais

mon pays, et ma grand'mère assise près du poêle dans sa maison ; un temps où, en plein jour, je voyais mieux les rues de Paris que les rues de Singapour. Je commençais à vivre dans une angoisse constante, et j'eusse volontiers donné la lumière et le chant de l'Orient pour entendre une sonnerie de clairons sur la grand'place de mon village. Je le dis à mon ami Martin, le planteur, qui vivait depuis vingt ans seul dans ses plantations. Il habitait à trois lieues de la ville, près de la mer, complètement isolé, recevait ses amis chaque mois, passait son habit trois fois par an pour aller aux bals officiels, régnait sur un village malais, recevait Y Intransigeant et était heureux. Je lui exposai qu'il me fallait rentrer en France, à cause du grand trouble où étaient mes idées, et que c'était seulement à Paris que je trouverais la vérité. Martin me dit son sentiment : « Vous avez tort : ici nous sommes des aigles, là-bas nous sommes des oies. » Il essaya de mé retenir. Il pensait que je n'avais besoin que de reprendre un peu d'air dans un pa)^ français et me conseilla d'aller quelque temps en Cochinchine. Je le fis. Mais, en arrivant à Saigon, je courus chez le libraire de la rue Catinat. Dans le paquet de livres que j'emportai, il y avait un petit livre de Richepin, les Réfractaires, qui prédisait la mort de la bourgeoisie et annonçait le triomphe de l'innombrable prolétariat. Je le lus d'un trait. Le lendemain, mon

parti était pris. A la malle suivante, je partais, l'âme altérée des vérités nouvelles.

Je traversai les Détroits la gorge serrée, l'esprit tendu. Je revis Singapour, pendant une brève journée d'escale. Nous quittâmes le port vers le soir. J'emplis une dernière fois mes yeux de la gloire des Iles dans le soleil couchant. La nuit vint : il n'y eut plus que la masse sombre des terres au raz de l'eau, quelques feux... O palmes dans l'azur, plages au sable d'or, je ne vous verrai plus !

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