CHAPITRE III
Je hais le siècle passé ; il a été le siècle de l'Argent ; il ne reconnaissait pas à l'homme le droit de vivre pauvre. Un état social bien ordonné doit accorder à ceux qui l'aiment le bénéfice de la pauvreté. Je ne parle pas de la pauvreté parente de la misère, fruit de la déchéance, de la paresse et du vice. Je parle de la pauvreté acceptée, voulue par l'homme qui aime le renoncement, ou la science, ou la gloire, et qui, s'il crée, par son action, des biens dans ce monde, ne veut pas les voir entre ses mains. Un siècle produit toujours, heureusement, des pauvres de cette sorte. Il y a eu des temps, il y a des pays où ils sont honorés, ou traités simplement comme des hommes sains. Le siècle passé les repoussait ; il en avait honte ; il accordait son respect à la parole insensée d'un crétin habile devenu gros bourgeois à la force du poignet ; il tenait en dédain la parole du sage qui n'était point dorée. J'ai une haine personnelle pour M. Guizot qui a lancé à son siècle ce mot d'ordre : Enrichissez-vous. C'est un mot qui retentit encore dans notre temps. Mais
il a tout de même beaucoup moins de prestige. Les réflexions que je vous présente sont celles que je fais aujourd'hui ; mais elles expriment assez bien les sentiments que j'éprouvais en rentrant à Paris, après dix-huit mois d'absence. J'étais parfaitement décidé à tout sacrifier à une vie d'études. Mes parents et leurs amis dirent alors : 77 11 est pas guéri. Je ne les critique pas ; je ne leur reproche rien ; ils ont su ou ils savent que je les aime tous, et s'ils en ont douté un instant, ceux qui sont morts ne sont pas partis inquiets sur mes sentiments. Et pour ceux qui restent, Louise, Georgina, Marguerite, Laurentine, Noémi, Julie, parce que vous êtes des femmes, vous ne vous êtes jamais trompées. Mais quoi, nos grands-pères, nos grand'mères avaient les idées que le siècle leur avait données. On me regarda avec stupeur : quoi, jen'avaispas renoncé àdes idées qui ne mènent à rien, à aucune situation ? On travailla encore à détruire des projets si tenaces. Je me tus, ne cherchant que le temps d'organiser ma vie. Je buvais à grands traits le vin nouveau, qui sortait des cuves révolutionnaires, en silence. Mon grandpère le soupçonnait ; il était aux derniers jours de sa vie : il vit entre mes mains un livre qui l'inquiéta, et loua encore avec passion la République. Je lui parlai de Panama : il baissa la tête, et j'eus un regret amer de mes paroles. Nous ne parlâmes plus que de l'industrie et de mes voyages. Peu
après, il mourut en laissant l'ordre de graver sur sa tombe : « Ci-gît un républicain qui vécut pour la République et non par elle. » C'est ce jour-là que je compris que ma vie d'homme commençait. Il ne me laissait rien, ce dont je fus seul à ne pas m'étonner. Ma grand'mère voyait sa vie devenir plus difficile ; elle mêle dit tendrement. Je revins à Paris, comptant que je serais matériellement seul, sans aucun appui pour atteindre mes buts.
J'entrai d'un coup dans l'anarchie. Ce n'est pas la suite logique de mon expérience personnelle; je le sais. Pendant longtemps, les leçons de mes vo}rages furent enfouies sous la cendre du feu qui me consumait; il ne me restait que l'éblouissement de l'Orient. Mais j'avais à résoudre un problème qui me précipitait dans l'anarchie. J'avais dix-huit ans, l'appétit âpre de la Science, et je me voyais invité de tous côtés à gagner de l'argent, tandis que je savais qu'un nombre considérable de gaillards encombraient inutilement les écoles et facultés, uniquement parce que leurs pères étaient venus avant eux. Ainsi, pensais-je, le monde de l'esprit ne s'ouvre aisément qu'à l'argent, qui le méprise. Cette apparente contradiction ne manque pas d'explications, et, depuis, je les ai bien trouvées moi-même et les ai dites, non sans excès de langage.
La difficulté où j'étais est de tous les temps, et il sera toujours peu aisé pour un Etat, aussi bien
organisé soit-il, d'aller saisir ces esprits qui naissent dans les lieux où il n'est pas prévu qu'ils naîtront et où ils risquent de provoquer des désordres, au lieu de servir le bien commun. Mais ce sont là des réflexions que l'on fait plus aisément lorsque l'on voit ces choses avec un peu de recul qu'au moment où on les subit. Et j'ajoute que le siècle dernier avait accru fortement cette difficulté de tous les temps : c'est un fait que rien n'a remplacé l'Eglise dans cette tâche de recrutement des intelligences noyées dans la foule obscure. L'Eglise les prend quand elle les trouve, l'âge ne faisant rien à l'atîaire ; l'Eglise agit comme une personne éclairée. L'Université moderne prétend la remplacer, mais elle agit comme une machine. L'Eglise a une âme; l'Université moderne n'a qu'une administration. A dix-huit ans, ayant examiné la situation, je ne tirai tout d'abord que cette conclusion : la louange de la Science par les bourgeois démocrates n'est qu'une mystification ; ces gens-là ne se sont occupés de donner la Science au peuple que pour faire de bons employés, de bons ingénieurs, et des professeurs pour former les uns et les autres; leur objet, c'est de gagner de l'argent ; quant à la pensée pure, ils s'en désintéressent complètement. Dans ces conditions, je me sépare d'eux; je ne leur dois pas grand'chose; désormais, je ne leur devrai rien. Ils ont proclamé la libertée, limitée à leurs besoins ; j'applique
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leurs principes, et je proclame la liberté intégrale, donc l'anarchie, afin que les biens de l'esprit ne soient pas monopolisés par ceux qui en font un instrument de richesse et de domination, mais appartiennent à tous ceux qui en sont dignes. On m'avait enseigné l'amour de la Révolution; je le poussais à ses dernières conséquences, et voilà tout. Je lus chaque semaine les Temps Nouveaux et le Libertaire et, chaque mois, la Société Nouvelle et la Revue Blanche. J'étais encore l'hôte d'une de mesgrand'tantes : elle-même etsesenfantss'inquiétaient d'une transformation que je cachais mal. Ce garçon n'était donc pas comme tout le monde? Pour avoir une paix provisoire, j'acceptai d'entrer dans une agence de publicité et je louai une chambre au sixième étage d'une maison monacale, sur la frontière du quartier Latin. Je saisis la première occasion de rompre avec l'agence de publicité, et je fus libre.
Mon plan était fait, et je le mis à exécution. Agir seul, afin de n'être pas plus tard l'obligé de quelque bourgeois, afin de me cultiver et de vivre dans une indépendance intellectuelle rigoureuse. Je possédais mon lit, ma table à écrire et ma bibliothèque. 11 me restait à assurer l'existence quotidienne par des moyens qui ne me prissent que quelques heures par jour; je trouvai cela auprès de Georges Blondel, l'économiste, et d'André Blondel, le savant électricien, tous deux bons
catholiques, à qui je ne celai point que j'étais anarchiste ; ils ne s'en étonnèrent pas et j'eus avec eux, pendant plusieurs années, les plus cordiales relations. Mes travaux auprès d'eux me laissaient toute la liberté que je désirais et je pus répartir mon temps entre des cours que j'étais obligé d'aller chercher aux quatre coins de Paris : j'entendais un cours de littérature latine au Panthéon, je traduisais YAnabase rue Milton, je faisais des mathématiques à Saint-Sulpice. Ce n'était pas d'une commodité extrême; mais cela me donnait le droit d'avoir beaucoup de mépris pour les bourgeois, qui sont comblés dès leur enfance, et je rencontrais des professeurs qui étaient vraiment de braves gens, et dont la satisfaction était de communiquer un peu de leur science à de jeunes hommes pauvres.
J'étais maître de moi-même et selon ce que j'avais décidé autrefois. Mon revenu était mince; je n'avais pas à m'en plaindre, le voulant ainsi. J'y ai gagné d'apprendre que l'ascétisme se pratique plus aisément que Ton ne croit, à condition toutefois que l'on ait en tête une raison de le regarder autant comme une nécessité que comme une vertu. Un repas de lait pur et de beau pain noir, fait à la fenêtre d'un sixième étage, devant la ville ensoleillée, donne des satisfactions profondes à celui qui le regarde comme un moyen de libération devant la Société bourgeoise.
Je ne recommande pas cette méthode aux jeunes gens. On ne l'applique pas chaque jour avec un égal bonheur, car, lorsque les beaux jours donnent à la nature un nouvel attrait, les jeunes gens que la nécessité retient devant leurs livres regardent avec mélancolie les troupes joyeuses qui fêtent la renaissance des choses ; quelques fleurs sur votre table ne tiennent pas lieu de tous les biens du monde. Mais il faut choisir. J'avais choisi, et j'observai la loi que je m'étais donnée. Ce ne fut peut-être pas sans défaillance, car il m'arriva, un jour de fatigue, d'exposer mon cas à un bourgeois de ma parenté dont la richesse solide m'était connue et qui était sans enfant. Une me répondit pas. Ce fut une courte honte, pour lui ou pour moi, je ne sais; son excuse est qu'il avait des charges; il faisait les frais de l'élection d'un député socialiste. En outre, je lui avais écrit en homme d'affaires, lui représentant que je serais peut-être un bon placement; j'avais eu tort : j'aurais dû faire appel à son cœur. Sur le moment, je n'eus de cette déconvenue qu'une raison de plus de vouloir la chute de la bourgeoisie, et toutes les relations d'amitié entre elle et moi furent supprimées.
J'ai vécu au pa}'s d'anarchie quatre années pleines, de 1897 à 1900. Ce sont les années où l'anarchie est devenue en France une doctrine de gouvernement, si l'on peut accoupler ainsi deux faits qui s'excluent l'un l'autre. J'essaierai de dire comment. Il y a là une période dont l'histoire n'est pas encore faite. Je verse mes souvenirs au dossier. Mais je n'entreprends pas ici un récit historique ; mon propos est de dégager le sens de ces années. C'est la période critique de ma génération. Il y a une coïncidence curieuse entre le passage d'un siècle à l'autre et la transformation des esprits en France. Le siècle de la Révolution et de l'argent expire dans l'anarchie, très exactement en 1900. C'est à ce moment-là, non moins exactement, que commence le siècle qui sera le siècle de l'ordre et de l'esprit : c'est en 1900 que Maurras a institué l'Enquête sur la Monarchie ; c'est en 1900, très exactement, que l'on discerne les premières réactions contre l'esprit révolutionnaire chez les hommes de ma génération.
En 1897, le pays d'anarchie était un pays où pouvaient fréquenter les honnêtes gens. Les hommes d'ordre croient en général que les hommes de désordre sont d'horribles personnages, à l'âme noire, pleine de passions sanguinaires,
de haines sombres et féroces, ayant l'appétit de la destruction. C'est une grosse erreur. Les groupements révolutionnaires appellent à eux, nécessairement, des hommes qui possèdent ces caractéristiques antisociales, et il y en a plus chez eux que dans les groupements d'ordre, pour la raison bien connue qu'un pillard trouve toujours à piller pendant une révolution quelle qu'elle soit. Mais c'est surtout vrai pendant les périodes de révolution déclarée. En temps de paix, les groupements révolutionnaires sont formés d'hommes qui ne diffèrent des autres que par l'esprit, et qui ne sont ni plus ni moins sanguinaires, ni plus ni moins haineux que la plupart de leurs contemporains. Il se peut même que, inférieurs par leur philosophie sociale à un citoyen normal qui ne possède que deux ou trois bons principes d'ordre, ils soient d'une qualité morale supérieure à beaucoup d'hommes respectables, même choisis parmi les piliers de l'ordre moral et social. C'est ce qui fait souvent le prestige des révolutionnaires, beaucoup plus que leurs idées, que le bon sens commun juge absurdes, avec raison. Il n'est pas rare, et je dois même dire que c'est fréquent, que les théoriciens de l'anarchie intégrale soient des hommes mus par la volonté de créer de l'ordre. Ils ont tout simplement une autre conception de l'ordre que les hommes d'ordre: elle est fausse, je le sais assez, mais ce n'est rien d'autre qu'une erreur intellectuelle.
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Il faut dire que les hommes du siècle passé se sont ingéniés à multiplier les raisons d'être de l'anarchisme. L'anarchisme est un produit normal de la vie sociale, car il y a toujours, dans une société, des hommes qui, nés dans une condition qui ne correspond pas à leurs possibilités, réagiront violemment contre l'autorité qui les blesse, jusqu'à ce que, leur expérience étant faite, ils comprennent le bienfait de l'autorité. Et, au surplus, l'homme, tout homme, vous et moi, l'homme est une créature à la fois sociable et anarchiste ; il ne peut vivre qu'en société et il tend normalement, surtout dans sa jeunesse, à briser le lien social. Tout homme qui a la prétention de prendre part au gouvernement des hommes doit connaître ces petites vérités fondamentales. Il faut bien se dire que l'on a toujours et que l'on aura toujours à réagir contre la tendance anarchique qui est au cœur de l'homme. Mais ce qui faisait la gravité de l'anarchie à la fin du siècle dernier, c'était sa doctrine. Elle était doctrinale, doctrinaire, avec une force que l'on ne comprend plus aujourd'hui. Ceci était le fruit de l'enseignement officiel. Les penseurs de la démocratie, l'Ecole, l'Université, se sont coalisés pour faire des générations d'anarchistes. Le miracle, c'est qu'il y ait eu si peu d'anarchistes ; cela indique que les Français ont une bonne constitution. Ajoutons que les anarchistes, en majorité malthusiens ou néo-malthusiens, se
reproduisent peu par les moyens delà génération. Mais la science et la pensée officielle de la démocratie avaient créé le terrain le plus favorable à l'éclosion de la pensée anarchiste : lorsque l'on enseigne, pendant des décades, dans toutes les chaires, lorsque l'on proclame, du haut des tribunes parlementaires, que l'évolutionnisme est une doctrine scientifique vérifiée, que la loi morale qu'il implique est la marche de l'humanité vers une libertéde plus en plus grande, que le devoir de l'homme est de hâter cette libération progressive, il serait contraire à la logique des idées que cet enseignement, ces proclamations ne produisissent pas des esprits qui veulent réaliser, d'urgence, cette libération totale. La doctrine fondamentale des penseurs de la démocratie n'est rien d'autre que l'anarchisme intellectuel pur et simple ; elle a produit un certain nombre d'hommes qui, ayant d'ailleurs à se plaindre de la société où ils vivaient, ont voulu faire de l'anarchisme pratique.
Les anarchistes de la fin du siècle dernier se réclamaient tous de la tradition intellectuelle de 1789, et ils regardaient les bourgeois démocrates qui guillotinaient les propagandistes par le fait comme d'affreux hypocrites qui, ayant réalisé une certaine anarchie, pour leur compte, ne reportaient l'anarchie intégrale au xxne siècle que pour jouir, en vertu de principes qui n'étaient pas les
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leurs, des biens de ce monde, mal acquis. En quoi les anarchistes avaient parfaitement raison. Ils savaient qu'il n'y a aucune différence essentielle entre Jules Simon et Ravachol, comme l'a dit Maurras. Dans les procès qui leur ont été faits, ils se sont toujours défendus en appelant à leur secours les Pères et les Sages de la démocratie. Ce n'était pas habileté de leur part ; c'était logique et justice.
Trois mois après mon retour à Paris, parfaitement préparé par toutes mes lectures à adhérer aux doctrines du prince Kropotkine, je faisais une adhésion effective à ce que l'on nommait l'Idée. Les journaux de l'Idée invitaient les camarades à des réunions qui se tenaient dans des cafés obscurs. Je cherchai, parmi les groupes dont quelques-uns étaient baroques, celui qui me convenait le mieux : je découvris le groupe de V Art social, qui tenait ses réunions dans une brasserie de la rue du Louvre, et qui publiait une revue philosophicolittéraire dont le titre était le nom même du groupe. La figure centrale du groupe était Gabriel de la Salle, poète, qui avait une tête douloureuse d'apôtre, où souriaient tristement des yeux. clairs pleins de bonté. Je ne doute pas que Gabriel de la Salle n'eût vu périr tous les bourgeois avec satisfaction, comme le voulait sa doctrine, mais c'était vraiment un excellent homme, cordial, simple et juste. Ayant de faibles ressources (il faisait le mé-
tierde comptable pour entretenir une famille de cinq personnes), il faisait presque à lui seul les frais de la publication de la revue, dont les rédacteurs n'étaient naturellement pas payés. Aux réunions hebdomadaires venaient régulièrement Charles-Albert, Paul Delesalle et Fernand Pelloutier. On ne me fera pas dire que ces hommes étaient des monstres ; en aucune manière, car ils étaient tout à fait sympathiques.
Charles-Albert, ancien professeurde philosophie, et qui jouissait de quelque fortune, est un homme d'une parfaite courtoisie, cultivé et d'un goût artistique sur. Sa conversation était pleine d'agrément. C'est un homme doux, qui se donnait, volontiers, à cette époque, l'aspect d'un trappeur. C'est lui, avec Laisant et Malato, qui a lancé à la population parisienne, au moment de l'affaire Ferrer, cet appel à l'émeute qui aboutit à une soirée sanglante. Cela ne l'empêchait pas d'être un homme sans méchanceté. C'est un bourgeois intellectuel qui croit agir pour le plus grand bien de l'humanité.
Paul Delesalle, qui était alors le second de Jean Crave aux Temps nouveaux, qui fut, pendant quelque temps, secrétaire de la Confédération générale du Travail, était un charmant compagnon. Il avait été typographe pendant sa jeunesse, était devenu anarchiste en lisant Kropotkine et Grave. Il est lui aussi un doux. Il aime si peu le sang
qu'il a quitté la rue Grange-aux-Belles au moment des émeutes de Draveil et de Villeneuve-Saint- Georges. Il est devenu libraire, mais fidèle à ses principes, n'exploite que lui-même. Je crois bien qu'il me verrait sans peine, aujourd'hui, accroché à une potence, mais il ne m'y suspendrait pas luimême.
Fernand Pelloutier, mort aujourd'hui, était la figure la plus curieuse. D'origine bourgeoise, élevé dans une maison religieuse, intellectuel et organisateur, il a été le véritable créateur du syndicalisme ouvrier. C'était un homme vif, ayant l'allure d'un fantassin, à la voix brève, prenant par son énergie. Il était atteint d'une maladie terrible qui lui rongeait la face. Il n'en avait aucune amertume; il était au contraire d'une humeur égale, enjouée. Il s'était fait ouvrier, rédigeait une revue, l'Ouvrier des Deux Mondes, qu'il composait lui-même dans son appartement de l'Ile-Saint-Louis. Il avait une autorité considérable dans les Syndicats ouvriers ; il a été le créateur des Bourses de Travail. Cet intellectuel de haute valeur était un homme d'action ; il était bon et secourable, mais si les événements lui avaient fourni l'occasion de prendre la tête du mouvement révolutionnaire, il eût agi sans pitié, les yeux fixés sur le but qu'il se donnait. C'était un homme pour qui les idées, si elles sont des femmes, sont aussi de rudes guerrières. C'était une nature de chef, d'un dévouement absolu
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à la cause qu'il servait et aux troupes qu'il conduisait.
Les réunions de VArt social étaient de longs entretiens philosophiques, littéraires et scientifiques. C'était en quelque sorte l'Académie de l'anarchie. Les propagandistes par le fait ne faisaient qu'y passer ; l'assistance était en général formée de quelques ouvriers, employés ou petits bourgeois, médusés par ce qu'ils entendaient. Un des objets de l'activité du groupe était de faire l'éducation du peuple : on donnait des conférences savantes à Belleville et à Ménilmontant. Il n'y venait que les membres du groupe. Le peuple s'abstenait totalement. Parfois, un citoyen entrait discrètement, craignant d'être noté par la police, écoutait avec stupeur et fuyait devant l'ennui qui pesait sur ces salles vides. Le citoyen ne soupçonnait pas, en entendant ces dissertations sur l'art et la science, que l'on versait là un alcool infiniment plus fort que celui du débit de boissons voisin.
Je me suis souvent demandé quelles eussent été les conséquences de l'ivresse que me donnait à moi-même cet alcool si je n'avais pas rencontré, peu après mon entrée dans l'anarchie, un homme à qui je ne suis pas seul à devoir une reconnaissance affectueuse : Lucien Dieudonné, qui fut connu dans les lettres sous le nom de Lucien Jean.
Un soir où les habitués des réunions de VArt
social étaient tous restés chez eux, je me trouvais seul du groupe à la Brasserie du Louvre. J'attendais les camarades depuis deux heures, lorsque je remarquai un homme au visage plein de bonté et de noblesse éclairé par un regard d'une extraordinaire intelligence, qui, comme moi-même, et selon l'usage du groupe, faisait durer son café-crème bien au delà du temps accordé au consommateur. Nous comprîmes l'un et l'autre que nous étions de l'Idée, ce que notre vêtement indiquait peutêtre autant que les regards de pitié que nous avions pour les joueurs de cartes et les joueurs de billard. Nous nous saluâmes, et nous allâmes enfin l'un vers l'autre. La plus vive sympathie étant née dès l'abord, la réserve qu'observaient entre eux les anarchistes sur leur vie privée ne tint pas entre nous. Il se nommait Lucien Dieudonné, écrivait sous le nom de Lucien Jean, parce que, fonctionnaire de la ville de Paris, marié, père de famille, sans aucun appui politique, et n'en cherchant pas, il était obligé de prendre quelques précautions pour conserver son gagne-pain. Son histoire ? C'était très sensiblement la mienne, il avait été élevé par une mère chrétienne (tout ce qu'il me disait me faisait penser à ma grand'mère). Sa famille, pauvre, avait fait tous les sacrifices qu'elle pouvait consentir pour ses études, mais à seize ans, il avait dû aider les siens à vivre ; il avait continué d'étudier seul, sous la direction d'un vieux prêtre qui l'ai-
mait. Il avait eu, vers sa vingtième année, une grave maladie qui laissait sa santé délicate, rendant ainsi plus difficile une existence où une infirmité d'enfance (il boitait) avait apporté une gêne première. Il s'était marié très jeune, avait un enfant, pour qui il était visible qu'il avait une grande affection. Les raisons de son anarchisme : les mêmes que les miennes. Il portait en lui une œuvre considérable qu'il ne donnerait peut-être pas, disait-il, parce qu'un mauvais état social faisait peser sur lui de trop dures nécessités matérielles. Il parlait sans amertume ; il n'avait point de haine, pas même à l'égard des bourgeois. Il ne faisait grief qu'à une erreur universelle. Quand nous nous quittâmes, une amitié fraternelle était fondée dont j'eus le délicat bénéfice jusqu'à sa mort, durant quinze années.
J'ai connu peu d'hommes possédant une auss: belle intelligence, un équilibre intellectuel aussi sûr que Lucien Jean. Il peut vous étonner que l'on ait d'aussi belles qualités étant anarchiste ? Même dans l'anarchie, Lucien Jean exerçait son sentiment de la mesure, son sens du réel : L'erreur des anarchistes, disait-il, est de croire que, lorsque l'anarchie sera réalisée, la vie sera beaucoup plus douce ; il y a parmi eux beaucoup d'artistes qui imaginent volontiers que nous vivrons dans des vêtements de pourpre et d'or, et que, n'ayant plus à travailler que deux ou trois heures par jour,
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nous passerons nos journées à nous entretenir des idées dans les allées fleuries des jardins. Cela n'est point sage : il faudra toujours travailler et peut-être beaucoup plus que ne le croient nos statisticiens et ce bon père Kropotkine. Prévoyons cela, et conservons l'habitude du travail, et du bon et beau travail. Il faut même nous entraîner à travailler plus que d'autres, il faut que nous a}rons pour nos travaux un véritable amour, afin que nous soyons les meilleurs, nous qui voulons guider les masses aveugles. Et une autre erreur des anarchistes, c'est de faire trop d'intellectuels, de ne louer que les travaux de l'intelligence ; il y a ainsi trop de jeunes hommes, qui pourraient être de bcns mécaniciens, de bons menuisiers, de bons ouvriers, qui prennent leur métier en dégoût, et qui deviennent de mauvais intellectuels. C'est une erreur grave : quand nous serons en anarchie, il faudra bien faire tous les métiers ; je sais bien qu'il y aura beaucoup de machines, mais il faudra les faire marcher et il faudra les construire. La noblesse du travailleur ne réside pas dans la nature de son travail, mais dans le sentiment et les qualités qu'il apporte dans son travail. Quiconque fait bien son métier doit être loué. Ne méprisons pas ce que les bourgeois appellent les petites gens, qui font avec simplicité des travaux simples. Ils sont aussi utiles, ils créent autant de beauté dans le monde, s'ils ont de beaux sentiments, que nos
ingénieurs, nos artistes, nos intellectuels. Travaillons, mon ami, et enseignons nos frères avec amour.
De qui sont ces discours, cet enseignement ? D'un Français, d'un excellent Français, d'un réaliste, d'un chrétien. Lucien Jean a été anarchiste, comme tant d'hommes de sa génération l'ont été. Mais rils du vrai peuple français, comme Péguy, comme Charles-Louis-Philippe, il n'a jamais cessé de servir la raison française, la raison humaine; il n'a jamais renié cette culture profonde de l'âme et du cœur que nous devons au christianisme. Lisez son œuvre que nous avons publiée au Mercure de France, Charles-Louis Philippe et moi, et vous connaîtrez la qualité de l'enseignement que nous avons reçu de notre ami, que nous nommions notre frère.
Avec Lucien Jean, l'anarchie s'humanisait. Nous rentrions dans notre véritable condition. Ce que je lui dois dépasse ce que je puis voir, car si je connais l'aspect positif de ses bienfaits, si je retrouve ses leçons dans ce que j'ai construit, je ne puis qu'imaginer leur aspect négatif. L'ébranlement donné à l'imagination par les attentats anarchistes durait encore en 1897 : il y avait des hommes, jeunes et vieux, pour qui l'explosion d'une bombe possédait une vertu de propagande de premier ordre. Lucien Jean ne louait ni ne blâmait Vaillant ou Emile Henry ; il comprenait
l'un et l'autre ; mais il nous disait : — Une bombe tuera un grand coupable ; elle tuera aussi ce cocher, cet employé de ministère, ce passant qui se trouveront à côté du grand coupable ; je sais bien que la révolution ne peut se faire sans qu'il y ait des victimes innocentes, mais je regarde le cocher, l'employé, le passant, et je pense à leur femme, à leurs enfants qui souffriront. Sommes-nous sûrs d'être des justiciers ? Dans certaines circonstances, il est bien difficile de distinguer un justicier d'un simple criminel.
Quelques jeunes hommes, ayant entendu ces paroles, ont cessé de penser à l'infernale chimie. Lucien Jean parla ainsi, un soir d'orage, dans une assemblée tumultueuse du faubourg du Temple ; il demandait aussi que l'on prît soin de conserver Notre-Dame et le Louvre, qui sont de fort belles choses. A quoi il lui fut répondu que, au matin de la révolution, il serait mis au mur le premier.
Nous nous réunissions chaque semaine chez lui. Il habitait près de l'Hôtel de Ville, dans une vieille maison où il avait aménagé un appartement dont les murs étaient ornés de reproductions des plus beaux chefs-d'œuvre. Sa demeure était simple et belle. Il reprochait aux bourgeois leur mauvais goût beaucoup plus que leur luxe : — Ne nous méprenons pas sur nous-mêmes, disait-il ; ce que nous reprochons le plus à la société, ce n'est pas notre pauvreté, c'est la richesse d'autrui ; ce n'est
pas un beau sentiment. Quand nous serons en anarchie, nous mettrons tous les beaux meubles dans les palais publics, et nous ferons un grand feu de joie de toutes les horreurs que les bourgeois ont amassées dans leurs maisons.
Il était poète, et avait le plus grand goût pour les lettres : nos entretiens étaient surtout littéraires et philosophiques. Autour de lui, se constitua un petit cercle d'hommes jeunes dont quelques-uns ont fait figure dans la littérature française : Charles-Louis Philippe, J.-G. Prodhomme., Louis Lumet.
Philippe et Lucien Jean, collègues dans l'Administration, étaient en étroite amitié ; Philippe n'écrivait pas une page que ne lut Lucien Jean, qui a été son plus cher conseiller. Tous ceux qui ont entendu les leçons littéraires de Lucien Jean lui doivent de n'avoir jamais été atteints par les maladies littéraires et artistiques que la fin du siècle a connues. Quand nous lisions à Lucien Jean les vers informes de quelque prétendu novateur : — « Il y a peut-être là-dedans, disait-il, une beauté nouvelle, que les hommes connaîtront plus tard. Peut-être aussi n'est-ce que le vagissement d'un bon garçon qui ne sait pas écrire. Dans ce cas, il faut lui conseiller de lire Boileau. » Et lui-même alors tirait de sa bibliothèque un recueil de Mallarmé, et nous lisait, de sa belle voix musicale, une de ces pièces parfaites comme le Tom-
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beau d'Edgar Poë. Et il y avait un peu de malice dans son sourire. Il était profondément classique, remerciait Anatole France de nous conserver un pur langage, et tenait pour des horreurs de bazar et d'exposition universelle les inventions artistiques dites modernes qui nous vinrent, entre i8o,5 et 1900, de Munich, de Vienne et de Helsingfors. S'étonnera-t-on, après le portrait que j'ai essayé de tracer de mon meilleur ami, qu'il ait dit de VAvenir de V Intelligence que c'était le plus beau livre du siècle ? A ce moment, n'ayant pas quarante ans, il était vers la fin de sa vie : il y avait longtemps qu'il avait cessé d'être anarchiste ; il avait vu la curée qui suivit le Dreyfusisme ; il voyait s'organiser la corruption socialiste et syndicale. J'avais rejoint l'Action française. Il s'attristait de se trouver sans foi et sans espérance. Il ne vivait plus que pour ses enfants : — Mon ami, me disait-il, vous avez une femme et des enfants ; cela ne suffit pas à l'homme, mais c'est la base de tout. On peut discuter à l'infini sur le reste, mais l'homme, la femme et l'enfant, c'est la construction essentielle de l'humanité-
Il y avait de plus singulières figures, et moins sympathiques, dans l'anarchie. Par exemple, Sébastien Faure et sa bande. J'ai eu le bonheur de
me tenir loin des lieux où ce personnage régnait ; je ne suis allé qu'une fois dans le café que tenait l'anarchiste Constant Martin et où Sébastien Faure recevait parfois ses amis. Je dois dire que, dans les groupes anarchistes où je fréquentais, Sébastien Faure était tenu, dès 1898, pour un homme suspect à tous égards. On a prêté à Malato ce mot qui exprime ce que l'on pensait de Sébastien Faure : « La police a des moyens d'information extraordinaires. J'ai eu avec Sébastien un entretien tout à fait secret ; nous nous étions enfermés dans un cabinet chez Constant Martin. Eh bien, deux jours après, la police savait ce que nous avions dit. » Sébastien Faure était profondément méprisé; on le croyait capable de tout, hors le bien, en quoi on ne se trompait pas, ainsi que les événements l'ont prouvé ; mais on admirait son éloquence, et on le craignait, à cause de la haute protection dont on le sentait entouré. Il n'y a guère qu'un homme qui ait osé l'attaquer ouvertement, c'est Emile Janvion, qui, un jour, l'assomma à demi en réunion publique. C'est Sébastien Faure qui, pendant l'affaire Dreyfus, recruta, pour le compte des dreyfusards, les principales bandes d'émeutiers professionnels. Les anarchistes étaient presque tous dreyfusards ; mais la plupart d'entre eux, s'ils participèrent aux émeutes, se tinrent éloignés des bandes de Sébastien Faure. On n'a jamais su exactement ce qu'est cet individu : les
archives du ministère de l'intérieur le diront, lorsque l'on pourra les consulter.
A la fin du siècle dernier, son journal, le Libertaire, était assez répandu dans les groupes anarchistes. Mais c'était un journal mal fait, et qui n'était guère qu'une feuille anticléricale. Le journal officiel de la doctrine, c'était les Temps Nouveaux que rédigeait Jean Grave, avec le concours de Charles-Albert, Delesalle et quelques étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes, parmi lesquels Albert Métin (qui devint ministre plus tard), Léon Rémy, l'un des traducteurs de Marx. C'est là que j'ai publié mon premier article de journal, ce que je me rappelle avec quelque gaieté.
Jean Grave et son journal étaient logés au cinquième étage d'une vieille maison de la rue Mouffetard ; la salle de rédaction était une mansarde, encombrée de livres, de paquets, de journaux et de brochures. Jean Grave, petit, trapu, tête ronde, vêtu d'une grande blouse noire de typographe, recevait là ses visiteurs et ses collaborateurs. C'était l'anarchie héroïque et scientifique. Les Temps Nouveaux, c'était un journal assez curieusement fait : hebdomadaire de petite taille, bien composé et bien imprimé, le journal faisait quatre pages, la première contenant l'article de fonds, commentaire philosophique des événements, la deuxième et la troisième donnant les nouvelles du
mouvement anarchiste international, la dernière recevant les convocations des groupes, les avis de réunions, qui étaient assez nombreuses. Mais l'originalité des Temps Nouveaux, c'était son supplément littéraire où Grave publiait huit pages d'extraits empruntés à la littérature philosophique et scientifique de tous les temps et de tous les pays, et par quoi il faisait l'éducation de son public. Tous les extraits étaient choisis de manière à fortifier les thèses anarchistes : Spencer, souvent cité, Confucius, Henri George, Taine, Maupassant et mille autres ont ainsi contribué à former des centaines d'anarchistes, peu ou point lettrés, qui, devant ces grands noms de la pensée, étaient convaincus que tous les efforts de la pensée humaine convergeaient vers l'anarchie. C'est un des plus habiles moyens de propagande que j'aie vus en œuvre. Jean Grave l'employait avec une parfaite candeur, étant le premier à croire dur comme fer que, des origines à nos jours, l'intelligence et la science n'ont travaillé qu'en vue de l'anarchie. Pour Grave, l'anarchie et la science étaient unies indissolublement ; il se regardait lui-même, non pas comme un propagandiste, mais comme une sorte d'homme de science, qui avait découvert les dernières vérités sociales. Grave est une victime de la grande mystification philosophico-scientifique du siècle dernier. D'origine ouvrière (il avait été ouvrier cordonnier), il a été happé
par cette fausse culture, à laquelle il s'est donné corps et âme, et il s'est imposé pour elle une vie obscure, volontairement pauvre, qui n'était pas sans noblesse, et qui lui a fait employer en vain une force intellectuelle évidente. Le grand reproche que l'on peut adresser à la philosophie du xixe siècle, c'est l'effroyable gaspillage d'intelligence qu'elle a fait ; c'est un mal qui n'est pas compensé par les constructions matérielles qu'elle a engendrées, car, en même temps qu'elle entassait pierres sur pierres sur le sol, elle faisait délirer les cerveaux, ce qui rendait bien fragile l'édifice qu'elle élevait, la Révolution russe l'a prouvé depuis.
L1 Humanité Nouvelle était un autre sanctuaire de l'anarchie scientifique, plus exactement de l'anarchisme socialiste scientifique. C'était une revue épaisse qui posait à la grande revue, et qui avait pris, en 1897, la succession de la Société Nouvelle publiée auparavant à Bruxelles. L'Humanité Nouvelle était loin de valoir sa devancière, qui n'avait point tort de prétendre à la haute culture ; son excuse est qu'elle ne payait pas ses rédacteurs, ce qui rend très difficile la bonne tenue d'une revue, même en anarchie. La revue était lourde, indigeste, bourrée de comptes rendus de livres dont la plupart étaient assommants, y compris ceux que j'y ai publiés. Augustin Hamon, qui la dirigeait, était une curieuse figure. Je suis un
peu gêné pour parler de lui, car j'ai été secrétaire de sa revue pendant plus d'un an, et il m'a exclu dans des conditions peu élégantes, à une époque où la maigre rétribution qu'il me donnait (ce n'était pas sa faute) m'était bien utile. Hamon me trouvait indocile, et c'était vrai, car je le critiquais sans respect, étant arrivé à un moment où la faiblesse des thèses anarchistes et socialistes m'apparaissait. Enfin, ma rancune à son égard étant tombée depuis plus de vingt ans, je crois que je me souviendrai de lui avec une entière liberté d'esprit.
Augustin Hamon, Breton de petite taille, à tête ronde et noire, au nez busqué, à l'œil vif, toujours en mouvement, écrivant une étude de vingt pages en une heure, se considérait comme un chef d'école. Il était créateur, inventeur, mainteneur du seul socialisme scientifique éprouvé, ce que Jean Grave contestait absolument. Il avait eu son heure de célébrité quand il avait publié une Psychologie du militaire-professionnel, qui avait été poursuivie ; il était devenu, à ses propres yeux, le théoricien de l'antimilitarisme scientifique, sa thèse étant que le militaire professionnel est une sombre brute, héritière des passions sanguinaires des premiers âges, donc condamnée à disparaître par l'évolution. Pour définir sa fonction, il avait forgé un vocable et se nommait luimême scientiste. Tout ce qu'il faisait, tout ce
qu'il écrivait, c'était de la science. Sa méthode scientifique était d'une simplicité extrême : il découpait des articles de journaux et de revues, assemblait le tout, en liant avec de vagues analyses, ou bien il envoyait des questionnaires psycho-physiologiques à des gens d'une même catégorie professionnelle ou intellectuelle, leur demandant s'ils étaient harmonistes ou mélodistes, et construisait avec cela des psychologies du militaire, de l'anarchiste-socialiste, de l'intellectuel, qui étaient tout à fait dépourvues de valeur psychologique. Ses livres contenaient d'innombrables citations, ce qui lui avait valu, de la part de ses amis, le surnom de Pot-à-Colle. Mirbeau, ayant reçu un questionnaire d'Augustin Hamon, s'en réjouit fort et imagina, pour les lecteurs du Journal, Hamon faisant son enquête psycho-physiologique auprès de Fabérot, chapelier de son état, et député socialiste. — Etes-vous harmoniste ou mélodiste ? demandait Hamon. — Je vous ai déjà dit que je suis chapelier, répondait Fabérot.
Hamon était à peu près seul à croire à la valeur scientifique de ses travaux ; mais, comme il se dépensait beaucoup pour la cause, et sans profit personnel, il rencontrait une grande indulgence auprès des camarades. Le malheur est qu'il prenait cette indulgence pour argent comptant, et entrait complètement dans la peau de son personnage : précurseur scientifique, vivant volon-
tairement dans la médiocrité matérielle, à qui plus tard l'humanité reconnaissante élèvera des statues. Il regardait ainsi ses contemporains arriérés avec un mépris bienveillant, qui était pour lui la marque de sa supériorité intellectuelle et de sa modestie. Un jour, il eut la malheureuse idée de rendre sensible cette attitude de l'esprit en portant un monocle. Ce fut irrésistible : Hamon, la tête haute, monocle à l'œil, vêtu d'un mac-farlane à carreaux qui avait été de mode vingt ans plus tôt, fendant la foule et regardant le peuple ignorant avec une hautaine bonhomie ! J'étais encore à un ûge où l'on est sans pitié, et je ris franchement devant la statue vivante, ce que le précurseur ne me pardonna pas. Hamon est bien oublié aujourd'hui ; ses éditeurs n'ont pas fait de brillantes affaires avec ses livres, ni avec la collection de sciences sociales qu'il fonda en 1898 ; sa revue a disparu il y a bien longtemps. Lui-même a changé de direction : il est devenu le seul traducteur officiel de Bernard Shaw, ce qui couronne assez bien sa carrière, car il a toujours eu le sens de l'inactuel.
J'ai été le disciple, peut-être le seul, d'Augustin Hamon pendant une année entière. Mais c'est chez lui que j'ai commencé à me dégager, lentement, des illusions du siècle. Premièrement, à cause d'un certain sens du ridicule que j'acquis. Hamon, c'était en somme un bourgeois anarchiste,
victime lui aussi des préjugés scientifiques du temps. L'anarchisme, le socialisme lui imposaient, ainsi qu'à beaucoup d'hommes que je voyais chez lui, une attitude à laquelle on se tient très difficilement. Il est assez difficile de mettre tous les actes de sa vie sous l'inspiration de l'amour du peuple lorsque, au fond de soi-même, on n'éprouve de plaisir que dans les hautes régions de l'intelligence ou dans les réunions mondaines. La révolution a obligé ainsi beaucoup de braves garçons à une hypocrisie absurde. Les politiciens, qui sont des roués ou des cyniques, se tirent d'affaire en emportant dans leur valise de vieux vestons et un bel habit. Les autres, ceux qui se croient prophètes et jouent à mépriser le siècle, ne savent pas comment résoudre le problème. Quand ils vont dans le monde ou au cabaret élégant, ils sont un peu comme des enfants qui vont fumer des cigarettes dans les lieux retirés. Et s'ils veulent faire de l'élégance, ils sont ridicules ; s'ils font le paysan du Danube, ils sont grotesques. Cela se voit. Je le voyais moins bien que les jeunes filles, qui voient les ficelles du premier coup et qui démolissent ces attitudes d'un sourire, mais je le voyais, et ma foi anarchiste en souffrait.
Elle en souffrit plus encore lorsque, par les communications établies entre la revue de Hamon et les cénacles anarchico-littéraires, je pénétrai dans quelques salons où l'art et la parole étaient
libres. Le premier que je connus fut celui d'Argyriardès, un socialiste grec qui possédait un délicieux petit hôtel à Auteuil, avait réuni une étonnante collection de cannes, et publiait un Almanach de la Question sociale à couverture sang-debœuf. Il y avait dans les salons d'Argyriardès un invraisemblable mélange d'artistes, de gens de lettres, de révolutionnaires de toutes les écoles. On mettait au pillage les boîtes de cigarettes d'Argyriardès, avec moins de retenue que dans une maison bourgeoise. Et l'on y subissait les discours de Camille Pelletan, de Mme PauleMink, ou d'un écrivain symboliste. Argyriardès, bon géant tranquille, n'avait pas du tout l'air de penser que les gens qui circulaient autour de lui étaient beaucoup plus baroques que les cannes dont il était si fier ; je crois bien qu'il les connaissait fort peu. Un dimanche où l'on manquait d'orateur et où il y avait un peu d'ennui, il voulut organiser une heure de musique ; il s'adressa à René Ghil, le poète créateur de l'instrumentisme verbal, et lui dit en toute innocence : « Ghil, vous qui êtes instrumentiste, faites-nous donc un peu de musique. » Quand on sortait de réunions de ce genre, on avait de la sympathie pour les hôtes, qui étaient de très braves gens, mais on se demandait quand et comment serait résolue la question sociale. Et l'on avait bien vu qu'il y avait, parmi les visiteurs, un certain nombre de révolution-
naires pour qui la question sociale était résolue. Chez René Ghil, où fréquentaient les symbolistes et quelques serviteurs de la nouvelle idole, il y avait moins de cohue et moins de singularités. On se rapprochait de la France, et les étrangers étaient rares. René Ghil, chef d'école lui aussi, n'aimait pas les réunions tumultueuses ; courtois et calme, il présidait les assemblées avec discrétion, tenant haute sa belle tête d'Espagnol des Flandres. Ses visiteurs, la plupart écrivains ou artistes, tenaient presque tous à la pensée révolutionnaire. Mais l'anarchie se faisait là très discrète et mettait des gants et des bijoux ; c'était déjà l'anarchie mondaine, qui prenait pieddans les salons. On s'y préoccupait surtout de saluer la maîtresse de maison sans déchirer la robe de sa voisine et sans renverser une potiche. La conversation seule vous avisait que vous étiez dans une maison où les préjugés bourgeois n'avaient pas cours. Il y avait là beaucoup d'excellents Français, qui eussent fait de bons bourgeois s'ils n'avaient pas cru élégant d'être en amitié avec la révolution, et qui auraient probablement reculé d'horreur devant un vrai mouvement révolutionnaire. Quand circulaient les tasses de thé, le chocolat et les gâteaux, le peuple et ses aspirations disparaissaient « dans les lointains brumeux ». Ghil donnait six fois l'an des lectures littéraires ; Charles-Louis Philippe y lut les premiers chapitres de son Bubu-de-Montparnasse ;
moi-même, j'y ai lu un drame à la manière d'Ibsen, dont le manuscrit est allé au feu il y a vingt ans ; j'ai le frisson en pensant aux énormités que j'ai dû dire et que des gens complaisantsapplaudissaient ; mon excuse est que je n'avais pas vingt ans. Ghil faisait une lecture de son œuvre une fois par an : c'était la grande séance, qui n'allait pas sans difficultés, car Ghil, qui a un sens poétique très puissant, a enfermé son art dans la technique la plus baroque que l'on puisse imaginer, et il n'y avait pas six personnes qui entendissent ses poèmes ; on voyait des visages crispés par la volonté de saisir un vers afin de pouvoir féliciter l'auteur et l'hôte. Ghil est également une victime de l'anarchie littéraire et scientifique, car son œuvre poétique est une sorte de vaste poème de l'évolution universelle. Ces manifestations nous éloignaient de l'anarchie militante : on s'y embourgeoisait, ou l'on anarchisait la bourgeoisie. Lucien Jean, Charles- Louis Philippe et moi, qui étions tous trois du vrai peuple, nous nous tenions là avec le plus grand sérieux, mais le comique de certaines situations ne pouvait nous échapper et, parfois, quand nous sortions, nous riions de bon cœur en pensant à ces bourgeois qui jouaient à faire peur aux autres. îMais nous nous demandions aussi si nous ne participions pas nous-mêmes à une absurde comédie. Il nous a fallu à chacun plusieurs années pour conclure.
d'un siècle a l'autre Q
i3o d'un siècle a l'autre
Du salon Ghil, on passait au salon Fix-Masseau* Mais on sortait presque complètement de l'anarchie. Fix-Masseau, sculpteur de grand talent, travaillait et se désintéressait du mouvement social. Il tenait compte tout simplement de la mode, qui était très rouge et même noire. Mais cet'artiste fin et délicat avait un sourire qui indiquait une pensée peu séduite par les idées que l'on croyait nouvelles. Sa jeune femme, que l'on voyait bien équilibrée, recevait gracieusement les personnages un peu singuliers que lui envoyait l'anarchie littéraire et s'en amusait discrètement,} mais le plus borné des hommes distinguait sans peine que les affirmations révolutionnaires ne valaient plus dans son salon que comme jeux d'esprit. Le salon Fix- Masseau était déjà très mondain, et l'on y rencontrait de belles dames qui avaient un petit frisson en pensant que leur voisin était peut-être un de ces hommes qui changeaient la face du monde. C'est ainsi que les idées, les sentiments, les ferments de dissolution passent de la mansarde de Jean Grave aux salons mixtes, finalement aux vrais salons et vont détraquer l'esprird'une société policée. Fix-Masseau a le sentiment de la mesure. Il profita d'un été pour déménager, quitta la rive gauche, gagna la rive droite, et son salon en fut renouvelé. Vingt ans après, j'ai retrouvé Fix-Masseau chez Léon Daudet ; c'est une rencontre qui a été une des bonnes joies de ma vie.
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Je remercie le Ciel de m'avoir tenu éloigné du monde socialiste. Les anarchistes avaient le plus grand mépris pour les politiciens socialistes, et de leur côté les socialistes avaient en horreur les anarchistes, chez qui il y avait une sincérité violente qui gênait les combinaisons politiques. Jaurès déclarait qu'il se refusait à tout contact, même physique, avec l'anarchie. Cette hostilité m'a garanti de toute fréquentation avec la clique du socialisme parlementaire. Anarchistes, nous jugions les parlementaires socialistes à peu près de la même manière que nous jugeons ces bonshommes à l'Action Française. Nous les regardions comme des bourgeois (qu'ils étaient) qui avaient inventé une nouvelle manière de duper le peuple, et nous avionsabsolumentraison. Nous ne faisions d'exception que pour le Parti Ouvrier, que nous jugions sincèrement révolutionnaire. Nous tenions d'ailleurs en parfait dédain la pensée socialiste, hors celle de Marx, qui était déjà d'une platitude écœurante. Néanmoins, un certain nombre d'anarchistes avaient du respect pour Sorel, que l'on regardait comme le seul penseur socialiste.
J'ai connu Georges Sorel à Y Humanité Nouvelle, quand il vint y apporter son étude sur Y Avenir socialiste des Syndicats, qui eut une influence
énorme sur l'attitude des anarchistes, au moment de l'affaire Dreyfus, et qui par là eut un grand retentissement sur le mouvement syndical.
On sait que Georges Sorel appartient à une excellente famille de très bonne bourgeoisie française. Ingénieur, il mena pendant toute sa carrière une vie obscure, et c'est seulement lorsqu'il prit sa retraite qu'il commença d'écrire. Ses premiers travaux furent d'exégèse. Comment vint-il au socialisme ? Par Proudhon et par Marx, et, aussi, à cause du dégoût que lui causaient la faiblesse intellectuelle et l'ignorance économique des bourgeois, qu'il a justement qualifiées d'effroyables. Les premières études philosophico-économiques de Sorel causèrent un étonnement considérable dans les groupes intellectuels de l'anarchie et du socialisme. On se trouvait cette fois devant des analyses sociales conduites scientifiquement, où ne s'exprimaient plus les préjugés vulgaires de l'anticléricalisme et de la démocratie, et qui entraînaient l'esprit vers un socialisme antiparlementaire, prolétarien et d'une riche culture. Le syndicalisme, qui nous avait paru jusque-là, malgré Fernand Pelloutier, comme une for.me du militarisme socialiste, fermé aux aspirations libertaires, prenait un caractère nouveau. Il y eut rapprochement entre les anarchistes constructeurs (si l'on peut dire) et les socialistes organisateurs, et les moindres notes de Sorel, oui publiait un peu partout des analyses
des nouveaux livres qui sont bien ce que l'on peut lire de plus curieux, furent recherchées et lues avec passion par des jeunes hommes qui recevaient enfin une direction intellectuelle, de la part d'un homme qui, manifestement, ne cherchait aucun mandat, aucune influence, aucun honneur.
Sorel, en effet, est l'homme le plus sincèrement modeste et effacé que l'on puisse connaître. C'est un homme d'étude, qui a l'horreur du bruit, de la rue, de la place publique, de la politique, et même de toute action personnelle. Ce théoricien de la violence est le bourgeois le plus tranquille, le plusrégulier, dans seshabitudeset dans son travail. Au temps où je l'ai connu, c'est en 1898, il venait tous les jeudis à la rédaction del1 Humanité Nouvelle. C'est bien le seul des habitués delà maison devant qui tombait chez moi toutes dispositionsà la raillerie. Lorsque Sorel entrait, il y avait un frémissement de l'intelligence chez les assistants, et l'on se taisait. Nous écoutions. Ce n'était passes cinquante ans qui nous tenaient en respect, c'était sa parole. Sorel, forte tête de vigneron, au front clair, l'œil plein de bonté malicieuse, pouvait parler pendant des heures sans que l'on songeât à l'interrompre. Son érudition générale est prodigieuse, il connaît à fond plusieurs sciences, il possède une culture philosophique qui est, je crois bien, unique, et que je n'ai retrouvée, depuis, chez aucun homme dece temps. Vous pensez si cela nous changeait des
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primaires et des ignorants que nous rencontrions trop souvent, et vous imaginez l'influence que Sorel acquérait parmi nous, sans la chercher. Ce qui nous donnait la plus grand confiance, c'est que Sorel n'avait rien du tout du bourgeois qui va au peuple. Il venait très simplement comme un savant, qui cherche son auditoire naturel. Et comme il n'y avait chez lui pas une ombre de pédanterie, qu'il était au contraire un homme affable, enjoué, coupant ses dissertations d'anecdotes, de récits, et même parfois de potins, l'écouter était un plaisir sans mélange.
Nous sommes quelques-uns à lui devoir une grande délivrance. C'est lui qui nous a arrachés définitivement à la démocratie, dont les préjugés habitaient la pensée des anarchistes, bien qu'ils s'en défendissent. Kropotkine, le père de l'anarchie, était au fond unhommede 1789, et il l'a bien prouvé. Sorel nous décrassa totalement par des raisons tirées de la philosophie prolétarienne qu'il construisait. Les raisons aristocratiques que nous fournissait à cette époque Nietzsche, qui devenait un grand homme de l'anarchie, nous séduisaient mais, nous repoussaientaussi. Les raisons prolétariennes et intellectuelles de Sorel eurent au contraire prise sur notre esprit et sur nos sentiments. Si l'on considère que, plus tard, par son livre sur les Illusions du Progrès, Sorel nous a fait sortir du délire de l'Encyclopédisme, on comprendra la
reconnaissance que nous lui gardons, nous qui avons été instruits par lui, qui avons profité de ses travaux et qui ne l'avons pas suivi. Je dois à Sorel ma direction définitive : j'ai longtemps hésité entre la psychologie et l'économie politique ; c'est lui qui a dirigé ma passion de connaissance vers l'étude des phénomènes économiques. Mais, bien que j'aie largement profité des travaux de Sorel, je n'ai presque jamais été de ses disciples à proprement parler. Sorel, profondément pénétré par la philosophie allemande, et que l'on classerait parmi les hégéliens s'il était possible de le classer, a toujours été marxiste, bien qu'il ait fait une forte critique de certaines thèses de Marx ; il a eu un grand penchant pour Proudhon, plus sentimental, plus moral qu'intellectuel, et chez lui, dans ces dernières années, Marx a vaincu Proudhon. Pour moi, même au temps où j'étais sans réaction devant Sorel, j'étais en opposition à l'égard de tout ce qui venait d'Allemagne, je n'ai jamais ouvert un livre de philosophie allemande sans me tenir instinctivement sur la défensive ; je n'ai eu de goût passager que pour Nietzsche, et c'est à vingt ans que j'ai commencé de faire pour moimême la critique du marxisme. Il se peut même que j'y aie été porté par Sorel lui-même qui démolissait de ses propresmains ce qu'il paraissait avoir édifié, ainsi qu'en témoigne un mot curieux qu'il me dit en iqoo, un jourqu'il me trouva à la Biblio-
thèque Nationale en train d'écrire une étude sur le socialisme : «Vous perdez votre temps, me ditil, le socialisme est fini. » Je crois qu'il sera toujours malaisé de définir Sorel : c'est un écrivain qui échappe à toute définition. Son œuvre n'apparaîtra peut-être pas contradictoire à ceux qui la regarderont comme une suite d'interprétations historiques d'événements auxquels le philosophe ne donnait nullement son adhésion. Je propose cette explication : Sorel a regardé la vie sociale, la vie des hommes de son temps, et s'est passionné pour leurs mouvements comme Fabre a regardé la vie des insectes et s'est passionné pour leurs luttes et leurs amours. Est-ce une attitude humaine ? Je dois trop à M. Georges Sorel pour avoir ici une opinion sur cette question.
Il y avait peu de mois que j'étais rentré en France lorsque commença l'affaire Dreyfus. Je retrouvai immédiatement dans ma mémoire une sorte de philosophie de l'affaire résumée dans un dessin du Chambarci socialiste, où l'on comparait le sort de l'officier traître, mais bourgeois, au sort du pauvre enfant du peuple qui a commis une faute contre la discipline et à qui l'ondonne douze balles dans la peau.
Au premier coup, je fus, comme tous les cama-
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rades, totalement insensible à la campagne pour Dreyfus. Dans tous les groupes socialistes et anarchistes, le premier sentiment fut l'indifférence, en ce qui concernait Dreyfus, la joie, en voyant deux fractions de la bourgeoisie se combattre férocement. Les premiers appels de la presse dreyfusarde pour la République en danger ne provoquaient aucun écho : beaucoup d'anarchistes déclaraient qu'il leur était indifférent de voir le pays en république ou s'ouvrir à la monarchie ou à un Napoléon ; ils ajoutaient même qu'un empereur ou un roi leur conviendrait mieux parce qu'il est plus facile de tuer un monarque que huit cents députés et sénateurs. Etcommeil y avaitun antisémitisme certain, bien que non déclaré, chez beaucoup d'anarchistes et de socialistes, la cause de Dreyfus ne trouvait aucun défenseur dans le monde révolutionnaire. Comment nous sommes-nous retrouvés, trois mois plus tard, dreyfusards acharnés, soldats de Bernard Lazare, de Clemenceau, de Jaurès, de Joseph Reinach et de Pressenssé ? Pour le droit, la justice et la vérité ? Si quelqu'un donne cette explication, je lui dirai qu'il ment. Nous autres, gens de la révolution, nous avons été alors les victimes de la plus grande ir^stification du siècle.
Georges Sorel a nommé l'affaire Dreyfus larévolutiondreyfusienne ; c'est en effet cequ'est devenue cette affairequi était, à sonorigine, judiciaire. Je ne veux pas rechercher ici quelles étaient alors les
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intentions des chefs de la conspiration ; je ne veux qu'indiquer, à l'aide de souvenirs personnels, comment une campagne engagée en vue d'un objectif apparemment limité, a ouvert en France, en Europe, une plaie qui n'est pas encore fermée, parce que, dès son origine, elle a dû faire appel à toutes les forces révolutionnaires.
On sait que, dès qu'elle s'ouvrit, la campagne pour la revision du procès Dreyfus provoqua une réaction nationale quasi unanime. La France, ayant senti son armée menacée, fut spontanément et violemment antidreyfusarde, à la ville comme à la campagne, au bureau comme à l'atelier. Les ouvriers industriels, qui avaient fourni, autrefois, de nombreux adhérents au boulangisme. à l'antisémitisme, étaient ou hostiles ou indifférents ', le socialisme qui les avait touchés était encore un socialisme français, beaucoup plus raccordé à la tradition proudhonienne, au blanquisme, qu'aux doctrines marxistes, fort peu répandues à cette époque en dehors des cercles intellectuels. Les chefs de la coalition dreyfusienne se trouvèrent ainsi isolés dans la nation ; ils ne constituaient qu'un faible groupe : cinquante juifs, cinquante intellectuels, cinquante bourgeois, dit Daniel H aie vy dans son Apologie pour notre passé. Cet état-major sans cadres ni troupes chercha troupes et cadres. Avait-il prévu où il les trouverait ? On peut supposer qu'il avait pensé, dès le principe, aux troupes
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révolutionnaires, car le journal V Aurore, fondé avant l'ouverture de la campagne et pour la campagne, reçut un corps de rédacteurs qui lui ouvraient les avenues du monde intellectuel et de la révolution. Que ces prévisions aient été faites ou non, l'appel à la révolution fit partie des moyens d'actiondeschef; delà campagnedreyfusiste,qui virent, premièrement, dans les intellectuels socialistes et anarchistes, des éléments ardents pour former les cadres des troupes à opposer aux bandes réactionnaires, deuxièmement, dans les formations ouvrières, soumises à l'influence des uns et des autres, les troupes qui, par leurs manœuvres, pourraient avoir raison des résistances qu'offrait la masse du pays. Or, comme je l'ai dit, les groupes révolutionnaires et les groupements ouvriers s'abstinrent tout d'abord. Comment obtint-on leur adhésion ? On gagna les intellectuels, et on les lança ensuite sur les groupements ouvriers. En moins de six mois, l'opération totale était faite, et toutes les troupes révolutionnaires, associées sans aucune distinction de nuances, de personnes, de doctrines, étaient au service de l'état-major dreyfusard. Les anarchistes acclamaient le président Loubet, les socialistes révolutionnaires montaient sur les mêmes estrades que les rédacteurs des journaux capitalistes, comme le Temps. Parfois les uns et les autres ne cachaient pasl'étonnement où les mettait leur collaboration étroite et cor-
diale ; mais on était dans l'action, dans l'agitation quotidienne, le temps de la réflexion manquait, et ni les uns ni les autres n'essayaient de rechercher les raisons qui les avaient fait se rencontrer contre toute vraisemblance.
Ni l'argent, ni le seul jeu des idées ne suffisent à expliquer cette association. Avec l'argent, on recrute des individus, on constitue des bandes, mais on n'obtient pas un mouvement de foule obéissant à une idée. Avec les idées pures, on ne pouvait pas plus déterminer le mouvement de foule nécessaire, car, si les organisateurs de la campagne et les groupements révolutionnaires appartenaient bien à une même famille intellectuelle, celle qui est issue de l'Encyclopédie, il y avait entre eux une barrière nouvellement dressée par le socialisme, la barrière de classe : les premiers étaient des bourgeois, les seconds appartenaient au prolétariat ou se réclamaient de lui, ce qui rendait doctrinalement impossible toute collaboration. La collaboration eut lieu, la cause de Dreyfus fut appuyée par tous les groupes révolutionnaires, parce que les chefs dreyfusards rirent présenter leur campagne comme une étape dans la lutte pour la révolution totale. Et c'est à ce prix qu'ils eurent une armée.
Je n'entreprends pas d'apporter sur l'Affaire des informations, des explications puisées dans l'énorme littérature du sujet. Je ne veux que citer
mes observations personnelles, en tirer pour le lecteur la leçon que j'en ai tirée moi-même, afin de donner leur valeur aux faits qui ont servi à former mes propres idées, et qui ont une si grande influence dans la tranformation intellectuelle de la génération à laquelle j'appartiens. Ce que je place dans ces souvenirs, ce n'est pas ma connaissance ultérieure de l'affaire, c'est ce que j'ai vu.
A l'automne de 1897, les groupes anarchistes et socialistes connurent une vie nouvelle : alors que, jusque-là, ils n'avaient été que peu fréquentés par les camarades qui venaient s'instruire, discuter sur la représentation des idées générales, sur l'évolution des êtres organisés, sur l'individu et l'Etat, ils reçurent la visite de quelques camarades influents, possédant quelque notoriété, qui engagaient des discussions sur l'affaire Dreyfus, et montraient le parti que les révolutionnaires pourraient tirer des événements. Rapidement, les cercles révolutionnaires s'accrurent en nombre et en étendue. Et l'on y vit venir des gens que nul ne connaissait, mais qui paraissaient connaître tout le monde et jouissaient manifestement de la confiance des chefs de file que nous connaissions. Dans tout Paris, des camarades, dont quelques-uns s'exprimaient avec beaucoup de peine en français, nous exposèrent que la cause de la révolution était liée à celle du dreyfusisme : Dreyfus était bien un bourgeois, Scheurer-Kestner et ses
amis des déienseurs de l'autorité et du capital, mais l'affaire se présentait de telle manière qu'elle servirait à détruire l'Armée, la Magistrature, l'Église et l'État unis contre Dreyfus. Nous avions donc ce rare bonheur de voir des bourgeois, des militaires, des magistrats préparer eux-mêmes le tombeau de la société bourgeoise; mais leur défaite serait le triomphe de l'Autorité et du Capital: le rôle de tous les révolutionnaires était donc indiqué par les événements : favoriser, appuyer par tous les moyens le mouvement dreyfusiste, et l'affaire Dreyfus serait^ainsi la préface de la révolution intégrale. Ces raisonnements ne tardèrent pas à nous convaincre de la nécessité où nous étions de prendre part à l'action. Nous craignions bien un peu de voir les^bourgeois dreyfusards se retourner contre le peuple après avoir tiré leur Dreyfus de l'Ile du Diable. Mais on sut nous démontrer que, après la campagne, l'armée professionnelle aurait reçu de tels coups qu'elle serait hors d'état de s'opposer à la révolution.
Dans les groupes où je fréquentais le plus souvent, c'est un certain Natal Humbert, juif qui nous arrivait d'Italie, qui nous faisait ces démonstrations. Ce Natal Humbert avait sans doute reçu mission de travailler particulièrement les groupes littéraires libertaires; il fonda une revue, le Libre , où il publiait les « pages"» des jeunes écrivains à qui aucune revue n'était encore ouverte; il s'acquit
ainsi de nombreuses sympathies qui s'employèrent activement à faciliter sa tâche. Dans le même temps, toutes les têtes pensantes du socialisme et de l'anarchie faisaient adhésion au dreyfusisme. L'Aurore, journal officiel de la cause, ne se déclarait point révolutionnaire ni anarchiste ; mais Malato y était chez lui; mais Bernard Lazare, qui s'y tenait en permanence, était anarchiste ; mais Fernand Pelloutier y rédigeait le mouvement social. Nous fûmes enfin bien convaincus que la campagne pour Dreyfus ouvrait le grand mouvement révolutionnaire attendu depuis les premiers jours du monde, et qui devait libérer l'humanité tout entière du joug de toutes les autorités. C'est ainsi que, quelques mois plus tard, nous pouvions crier, sans contradiction, A bas F Armée! et Vive Loubet ! Et nous plaignions ce pauvre bourgeois de Loubet, qui, défilant sous les huées du peuple ignorant, ne savait pas qu'il faisait entrer avec lui la Révolution à l'Elysée.
Alors, pendant plus de deux années, nous avons été les défenseurs du dreyfusisme. Quelques centaines de jeunes hommes comme moi figuraient le peuple dans les réunions où cet affreux raseur de Pressenssé exposait les preuves de l'innocence de Dreyfus. Puis, nous nous répandions par bandes dans les rues des quartiers où se tenaient les réunions; pendant une heure ou deux, nous manifestions à grands cris; les petits bourgeois, dans leurs
lits, croyaient que c'était le peuple ouvrier qui annonçait la révolution et sentaient tomber leur opposition à Zola; les brigades centrales, qui ne nous aimaient pas, étaient habilement dirigées sur les points où nous n'étionspas, et lorsqu'une faute de tactique nous exposait aune rencontre, il n'était pas rare que des fonctionnaires de la police vinssent nous conseiller courtoisement de changer d'itinéraire. Je retrouve trace de ces bonnes relations entre la police et l'anarchie dans une note de l'Illustration du 28 janvier 1899 que j'ai sous les yeux :
« C'était, écrit le rédacteur, le jour de la seconde vente judiciaire donnée au domicile de M. Emile Zola. Le bruit s'était répandu qu'un certain nombre de jeunes gens préparaient une manifestation, et qu'à l'instant où s'ouvriraient les portes de l'hôtel de M. Zola, on se bousculerait un peu. A cette nouvelle, quelques compagnons anarchistes s'étaient rendus au domicile du romancier. Et comme, la vente terminée(sans incidentd'ailleurs), le commissaire de police du quartier, s'approchant d'un de ces inquiétants visiteurs qu'il avait reconnus, lui demandait : « Qu'est-ce que vous venez faire ici ».
« — Défendre la propriété, Monsieur le Commissaire, fit l'anarchiste. Une fois n'est pas coutume...
« Et l'on se sépara en riant... »
C'est de cette époque que datent les relations presque officielles du gouvernement de la République avec les armées de la Révolution. A la fin de la campagne dreyfusiste, la révolution que nous attendions ne fut pas faite, et les dreyfusards au pouvoir eurent, à l'égard de toute tentative révolutionnaire menaçant vraiment l'ordre social, la même politique que les autres gouvernements. Mais le gouvernement de la République était empoisonné; les révolutionnaires étaient devenus ce que l'on a appelé des anarchistes de gouvernement, mais le gouvernement était devenu une sorte de gouvernement de la révolution et de l'anarchie. Les dreyfusards au pouvoir ne pouvaient rompre avec leurs alliés; l'eussent-ils pu, ils ne l'eussent pas voulu : La révolution qu'ils avaient faite, car c'était bien une révolution, avait été accomplie contre la volonté du pays; ils avaient besoin de leurs anciens alliés pour se maintenir au pouvoir, et c'est un fait que tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis l'affaire Dreyfus se sont appuyés sur les groupements révolutionnaires pour durer. L'alliance conclue en 1898 n'a jamais pu être rompue. Dès leur victoire, les dreyfusards ont compris qu'ils en étaient les prisonniers. Ne pouvant" et ne voulant pas livrer le pays au fait anarchique, ils ont livré l'esprit, l'opinion du pays à l'anarchie. La morale officielle de
l'État, enseignée dans les écoles, même dans les Universités, est devenue celle que nous lisions autrefois dans les articles de philosophie scientifique des Temps Nouveaux. Le syndicalisme ouvrier, livré aux anarchistes qui, de 1898 à 1900, avaient été invités à pénétrer dans les syndicats pour les conquérir, a été complètement détourné de sa direction première : l'esprit du socialisme français, qui l'avait longtemps animé, a été chassé et remplacé par la philosophie apportée par les anarchistes et par l'esprit du socialisme germanique et marxiste, apporté par les socialistes dreyfusards. La révolution sociale n'a pas été faite, mais l'esprit du pays a été dissocié.
A partir de 1900, il fallut régler les comptes. La révolution attendue par les troupes dreyfusardes ne se faisant point, les dreyfusards au pouvoir commencèrent à s'attacher les chefs de groupes, afin de les consoler de leur déception révolutionnaire. On prit les plus ardents, les plus impatients, ou les plus cyniques, et on les fit entrer dans les ministères. Cela fit des révolutionnaires assagis, qui fixèrent désormais la date de la Révolution sociale à une époque assez éloignée pour qu'ils pussent jouir de leur retraite; mais ceux qui prenaient leur place à la tête des groupements révolutionnaires les qualifièrent de traîtres à la révolution. Pour calmer les nouveaux venus, les premiers nantis travaillèrent à faire
entrer leurs successeurs dans les ministères où ils avaient pénétré, si bien que, au bout de quelques années, l'inscription dans un groupement révolutionnaire était un des meilleurs moyens de parvenir aux places et aux honneurs. Nous autres, jeunes anarchistes, nous n'avions pas prévu cela. Et les grands bourgeois français qui furent dreyfusards ne l'avaient pas prévu plus que nous. S'il enest qui lisent ces souvenirs, qu'ils sachent bien que, si l'État est depuis vingt ans impuissant contre la Révolution, s'il ne cesse de composer avec elle, si tant de fonctionnaires, tant d'instituteurs sont acquis à la pensée révolutionnaire, c'est à l'alliance conclue au temps de l'affaire Dreyfus entre l'étatmajor dreyfusard et la révolution que l'on doit ce paradoxe d'un Etat qui entretient les ennemis de sa fonction. Il a été ouvert, dans le corps de l'Etat, en 1898 et 1900, une plaie qui n'est pas encore fermée et par où la Révolution empoisonne le pays. La France produit sans cesse le contre-poison', mais elle vit ainsi sous la menace constante de la mort foudroyante.
En 1900, la curée commençait. Déjà des camarades socialistes, anarchistes ou anarchisants entraient en place. Cela ne se faisait pas toujours avec élégance ; on voyait quelques hommes trop pressés
de connaître les douceurs de la vie bourgeoise. Je ne mettrai ici aucun nom. Il n'y a aucune honte à servir l'État ; le malheur, c'est lorsqva'une philosophie absurde vous ayant enseigné que l'État est un monstre à détruire, vous ne pouvez le servir qu'avec le sentiment d'une sorte de reniement. Je me félicite de n'avoir jamais eu à examiner ce cas de conscience pour mon usage personnel : je fus, par application normale de la loi militaire, appelé à rejoindre le 46e d'infanterie, en garnison à Fontainebleau. Nous sommes en novembre 1900; cette fin de siècle marque pour moi le commencement précis d'une transformation intellectuelle. Y a-t-il quelque chose, dans l'air du temps, qui m'y prépare ? Sans doute, quelques lectures de Bourget, de Barrés, que j'ai faites d'ailleurs avec une sorte de rage, m'ont appris que les écrivains qui défendent l'autorité ne sont pas aussi dépourvus d'intelligence que les révolutionnaires le pensent et le disent. Mais c'est la caserne elle-même qui agit sur mon esprit.
J'entre à la caserne anarchiste, antimilitariste, antipatriote, avec la pensée que je vais vivre pendant deux ans sous le commandement des brutes galonnées et dessous-officiers tortionnaires. Je suis immédiatement déçu, si je puis dire. Je trouve des officiers qui sont vraisemblablement tous antidreyfusards, mais qui sont des hommes avec qui l'on peut parfaitement vivre ; les sous-officiers
exercent l'autorité avec moins d'habileté et peutêtre avec quelque brutalité ; mais il est en somme assez facile de ne pas souffrir de leur humeur. Au bout de trois mois d'expérience, je découvre que la discipline militaire n'est pas du tout ce qui m'a été dit dans les cercles révolutionnaires, et qu'elle laisse un homme maître de soi absolument libre de son esprit.
J'observe que mes camarades anarchisants (il y en avait quelques-uns à Fontainebleau) protestent contre l'armée parce qu'elle leur impose à eux, intellectuels, de vivre sur le même pied que les paysans et les ouvriers avec qui nous sommes, et de faire, comme eux, des corvées qu'ils disent humiliantes. On m'incorpore d'autorité au peloton des élèves-caporaux ; je proteste beaucoup moins par antimilitarisme que pour montrer à mes camarades que je ne cherche pas les galons. Dès que nous commençons le service en campagne, je découvre avec stupeur que j'ai une admiration secrète pour cette autorité qui donne tant d'ordre aux mouvements des hommes. J'en suis indigné ; mais mon sang est plus fort que les idées de Kropotkine, et je prends un goût si vif au simulacre de la guerre dans la forêt de Fontainebleau que je mets mes poumons en fâcheux état et qu'il me faut entrer à l'hôpital, d'où je sors avec un congé de réforme. Il était temps : je crois que j'aurais pris volontairement du service.
i5o d'un siècle a l'autre
Après six mois de vie militaire, ayant repris contact avec le vrai peuple, je sortais de la caserne avec mes idées révolutionnairesfortement atteintes. Il va de soi que je refusais de me l'avouer et que je voulais avoir été le jouet d'illusions dans une garnison privilégiée. La maladie aidant, et m'obligeant à un long séjour loin de Paris, j'entrepris un examen de mon bagage intellectuel. Six mois de solitude, auprès de ma grand'mère, me permirent de commencer le dépouillement méthodique de sixannées d'expériences personnelleset d'études. Le premier résultat de l'examen ne fut point favorable à la Révolution. Puisque l'on avait depuis 189g tant opposé la Patrie à la Révolution, je voulus faire la comparaison pour mon propre compte. Je parcourais à pied le pays de mon enfance, entrant dans les fermes, dans les auberges, parlant avec tous des métiers de la terre et des bois. Les hommes que je voyais ne possédaient pas les larges vues philosophiques du prince Kropotkine, mais les champs qu'ils cultivaient étaient beaux, les moissons riches. Les quelques socialistes que je vis, je m'en éloignai vite, car ils représentaient la partie la moins laborieuse du pays. Mais les bourgeois n'éveillaient chez moi aucune sympathie. Ceux que je voyais me paraissaient beaucoup plus attachés à leurs revenus qu'à la Patrie. J'eus la surprise d'apprendre qu'un de mes parents éloignés, fort riche, soutenait énergiquement un député so-
LA BIENHEUREUSE PAUVRETÉ l5l
cialiste ; je connus qu'un gros bourgeois millionnaire allait se présenter aux élections municipales en tête d'une liste socialiste. J'eus alors le sentiment qu'il se jouait une énorme farce, sur les tréteaux des villes, pendant que les charrues traçaient toujours le même sillon, selon les mêmes principes, dans la terre commune. Je conclus que le vrai peuple qui travaille, berné au nom des idées opposées, est l'éternelle victime des politiciens qui se disputent le pouvoir.
Je rentrai à Paris, à l'automne de 1901, avec le dégoût de la politique et disposé à l'individualisme le plus franc. Puisque rien n'était vrai, puisque toutes les idées ne servaient qu'à tromper le peuple, un homme qui a quelque énergie doit suivre sa propre loi. Nietzsche a raison : cherchons le surhumain ; heureux ceux qui s'élèvent au-dessus de la foule qui baille devant les jongleurs. Je retrouvai mes amis et mes camarades dans des dispositions intellectuelles et morales voisines des miennes. Je crois que c'est le moment de ma vie où j'ai risqué le plus de perdre tout bon sens. J'ai été sauvé par ma grand'mère. Autour des tables de café, j'entendais trop de jeunes hommes faire de singulières combinaisons pour organiser leur carrière. Etait-ce là le chemin du surhumain ? Un soir où beaucoup de paradoxes cachaient mal la brutalité des appétits, je vis au-dessus des buveurs le visage de ma grand'mère. Je rentrai chez moi,
décidé à chercher la vérité dans le silence et le travail. Il n'y avait qu'une solution : quitter Paris, quitter même la France, pour rompre avec toutes les habitudes de l'esprit, me cherchermoi-même et me trouver. Quelques jours après, j'étais à Genève, où je retrouvais encore le visage de la Révolution. Le hasard d'une rencontre fit que je pris conscience de l'agonie des idées révolutionnaires dans mon esprit : dans la nuit du ?i décembre 1901, je soupais avec trois horlogers de la Chaux-de-Fonds et un inspecteur agricole d'Orient-de-l'Orbe, qui étaient venus passer à Genève les fêtes du nouvel an ; c'étaient de très braves gens, bien équilibrés, avec qui je pris plaisir à parler, pendant une partie de la nuit, de l'industrie, de l'agriculture et de la politique. Ils me questionnèrent sur l'affaire Dreyfus, se déclarèrent partisans de la thèse de l'innocence, mais dirent le regret où ils étaient que l'affaire eût fait si grand tort à la France. L'inspecteur agricole donna la conclusion : « Un grand pays comme la France ne devrait pas être en République ; la République nous convient à nous. Suisses, qui n'avons pas de politique étrangère ; mais la France, en République, est trop exposée aux intrigues de l'Allemagne et de l'Angleterre ; vous venez de le voir pendant l'affaire Dreyfus ; il n'y a qu'un régime qui convient à la France, c'est la monarchie. » Cela fut dit avec tant de force que je n'opposai qu'une protestation timide. L'inspec-
teur agricole exposa sereinement ses raisons ; il se dit certain que les Français intelligents pensaient comme lui, mais n'osaient pas dire leur pensée à cause des préjugés répandus dans leur pays. Les horlogers approuvaient. Je lui donnai raison, la mort dans rame, littéralement, en découvrant que je ne portais plus en moi que des cadavres d'idées. Quand nous nous séparâmes, ils me dirent leur grand amour pour la France, et combien ils avaient été heureux de parler avec un Français qui savait aimer son pays.
Cette conversation de quelques heures m'avait plus éclairé sur mon pays et sur moi-même que les cours de M. Demolins et toutes les leçons du Collège libre des Sciences sociales, où j'avais perdu mon temps. Je retenais pourtant.de l'enseignement de cette maison, un mot de Gabriel Tarde : L'anarchie est un rêve de forts qui croient n'avoir besoin poureux-mêmes d'aucune protection sociale. Je ne trouvais dans mon esprit que des idées abattues, et pas une notion positive pouvant servira la conduite de la vie. Ainsi ma recherche déjà longue ne m'avait conduit qu'à une sorte de nihilisme, et voici que des hommes parfaitement sains, sans préjugés, et citoyens d'une démocratie pacifique, me présentaient les images de la Patrie et de la monarchie !
Je lisais à cette époque Nietzsche et Spinoza : j'eus l'idée de chercher une retraite obscure, où,
I D4 D ux SIÈCLE A L AUTRE
en polissant des verres d'optique ou des pièces d'horlogerie, je poursuivrais ma recherche. Les Suisses ont beaucoup de bon sens : M. Bernard Bouvier, professeur à l'Université, à qui je commençais d'exposer mes projets, me conseilla de prendre un préceptorat, et il m'en offrit un, en Russie. C'était la solitude intellectuelle que je cherchais, mais avecune méthode à laquelle la fonction m'obligerait. Je rédigeai un programme d'éducation où, pour la première fois, j'exposais la nécessité de former l'esprit d'un jeune homme selon les traditions de son groupe social. Le gouverneur de Souvalki, qui reçut ce programme, y trouva la trace d'une certaine connaissance de l'homme et envoya un télégramme pour dire son acceptation. J'allai embrasser ma grand'mère, et je partis, avec la pensée que, quel que fût le sens de l'évolution humaine, il me faudrait représenter dignement la France et ses disciplines intellectuelles, dans le pays de la tyrannie où j'allais chercher mon destin.