CHAPITRE IV
En 1902, je quittais la France dans un tout autre état d'esprit que six ans plus tôt : ce n'était pas pour voir une fête de lumière, de couleurs et de parfums que je prenais le Nord-Express à la gare du Nord. J'allais faire, en quelque sorte, une retraite. J'avais fait table rase de presque toutes les idées reçues, bien résolu à trouver cette fois une vérité solide dont je pusse vivre. Mais si, pratiquement, j'étais sorti de l'anarchie, je me trouvais dans un état d'anarchie intellectuelle à peu près totale. Je ne conservais guère qu'une idée directrice assez floue, celle de l'évolutionnisme moral raccordé au nietzschéisme, qui ne menait à aucune conclusion pratique, et quipouvaitconduire aussi bien à un héroïsme inutile, à un ascétisme sans objet, qu'à l'arrivisme le plus cynique. Au point de vue national, j'étaisou je me croyais dénationalisé. Quelques mois plus tôt, avec quelques centaines de jeunes hommes de ma génération,
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j'avais protesté lorsque Labori, exposant son programme de grande politique dreyfusienne au théâtre de la Renaissance, avait parlé de notre éternelle revendication sur l'Alsace-Lorraine. La guerre de 1870, l'Alsace-Lorraine, étaient loin de nos préoccupations! Nous avions fait voir à Labori qu'il appartenait à une génération dépassée. Nous nous regardions comme des Européens nés dans une province de l'Europe, prêts à travailler avec tout homme de progrès, fùt-il né dans une province dite ennemie. Mais cela ne me fournissait pas une règle de vie.
Tout ce que je trouvai en moi qui put me servir, c'était l'ensemble d'idées et de sentiments que ma grand'mère m'avait donnés pendant mon enfance ; je m'aperçus que, dans la ruine déjà certaine de la plupart de mes idées, il n'y avait que ces idées et sentiments qui eussent quelque solidité. Avant mon départ, ma grand'mère m'avait répété ses conseils et m'avait dit comment elle avait réussi à me mener jusqu'à mon adolescence. Elle m'avait fait promettre d'être un honnête homme. J'avais beau vouloir considérer que ses principes étaient trop simples pour un homme qui a lu Spinoza et Nietzsche, et qui est revenu de beaucoup de choses, je ne pensais pas à cette leçon (peut-être la dernière, m'avait-elle dit) sans une profonde émotion. Je dus conclure, d'ailleurs, que je leur devais l'existence, que cela seul prouvait
déjà quelque chose, et que le plus sage était de s'y conformer, en attendant d'avoir trouvé mieux, si toutefois ce mieux existait. Ma grand'mère m'avait également recommandé d'être un bon Français. Je ne lui avais pas dit tout ce que je pensais là-dessus, mais je l'avais assurée que je ferais vraiment tout ce qui était en mon pouvoir pour justifier aux yeux des Russes la réputation de politesse, d'élégance et d'ouverture d'esprit que se sont acquise les Français.
Mon examen fait, je constatai que ce qui vivait le plus en moi, c'était l'enfant formé par ma grand' mère, et que, tout compte fait, le vêtement moral qui m'avait été préparé pendant mon enfance, convenait très bien à un homme. Et je découvris avec joie que j'aurais beaucoup plus de plaisir à écrire de longues lettres à ma grand'mère qu'à toute personne tenant à la philosophie ou à la politique. Là-dessus, j'entrai en Allemagne, et, en moins de quarante-huit heures, le temps d'aller d'Herbesthal à Thorn, avec arrêts brefs à Cologne et à Berlin, je me découvris Français, à tel point que, à la frontière russe, je regrettais de n'avoir pas eu le temps de prendre du galon dans l'armée française.
Les Allemands que j'eus l'occasion de rencontrer prirent soin, en etiet, de me révéler que. eux et nous, nous représentons deux cultures différentes et opposées. A Cologne, je vis un jeune ingénieur
allemand que j'avais connu à Paris : dès qu'il sut le but de mon voyage, il me félicita sur les chances que j'avais, moi Parisien, de plaire aux femmes dans la famille de mon élève. Ce gaillard me parut le dernier des goujats. Entre Cologne et Dortmund, j'eus une difficulté avec un contrôleur pour une question de supplément à payer : je fus jeté brutalement sur le quai de Dortmund, en pleine nuit, par le contrôleur, le chef de gare et un troisième personnage qui me traitèrent ensemble de c de Français ; j'eus idée de la brutalité allemande. Au buffet de Dortmund, des gens cuvaient leur bière en attendant un train de nuit : l'un d'eux se leva, se soulagea au milieu de la salle et reprit tranquillement sa place ; une jeune fille aux yeux de faïence, qui siégeait à la caisse, nullement émue, frappa sur un timbre ; je vis venir peu après un agent de police qui emmena l'homme, lequel ne fit aucune résistance : je soupçonnai ce qu'est la grossièreté allemande, balayée chaque jour par la discipline d'État. Entre Dortmund et Berlin, je voyageai avec un voyageur de commerce qui, après avoir pris toutes ses aises, m'offrit la conversation en trois langues et, après une demi-heure d'entretien, me fit admirer les photographies de toute sa famille, de sa fiancée, de la famille de sa fiancée, m'instruisit de la fortune des uns et des autres, et s'endormit enfin ; je connus ainsi la sensibilité allemande.
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En arrivant à Berlin, après avoir vu dix spectacles de ce genre, je me demandais comment un peuple si peu policé, si grossier, si bête, si naïf, et qui mange si mal, pouvait vivre ailleurs que dans les bois. En sortant de la gare, j'eus une explication : un agent de police, reconnaissant en moi un étranger, s'empressa auprès de ma personne, me salua comme si j'étais ministre plénipotentiaire, appela un cocher, paya ma course avec ma monnaie qu'il compta lui-même, injuria sèchement le cocher, et me fit ensuite un sourire dedogue. C'était l'Allemagne impériale, qui se voulait gracieuse pour les étrangers, et qui tenait levé au-dessus des siens le bâton de l'agent de police. Je me rappelai que j'étais dans la ville où Frédéric dressait les ménagères à coups de canne.
En sortant d'Allemagne, je commençais à concevoir le rôle de l'État, et à comprendre comment les Français et les Allemands, qu'ils soient monarchistes ou socialistes, ne peuvent s'entendre ni sur la nature ni sur les fonctions de l'Etat. Et cela me faisait percevoir une telle différence de culture que, pour la première fois depuis plusieurs années, j'éprouvai quelque fierté â me dire Français.
J'allais en Russie chercher une solitude intellectuelle. Je la trouvai, mais entourée de figures où
je trouvais les traits les plus aimables delà France. J'entrai dans l'intimité d'une vieille famille de l'Empire où la langue, la politesse, la culture étaient en accord si parfait avec nos traditions et nos usages, que je ne discernai pas tout d'abord les caractères slaves qui devaient plus tard m'éclairer, par contraste, sur les valeurs françaises. Je sus qu'au prix de relations courtoises, qui pouvaient devenir aisément cordiales, au prix d'une application loyale d'un programme d'éducation que j'avais moi-même proposé, etpourvuque je n'eusse point la tentation de m'occuper des affaires intérieures de l'Empire, je pourrais poursuivre mes recherches personnelles en toute sécurité, sans craindre la pression de quiconque sur ma pensée. Emmanuel Alexandrovitch Vatatzi, alors gouverneur de Souvalki, et père du jeune homme dont je devenais le Mentor, me donna là-dessus des assurances dont je n'avais pas à douter; on l'avait prévenu que, s'il donnait à son fils un précepteur français, il y avait beaucoup de chances pour qu'il fit pénétrer dans sa famille le socialisme ou l'anarchie ; il ne me demanda pas quelle était maconception de l'ordre, me fit connaître que son fils se préparait à entrer à l'Ecole de Droit, qu'il entrerait peut-être plus tard dans la diplomatie, et que luimême tenait à lui donner une bonne culture française : il comptait que, quelles que fussent les différences de méthodes générales employées par nos
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gouvernements respectifs, mon enseignement, tel que je l'avais annoncé, ne pourrait que servir son fils dans sa carrière. Les instruments de travail étaient sous ma main : une riche bibliothèque historique, où les auteurs français occupaient une place d'honneur, me permettrait de fournir à mon élève les informations qui devraient lui être utiles, aussi bien pour comprendre les nations étrangères que pour aider son pays à éviter des troubles aussi funestes que ceux de la Révolution française. J'avais l'esprit assez libre pour me servir, auprès de mon élève, d'une technique honnête, qui réservât mes jugements personnels; on ne me demandait pas de faire l'apologie du tsarisme : il me fut facile de faire, sans y être invité, une critique de la Révolution française que je faisais intérieurement d'un point de vue qui n'était pas celui du tsarisme. Mon enseignement était en quelque sorte négatif, mais c'est avec la plus entière sincérité que je souhaitais à la Russie de ne pas connaître un régime où les politiciens et les financiers exploitent l'État. Mon élève Alexandre qui, dès sa seizième année, avait cette curiosité intellectuelle si répandue chez les Russes, eût souhaité des directions positives. Je pus lui en fournir lorsque, après avoir étudié l'histoire de Russie, après quelques voyages qui me permirent de précieuses observations, je lui déclarai que, en toute certitude, le moyen sûr de détruire l'unité russe serait de pro-
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clamer la république à Saint-Pétersbourg, et que le tsarisme était le seul régime capable de maintenir en paix les cent peuples de l'Empire. C'est une découverte que j'avais faite pour mon propre compte et dont je le ris bénéficier. Je faisais son éducation. Mais j'étais en train de refaire la mienne. Le lieu où j'étais placé était à la fois une parfaite retraite et un excellent poste d'observation, car en même temps que je pouvais vérifier sur place les informations répandues en Europe sur l'administration, la noblesse et le peuple russes, je voyais le flux et le reflux des idées et des événements historiques porter la famille dont je partageais la vie.
Emmanuel Alexandrovitch Vratatzi, qui fut gouverneur de Souvalki, de Kovno, de Kharkof, adjoint au prince Sviatopolk-Mirski, quand celuici fut premier ministre, adjoint au prince Vorontzof-Dachkof dans sa vice-royauté du Caucase, et qui est mort, en 192 1 , dans une prison bolcheviste, descendait de Jean III Yatatzès, qui fut empereur de Nicée au xme siècle, fut sans pitié pour les fils de Théodore Lascaris, son beau-père, et qui faillit régner sur Constantinople. Ces ancêtres, chassés de Nicée, passèrent sur le continent, devinrent hospodars en Valachie et, chassés par les Turcs, entrèrent en Russie. Depuis le règne de la grande Catherine, les Vatatzi, chez qui les alliances slaves, allemandes, tatares, n'ont pas chassé le plus pur type grec, n'ont cessé de fournir
des soldats et des administrateurs à l'Empire. Emmanuel Alexandrovitch Vatatzi était un de ces hommes issus d'une aristocratie étrangère, qui ont si largement servi l'Empire russe, et qui, slavisés, mais conservant les caractères gréco-latins, ont tant contribué à diriger le courant slave vers l'Europe. Sa femme, Marie Pétrovna Mertvago, descend des khans tatares de Kazan, soumis par les tsars, acquis au slavisme, puis à la civilisation occidentale ; son seul nom, Mertvago, les Enfants du mort, oblige à penser que la Russie subit périodiquement les sursauts de la barbarie : c'est Pougatchev qui donna ce nom à deux enfants dont il avait massacré la famille et qu'il épargna, retenant leurs biens; Pougatchev vaincu, les enfants rentrèrent en possession de leurs terres et conservèrent le nom sanglant. Il me suffisait d'entendre l'histoire de cette famille, de voir, parmi ses proches, les traits de l'Europe et de l'Asie fondus, ou quelque type isolé de Tatar, et même des visages qui n'eussent point étonné à Pékin, pour comprendre l'œuvre accomplie par les tsars de Moscou et de Saint-Pétersbourg.
En général, en Occident, et surtout en Angleterre et en France, nous jugeons des choses russes au point de vue de la liberté ou de l'autorité, ou de quelque doctrine politique ou sociale fabriquée pour nos pays où les questions de race ne se posent guère. Il ne me fallut pas longtemps pour
me rendre compte de l'absurdité totale de cette méthode. La politique russe nedoit pas être jugée par rapport à la liberté ou à l'autorité ; elle doit être jugée par rapport à l'Europe et à l'Asie. Nous autres, Européens de l'Occident, nous sommes portés à croire, à cause de nos unités nationales, à cause de notre situation géographique, que la civilisation occidentale ne peut être mise en discussion par personne, et que nous pouvons nous disputer, à l'intérieur de cette civilisation, sur des questions de forme, de détail, sans mettre en péril la base même de la civilisation, à laquelle nous sommes tous attachés, que nous soyons catholiques ou athées, monarchistes ou républicains. Et nous considérons volontiers que toute nation européenne peut raisonner sur ces points exactement comme nous le faisons à Rome ou à Paris, à Londres ou à Genève. Qui a fait le voyage de Russie, quia vécu dans l'intimité des familles russes, connaît, s'il sait observer, l'énormité de notre erreur. Le plan des affaires russes n'est pas le plan des affaires occidentales. Les questions d'État n'y sont points débattues entre citoyens qui diffèrent d'opinion sur la monarchie ou la république : elles se posent sans cesse entre l'Europe civilisée et l'Asie barbare, qui se disputent non seulement les allogènes, mais les âmes des habitants de la Russie propre. Aux yeux de l'Occident, TÉtat russe vaut dans la mesure où il refoule
la barbarie asiatique, où il fait entrer les Slaves dans la civilisation occidentale. Ivan le Terrible et Pierre le Grand ont fait de la Russie une immense marche de la civilisation. Tolstoï rendrait cette marche à l'Asie et mettrait l'Europe en péril.
Une famille et ses alliés me rendaient sensibles ces vérités, que l'on répète parfois à Paris comme de simples formules, sans soupçonner l'étonnante réalité qu'elles recouvrent. L'œuvre des tsars, c'a été d'établir la paix dans cette plaine sans limites qui va du Niémen à l'Iran, où la chevauchée des hordes asiatiques ne peut rencontrer d'autre obstacle qu'un pouvoir unique barrant les routes entre Arkhangel et Odessa, entre l'Oural et le Caucase. L'œuvre des tsars, c'est de verser dans cette immense cuve, où s'agitent cent peuples d'Asie, du sang d'Occident qu'y apportent les soldats, les administrateurs, les ingénieurs que l'Empire n'a cessé de recruter dans les élites européennes, et de renouveler sans cesse ce flot, afin de triompher de l'indolence ou de la frénésie du sang asiatique. La noblesse russe, où l'on compte tant de familles d'origine étrangère, est un organe par lequel la volonté souveraine de l'État russe conquiert et conserve des peuples asiatiques à l'Occident. Supprimez cette volonté souveraine, supprimez cet organe, la terre russe redevient la cuve où bouillonnent tous les ferments de barbarie, la vaste plaine où une nation de paysans, sans autre dé-
fense que ses bois, qui ne sont qu'un refuge de bêtes traquées, sera la proie des hordes asiatiques: l'Europe est ouverte à Gengis-Khan, à Tamerlan et à Attila, et les hommes qui deviendront des princes éphémères dans ce tourbillon iront chercher leur âme à Samarkande.
Un tsar qui a les yeux tournés vers l'Europe, quelques milliers de familles qui regardent Paris comme le centre du monde empêchent cette catastrophe. Mais il y faut une volonté unique, perpétuellement tendue : dans ces familles qui font pénétrer la pensée gréco-latine jusque dans le plus petit village de la steppe, qui se slavisent. l'Asie tend toujours à reparaître. J'observais chez les Vatatzi et leurs alliés, chez leurs amis, une lutte constante entre l'esprit et le sang occidental et le sang et l'esprit oriental. Les alliances, la vie sur la terre russe, tendenttoujours à replacer une famille à mi-chemin entre l'Europe et l'Asie et lui communiquent cette étrange torpeur proprement russe que parvient seul à vaincre un renouvellement constant des apports occidentaux. Les Russes s'en défendent en appelant à leur secours l'esprit et la volonté de l'Occident. Pourquoi y a-t-il en Russie, dans les familles nobles ou de la grande bourgeoisie, tant de précepteurs, d'institutrices, de gouvernantes français, anglais, suisses, allemands ? Un esprit superficiel ne verra là qu'une élégance coûteuse, un luxe de
grand seigneur. Mais c'est une mesure de haute sécurité, c'est la sauvegarde d'une nation, c'est la première nécessité d'un Etat qui sait que s'il n'entretient pas, dans chaque famille associée à sa vie, un représentant de la culture européenne, un excitateur des volontés, la Russie glissera vers l'Asie.
Voilà ce que m'enseignaient mon propre enseignement quotidien auprès de mon jeune élève, mes conversations avec les siens, avec ses parents que nous visitions à la campagne, et non moins, les observations que je pouvais faire au cours de nos voyages, dans les villes saintes de la Russie ou sur la terre russe. J'ai longtemps cherché la raison de ce double danger de torpeur et de frénésie qui paraît toujours menacer les Russes, et qui menace également ceux qui vivent en Russie. Nous autres, Occidentaux, nous avons peine à comprendre qu'une intelligence ouverte, souple, prompte à saisir les idées, n'entraîne pas l'homme à l'action ; nous avons non moins peine à comprendre qu'une intelligence aussi exercée ne fournisse pas à la raison les moyens de s'opposer aux poussées soudaines de l'instinct. La vie russe nous présente à chaque instant ces faits que nous regardons comme contradictoires : l'homme voit ce que peut être l'action et n'agit pas ; l'homme voit le péril de l'action, et s'y élance le regard dans la nue. Je propose une explication : l'esprit créateur,
l'esprit maître de lui-même vit avec peine sur cette terre sans limites, sous ce ciel qui l'écrase, dans l'hiver qui lui masque les formes du monde.
La torpeur : Dans la steppe, ou dans ces plaines infinies où d'immenses cultures uniformes alternent avec les forêts de sapins et de bouleaux, sur quoi pèse un ciel souvent si bas, que l'on croit pouvoir le toucher en levant les bras, l'esprit n'aperçoit que l'uniformité qui l'entoure; de grandes lignesconduisent son mouvement vers un horizon incertain ; aucune forme n'arrête les pensées qui glissent sur l'étendue ; il n'est appelé par aucun des attraits, aux formes nettes, que Dieu place dans les pays fortunés sur la route des hommes. L'homme regarde aux quatre points cardinaux: le spectacleest le même de tous côtés; l'attrait, le mystère sont partout ou nulle part. Pourquoi aller ici plutôt que là, au nord plutôt qu'au sud? La terre, le ciel ne donnent aucune réponse. L'homme s'assied au seuil de sa maison de bois ; l'esprit se replie sur lui-même : son champ d'observation, ce ne sera pas cette plaine où rien ne le sollicite, ce sera lui-même et son prochain. Alors l'homme ne trouve de nouveau que dans l'homme qui parle et lui fait connaître son âme. L'esprit est porté vers la connaissance de l'àme, non vers l'action.
La frénésie : Dans la steppe, dans la plaine infinie, rien n'appelle l'homme vers l'action. Mais rien ne le retient au lieu qu'il occupe. Pourquoi
rester en ce lieu ? Là-bas, à l'Est ou à l'Ouest, nous serons aussi bien qu'ici. L'hiver est venu, la terre est uniformément blanche; routes, villages, forêts ne sont plus qu'une seule étendue. Rien ne fixe la pensée de l'homme ; aucune forme, aucune ligne ne donne de direction à sa rêverie, l'imagination enfante des monstres. Mais l'homme est appelé hors de sa maison par le soleil qui rend la neige éclatante de blancheur ; le froid fouette son sang, la lumière fait bondir sa volonté. Où aller ? Alors quelque imagination folle, née dans une longue rêverie, prend place dans l'esprit, met la volonté en mouvement, et l'homme s'élance avec son cheval, et s'enivre de vitesse dans une course sans but. Que viendrait faire ici la raison ? L'uniforme étendue, sans chemins, sans périls, donne à l'esprit l'illusion d'une liberté d'action illimitée.
Transposez dans la vie intellectuelle et politique ces caractères acquis dans la vie rurale, vous aurez l'explication, semble-t-il, de cette apathie russe qui lui fait parfois tout subir, ou de cette fougue qui lui fait tout renverser. A vivre en Russie, un Occidental sans préjugés conçoit que ce n'est point trop d'une autocratie sacrée pour rassembler les terres russes, arracher les habitants à l'inaction, réprimer leurs soudaines expansions irréfléchies. On conclut que, s'il n'y a point de tsar, il n'y aura pas de Russie, et s'il
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n'y a pas de Russie, le flot asiatique vient battre les murs de l'Europe. C'était ma propre conclusion après six mois de séjour et de voyages en Russie : je ne l'étendais pas à la France, où je pensais que l'unité est faite depuis longtemps, que la raison seule peut y tenir lieu de roi et de tsar. Mais mes vues sur le développement historique étaient profondément modifiées : j'avais vu l'Europe civiliser l'Asie par l'Inde, l'Insulinde, et les échelles d'Extrême-Orient ; je voyais l'Europe civiliser la même Asie par le Caucase et la Mongolie ; un même esprit, celui de l'Occident, dirigeait deux bras qui enserraient tout le continent asiatique pour fermer toute issue à la barbarie contenue, refoulée dans les steppes et les montagnes centrales. La foi, la raison, la force étaient associées contre la superstition, la déraison et la cruauté asiatiques.
C'est alors que je compris que l'histoire donne de meilleures leçons de sagesse politique que toutes les monographies sur les peuplades sauvages, l'anthropologie et la sociologie de ce bon papa Letourneau. Les thèses de l'évolutionnisme sociologique, qui montrent l'humanité passant automatiquement de la famille à la tribu, de la tribu à la nation, de la nation à l'internationale, m'apparurent comme un roman absurde. On peut raconter ces bourdes aux gosses du Nouvion-en- Thiérache (Aisne) à qui ce brave M. Lavisse les
disait avec éloquence, autrefois, chaque année, le jour de la distribution des prix ; mais je défie toute la Sorbonne démocratique de les présenter à une portion quelconque de l'humanité sans la protection des gendarmes, de la police, de l'armée et de toutes les institutions qui contraignent les individus et les peuples à vivre en paix.
J'avoue que, en io,o3, je croyais la France capable de suivre une loi d'exception ; mais il n'en restait pas moins que je voyais assez bien que si l'Armagnac n'était plus l'ennemi du Bourguignon, le Parisien du Toulousain, ce n'était pas par la vertu de leurs libres délibérations, et l'œuvre pacificatrice des Rois de France ne me paraissait pas pouvoir être contestée. Je continuai de penser que la monarchie ayant terminé sa tâche en 1789, nous n'avions point à la regretter. Mais ces réflexions m'ayant éclairé sur le faible intérêt des dissertations sur le totem pour la formation de l'esprit, je fus satisfait de trouver, dans la bibliothèque de la maison, Macaulay, Fustel de Coulanges et Taine, de qui j'avais été fort éloigné jusque-là par M. Durkheim et M. Seignobos.
Tandis que je faisais ce chemin, j'observais avec beaucoup de surprise que les Russes faisaient la route en sens inverse. Nous sommes, me disait
Mme Vatatzi, dans la situation où étaitla France à la veille de la Révolution. C'était vrai. Les Russes perdaient tout bon sens : ces nobles, ces administrateurs, ces officiers que je croyais à genoux devant un tsar demi-dieu, je les voyais gagnés par des idées libérales que je jugeais déjà tout à fait ridicules au temps où j'étais anarchiste. Je crois que le tsar et son administration ne savaient pas protéger leurs peuples ; la Russie, obligée d'aller chercher sa nourriture intellectuelle en Occident, y trouvait des idées qui devaient lui être funestes ; les officiers du tsar essayaient de filtrer les idées à la frontière où fonctionnait une censure qui n'était pas sotte. Mais comment arrêter les idées qui passaient la frontière dans les cerveaux ? Il n'était pas besoin des précepteurs français pour apporter l'anarchie dans l'Empire : les Russes qui voyageaient en Occident chargeaient leur esprit d'explosifs puissants.
De nombreux membres de la noblesse étaient libéraux, et c'était très fâcheux, car les Russes, qui sont des hommes d'un commerce agréable lorsqu'ils sont de bons Russes sans prétention, deviennent stupides lorsqu'ils passent au libéralisme. Dans aucun pays, un libéral ne peut passer pour un homme bien intelligent ; en Russie, un libéral est plus bête qu'ailleurs. Le maréchal de lanoblesse de S... m'accueillit un jour en faisant jouerla Marseillaise par un phonographe, pour me faire
honneur, dit-il, en fait pour entendre lui-même, sous un prétexte poli, un chant révolutionnaire. Je n'ai jamais pu entendre la Marseillaise de sangfroid, même lorsque j'étais totalement anarchiste ; mais, ce jour-là, elle me parut ridicule, et je la jugeai, pour le compte des Russes, avec l'esprit d'un ci-devant ; je ne pus me tenir de dire au maréchal de la noblesse que l'on incendierait peut-être sa maison, un jour, au chant de la Marseillaise, et qu'il ne lui appartenait pas, en somme, de hâter ce jour. Il ne me crut point, et eut pour moi un bon sourire de pitié ; depuis, sa maison a été en effet détruite aux chants mêlés de la Marseillaise et de V Internationale . Je crois bien qu'il a été détruit lui-même.
Vers 1903, j'ai pu constater que, chez un nombre considérable de Russes qui étaient les colonnes de l'Empire, le tsarisme n'avait aucune assise intellectuelle. C'était un gouvernement de fait, auquel manquait l'adhésion de l'intelligence à laquelle les tsars ne s'occupaient guère de fournir les raisons de leur propre existence. Les Russes m'ont paru alors attachés au tsar parle cœur, par une tradition sans consistance, et gagnés par l'esprit aux nuées libérales, démocratiques et socialistes. Cela les mettait à la merci d'une saute de sentiment dont je les crois aisément victimes. Les charlatans auront toujours beau jeu, en Russie, en exploitant la pitié russe, qui n'est pasune inven-
tion des écrivains. J'ai eu souvent l'occasion de constater combien il est facile d'entraîner un Russe en exploitant son émotion devant la douleur et la mort. Un de mes souvenirs les plus caractéristiques est celui-ci : un matin, la mère de mon élève frappe à ma porte pour m'éveiller ; j'entends sa voix altérée de l'autre côté de la porte :
— Ah ! Monsieur, un grand malheur ! Zola est mort !
J'étais encore dreyfusard, mais j'avoue que mon émotion fut nulle. Je ne compris pas sur-le-champ l'émotion de Mme Vatatzi, pour qui le seul nom de Zola représentait un monde d'idées qu'elleavait en horreur profonde. Par politesse, je m'habillai en hâte et me rendis à la salle à manger ; je trouvai Mme Vatatzi les larmes aux yeux devant la dépêche officielle qui annonçait la mort de Zola. Je comprenais de moins en moins. Dans la journée, on annonça la mort de Zola aux visiteurs; presque tous étaient sincèrement émus. Je distinguai alors nos différences : nous avons le respect de la mort, et les Russes en ont l'émotion ; nous saluons notre ennemi gisant à nos pieds ; un Russe peut, selon l'émotion qui le saisit, frapper son ennemi mort ou couvrir son visage de baisers. Chez nous, le romantisme peut ne donner aux hommes qu'une ivresse légère ; chez les Russes, il agira comme le plus violent des poisons. Des observations de ce genre me conduisaient à penser que l'autocratie est un
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gouvernement bien fait pour un peuple que son émotivité peut porter sans transition à des mouvements excessifs et contraires. Sur la terre russe, un choc à l'âme collective transforme trop aisément en nomade un être attaché à son foyer. Je me rappelle quelques-unes de ces transformations soudaines que je trouve dans l'histoire devquelques familles que j'ai connues au cœur de la vraie Russie terrienne.
Paul Alexandrovitch avait épousé, par tolstoïsmer une paysanne dont la fonction était de laver les pieds à ses hôtes. Il la fit accepter dans sa famille, en eiit quatre enfants et vécut quinze ans avec elle dans la paix, sur ses terres qu'il ne quittait point. Après la crise politique de i o,o5, il envoya sa femme et ses enfants en Allemagne et les y laissa sans ressources, déclarant qu'il allait vivre sa vie.
Olga Pavlovna, sa cousine, était la femme d'un haut fonctionnaire de l'Empire, dont elle avait eu six enfants. C'était une fort jolie femme, bonne mère de famille. Dans la même crise, elle s'enfuit avec le fils d'un écrivain russe et rompit avec tous les siens.
Véra Pétrovna avait épousé, également par tolstoïsme, un malheureux professeur d'origine obscure, et qui était poitrinaire. Pendant dix ans, administrant elle-même le domaine que son mari ne pouvait même pas parcourir, elle se dévoua pour lui, l'entourant d'affection et soins,
élevant avec amour l'unique enfant qu'il lui avait donné. Après le choc de l'insurrection de 1905, elle envoie son mari faire une saison dans la steppe et y boire le lait de jument. Restée seule, elle lui écrit pour l'inviter à rester dans la steppe et à ne jamais revenir dans la maison qu'elle va quitter. Elle part, avec son enfant, va s'installer à Moscou, prend un amant et fonde un institut pour la culture morale.
Serge Nicolaïévitch, destiné à de hautes fonctions dans l'administration impériale, se découvre révolutionnaire. Il fuit la Russie, gagne Paris, se fait ouvrier maraîcher, mène une vie obscure et volontairement pauvre. Un jour, il pense à son pays, il rentre, sans souci delà Sibérie. A la frontière, le premier Russe qu'il voit est un gendarme, le plus impitoyable représentant de l'autocratie détestée : il se jette au cou du gendarme et l'embrasse en pleurant.
Les Russes vous content ces histoires sans étonnement ni indignation. Ceux que nous jugerions ici fous et misérables, ils les regardent comme des malheureuses victimes, et c'est à eux que va leur pitié. Quand j'eus entendu beaucoup de ces récits déchirants, je compris que, de ce côté-ci de l'Europe, nous nous sommes étrangement mépris sur le sens de la littérature russe où nous avons cru voirun profond sentiment de la douleur humaine, une immense pitié pour ceux qui souffrent. Je crois que les Russes ont surtout un profond senti-
ment de cette fatalité qui pèse sur eux ; ils savent que des forces obscures agissent dans leur peuple, frappant un jour ici, un jour là ; chacun pense qu'il peut être victime lui-même, au moment choisi par un destin qu'il ne pourra maîtriser. C'est un sentiment que nous ne pouvons transposer dans notre vie, que la raison et la volonté soutiennent sans cesse. Nous flétrissons l'homme qui déchoit ; les Russes le plaignent, parce qu'il a succombé souslescoupsdecette force ennemie qui les menace tous. Quelle force ennemie? Il m'a paru que c'est le nomadisme, et qu'une immense hésitation fait osciller L'âme russe entre la fixité et l'aventure. Vienne quelque secousse dont les ondes parcourent le pays : des hommes qui vivaient en paix sentent tout à coup leur âme écrasée dans l'armature de Pierre le Grand ; ils partent la torche à la main, ou le cœur plein de regrets et de désirs incertains, suivant Kropotkine ou Tolstoï, quittant femme, enfants, parents, amis, et reviendront quelque jour s'agenouiller à leur seuil ou faire pénitence dans l'église où ils ont reçu le baptême. Je comprends le sentiment où sont leurs frères à leur égard. Mais je conclus que nous sommes séparés des Russes plus par le temps que par l'espace. Lorsque je voyais ces foules de paysans qui viennent encombrer les quais des gares, ouvertes à tout venant, sans raison, sans but, comme s'ils attendaient quelque ordre de départ vers l'un des quatre
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points cardinaux, je me demandais si le peuple russe n'est pas un peuple encore en migration, et qui, campé sur une terre avare, attend de descendre vers les pays fortunés, où la terre est parée de rieurs. Quand j'eus vécu quatre saisons entre le Niémen et la Moskova, j'avais une admiration sans réserve pour l'œuvre de Pierre le Grand, et je tenais Tolstoï pour le moins sage des hommes, disons : pour un génial insensé.
Mais ces Russes si différents de nous, comme nous pouvons les aimer! Quand ils vivent l'âme en paix sur cette terre si nue, mais que sa pauvreté même rend si attachante, comme ils sont pleins de bonté, de grandeur simple et de générosité ! L'humanité dans Tordre, en Russie, est une des plus aimables que je connaisse. J'ai eu le bonheur de vivre dans une famille unie, bien équilibrée, et qui n'était atteinte par aucune maladie révolutionnaire. Le gouverneur Vatatzi servait le tsar, sa femme et ses quatre enfants tenaient hors de discussion que le tsar et l'église orthodoxe sont les pivots, non de l'ordre, mais de la vie, au moins de la vie russe : ces points étant acquis, l'esprit soufflait où il voulait. Le gouverneur et sa femme étant très cultivés, la vie familiale, bien ordonnée, simple et calme, était animée par le jeu de l'esprit.
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Selon la coutume russe, nous nous réunissions cinq fois par jour, au petit repas du matin, à midi, au thé de deux heures, au dîner de six heures et au thé de neuf heures. Les repas étaient brefs, l'heure du thé longue : c'était auprès du samovar que se tenaient les longs entretiens. Au début de mon séjour, ayant la tête farcie de préjugés sur le tsarisme et sur la noblesse russe, j'observais dans ces réunions une réserve que je croyais être une défense : j'entendais marquer que j'étais citoyen d'un pajrs libre, intellectuel par surcroît, et que la morgue d'une famille noble ne s'exercerait pas à l'égard d'un fils authentique de la Révolution française. En moins d'une semaine, il m'apparaissait que je deviendrais profondément ridicule si je demeurais dans cette attitude : je me cabrais contre des fantômes ; les Russes sont bien les gens les moins gourmés que l'on puisse rencontrer dans le monde. Mes préjugés tombèrent devant les caresses des enfants, qui m'avertissaient que je n'étais pas chez des bourreaux et que l'on me saurait gré de laisser là ma cuirasse :
— Comment pensez-vous, Monsieur, me dit une enfant de treize ans, est-il vrai que les Français croient que les Russes mangent des chandelles ?
— Catherine, dit l'enfant Dimitri, qui avait bien huit ans, les Français sont trop spirituels pour croire des bêtises pareilles.
Je sus que la vie sociale, même chez eux, servi-
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teurs de la plus rude autocratie, n'exigeait que des échanges de politesse, et la politesse, en Russie, n'étant rien autre que la plus traditionnelle politesse française, rien n'était plus facile que de vivre en paix et même en parfait accord. Toutefois, je ne pus me résoudre à introduire dans mon langage les appellations d'Excellence, de Haute Excellence et d'autres encore, si abondantes dans les relations officielles ; mon sentiment libertaire y répugnait. La politesse n'en souffre pas, car ces lourdeurs sont beaucoup plus allemandes que russes, et, en français, Monsieur et Madame suffisent depuis longtemps à l'honnête homme, même en Russie. Ces questions réglées, la vie fut aimable. Les fenêtres closes, il me fallait faire effort pour penser que j'étais en Russie ; tout me rappelait la France, idées, goûts, mœurs. Si, dans la conversation, que dirigeait Mme Vatatzi avec tant de bonne grâce souriante, quelque chose m'avertissait que je n'étais pas en France, c'était peut-être cet excès de passion que les Russes manifestent pour les choses de l'intelligence, et qui fait que les entretiens donnent à l'esprit une ivresse qui n'est point sans risques pour l'équilibre intellectuel. Mais combien d'heures délicieuses passées, auprès du samovar chantant, à l'examen de l'histoire européenne,où la France et la Russie tenaient la première place, à commenter les oeuvres de nos écrivains, à confronter les idées. Le grand charme de
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la vie de société, en Russie, sous le dernier tsar, c'était que, la question de l'Etat russe étant écartée, on jouissait de la plus grande liberté intellectuelle. Je trouvais là beaucoup moins de préjugés, moins de barrières pour la curiosité de l'esprit que dans les salons anarchisants que j'avais fréquentés à Paris. Et, en même temps, une chaude cordialité, sans manifestations excessives, qui vous enveloppe à la manière de ces pelisses russes, pleinesde duvet léger, qui vous donnent une chaleur si pénétrante et qui ne pèsent pas plus à l'épaule qu'un manteau de soie.
C'est une caractéristique des Russes que, malgré l'étiquette, malgré une politesse où. parfois, les formes anglaises et allemandes mettent un peu de raideur, ils apportent, dans les relations privées^ une bonhomie, une sorte de fraternité qui va du tsar au plus humble moujik. Ils savent être rudes et cruels. Ils savent être hautains, et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de femmes nobles, en Europe, qui puissent être aussi simplement altières et dédaigneuses qu'une grande dame russe quand il lui plaît de marquer, d'un mouvement soudain, son mépris ou son éloignement. Mais, par contre, la noblesse russe peut être, et est le plus souvent, dans le cours ordinaire de la vie, familière, cordiale, avec une simplicité qui exclut cet air protecteur qui rend insupportables les familiarités aristocratiques dans quelques pays de
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l'Europe. Personne n'ignore que la fonction de précepteur dans une famille « de haute naissance », comme disent les Allemands, peut entraîner mille petits inconvénients pour celui qui la remplit. Je sais bien que, pour ma part, j'aurais préféré devenir crieur de journaux plutôt que d'accepter un préceptorat dans la libre Angleterre. Rendons justice aux Russes : ils rendent aisé, parla courtoisie de leurs manières, l'exercice d'une tâche où les froissements, les blessures d'amour-propre pourraient être nombreux. C'est ce qui explique le goût très vif des jeunes professeurs français pour la Russie, qu'ils préfèrent à tout autre pays. On pourrait dire que les Russes se surveillaient devant des Français, démocrates de nom et souvent de fait. Il n'en est rien. Cette fraternité qu'ils expriment plus par des actes, par des attitudes, que par des paroles, elle n'est pas au seul bénéfice des étrangers, et d'étrangers pointilleux comme nous le sommes. Elle vaut entre Russes de toutes classes. Lorsque je l'eus découverte, ou. plutôt, lorsque j'eus reconnu que je respirais cet air qui circule dans les récits de Gogol, je fus curieux de lavoir s'exercer sur la terre, à l'égard des paysans. Nos vacances m'en donnèrent l'occasion. Nqus allions passer les mois d'été sur une terre des Vatatzi, dans le gouvernement de Mohilef, et c'est là que je compris comment ce sentiment fraternel naît spontanément dans la vie russe.
Nulle part en Occident, la vie du propriétaire noble n'est si proche de la vie paysanne. Si la maison seigneuriale est éloignée du village russe, elle se distingue fort peu, à nos yeux, de la maison paysanne. Le bois en est la matière principale, souvent le seul ; son ornementation est d'une simplicité qu'un petit bourgeois de nos pays ne concevrait pas; son ameublement n'a rien qui rappelle le luxe; il n'est pas rare d'y trouver des lits qui ne sont qu'un cadre de bois sur quoi l'on place un sac bourré de paille ou un lit de plume. Il faut parcourir d'innombrables lieues carrées sur la terre pour trouver une habitation seigneuriale qui rappelle un château français ou même un cottage anglais. Souvent point de clôture ; un grand jardin, un parc, entourent la maison, mais sont ouverts à tout venant. Sur quoi porte le luxe dans une vie organisée dans des demeures aussi rustiques? Sur la table, les chevaux et les voitures; c'est-à-dire sur ce qui se trouve sur place, ou sur ce qui se transporte sans difficulté dans un pays où les routes sont si peu nombreuses.
Dans de telles conditions, le caractère slave aidant, la vie seigneuriale est très proche de la vie paysanne. Et comme le langage russe, sur la terre, exclut la plupart des appellations nobles et comporte l'emploi direct des prénoms de celui à qui l'on parle, quel qu'il soit et quel que soit son rang, les relations du propriétaire terrien avec le paysan
étaient empreintes d'une bonhomie que nous ne connaissons guère dans nos pays, où les différences sont marquées par beaucoup de signes extérieurs. J'entendais bien les pa3'sans nommer mon élève Barine, mais les vieux, qui avaient connu les enfants dans leur jeune âge, disaient volontiers : Ecoute, Alexandre Emmanuélovitch...
Ce sont des formes qui peuvent mettre beaucoup d'humanité dans les relations. Elles sont inconnues dans les démocraties d'Occident. Elles n'empêchent pas les Russes d'être extrêmement tiers de leur noblesse. Mais leur fierté ne les porte pas aux mêmes attitudes que les hobereaux allemands et les lords anglais. Ce sont des nuances, mais on sait que ces nuances ont une importance considérable dans la vie sociale. Quand je pense à cet aspect de la vie russe, qui laisse de si bons souvenirs à ceux qui l'ont connue, je résume mes impressions en me rappelant que la langue russe a inventé les diminutifs les plus délicats pour exprimer tous les sentiments à l'égard des personnes, et que l'on peut prononcer le nom de Catherine sous six formes différentes : Ekaterine, Katia, Katinka, Katioucha, Katiouchka, Katiouchinka, ce qui permet de marquer toutes les nuances de l'amitié, de l'affection, de la tendresse.
Nous autres Français, nous entrons aisément en amitié avec les Russes. Nous avons beau venir d'un pays dont les révolutions n'ont pas été un
bienfait pour l'Europe, on nous aime. Et nous, nous avons beau comprendre que la Russie touche l'Asie, nous aimons les Russes. Mais c'est lorsque nous les aimons que nous comprenons mieux nos différences. Pour moi, je cherchais à leur opposer, comme une valeur égale, le charme propre de mon pays. Plus la Russie et son peuple me paraissaient aimables, plus je voulais montrer que mon pays et notre peuple le sont plus encore. Quand, au cours de nos longs entretiens du soir, mon élève me disait la beauté de la Volga, je lui disais la beauté du Rhône; quand il me parlait de l'âme russe, que les révolutions et les invasions n'ont pu détruire, je lui parlais de l'âme française qui a ordonné le plus beau royaume qui soit sous le ciel. Nous avons eu Pierre le Grand, disaitil. Nous avons eu Louis XIV, lui disais-je. Nous visitâmes Moscou ensemble. Y a-t-il un ensemble de monuments plus imposant que le Kremlin ? demandait-il. Oui, lui disais-je, le Louvre, et c'est incomparablement plus beau. Nous étions liés par l'amitié. Mais nous vîmes un jour, que, aussi forts que fussent nos liens, il y avait en nous quelque chose que nous placions au-dessus de nos personnes : nous passions devant le monument élevé, a Kovno, en souvenir de la retraite de la Grande Armée; il me traduisit l'inscription, qui ne fait que constater que, à cet endroit, sept cent mille hommes passèrent le
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Niémen avec Napoléon pour entrer en Russ ie et que soixante-dix mille seulement le traversèrent de nouveau pour rentrer en France. Je n'ai jamais aimé Napoléon, j'étais loin de regarder l'expédition en Russie comme un grand titre de gloire pour la France. Mais nous nous trouvâmes l'un et l'autre surpris par la soudaineté de nos sentiments contraires devant l'inscription qui disait, pour lui, la libération de son pays, pour moi, la mort terrible de mes compatriotes sur la route de Moscou. Je connus que, si j'avais désappris ma nationalité, je portais dans ma chair mon nom de Français. J'écrivis à Paris pour faire venir les livres de Barrés.
Il me faut dire que ce n'est pas seulement l'âme russe qui me lit rechercher l'âme française. Le spectacle de la vie juive m'avait causé un étonnement profond. J'étais arrivé de France dreyfusard, et regardant les antisémites comme des brutes sanguinaires. Mais dans l'Empire russe, je connus successivement Souvalki, Kovno, Vilna, villes polono-lithuaniennes où les Juifs sont en groupes compacts, et y constituent une extraordinaire pouillerie. Je n'eus tout d'abord pour eux qu'une grande pitié ; je les regardais comme une malheu-
reuse population opprimée par le tsarisme. Mais j'observai avec surprise que, contrairement à ce que l'on contait en France, l'antisémitisme était là-bas un mouvement populaire, spontané, et que, sans le gouvernement des tsars, les juifs risqueraient fort d'être massacrés par les populations. Je fus témoin, à Kovno, en 1902, des efforts que fit le gouverneur Vatatzi pour empêcher une émeute antijuive. Au bout de quelques mois d'enqLiête personnelle, faite en dehors des milieux russes, et ayant eu l'occasion d'être reçu dans quelques familles juives, j'étais obligé de conclure, contre mes sentiments, que mes idées sur les juifs devaient être revisées.
Je dois dire que ce que j'avais vu, de mes j^eux vu, me fit penser que les histoires ténébreuses des antisémites français étaient bien pâles à côté de la réalité que j'avais entrevue. Ces millions de juifs, campés ou installés sur les territoires où les maintenait le tsarisme, ce n'était pas, comme je le croyais en arrivant, des Russes israélites : c'était un peuple étranger, animé par un nationalisme d'une force étonnante, et qui se dissimulait sous le couvert du sionisme et du socialisme. En France, on peut parler de juifs assimilés, attachés au pays d'une autre manière que nous, nécessairement, mais pouvant partager certains de nos sentiments pour la nation française. Dans l'ancien empire russe, il était éclatant que la question
juive ne pouvait se poser de la même manière : les Juifs dans l'Empire, c'est une nation forte, vigoureuse, âpre, ardente, ayant son langage, ses coutumes, ses mœurs propres. Quand, le samedi, on voyait tous les magasins juifs fermés, et la foule juive envahissant les avenues et les jardins publics, aucune hésitation n'était permise. Il y avait là un peuple vivant d'une vie tout à fait étrangère à celle des autres peuples de l'Empire.
Ma grande surprise, ce fut de trouver chez les Juifs un nationalisme exaspéré, qui était cultivé au moyen du sionisme, et qui vivait chez eux en même temps que le socialisme marxiste, aussi bien chez les intellectuels que chez les bourgeois. Je ne compris pas du premier coup : il y avait une telle contradiction (je le croyais) entre leur attitude à l'égard du nationalisme français et leur propre nationalisme ! Les Juifs que je vis exprimaient une admiration enthousiaste pour Anatole France, Zola, Mirbeau. Je concluais qu'ils devaient logiquement être internationalistes comme je l'étais. Mais ils clouaient sur leurs murs la carte de la Palestine et s'enfermaient dans leur songe d'Israël. Je fis un jour cette déclaration que France et Barrés étalent nos deux plus grands écrivains : mes Juifs furent figés, une jeune Juive eut pour moi un regard chargé d'une haine violente. Après un certain nombre d'expériences, la lumière s'était faite pour moi : les Juifs pratiquaient en
même temps, à l'usage interne, un nationalisme exclusif destiné à assurer leur cohésion, et, à l'usage externe, le socialisme internationaliste destiné à briser les défenses nationales des peuples au milieu de qui ils vivaient. Ce qui me donna à penser qu'il était inutile d'expliquer l'attitude des Juifs par de sombres complots : l'aveuglante réalité suffit pour faire apparaître que le peuple juif, lancé au milieu des peuples par son tragique destin, tend toujours à dissocier ceux qui l'accueillent pour se faire sa place. Quiconque faisait cette constatation dans l'Empire russe pouvait avoir la chair de poule, autant pour les Russes que pour Israël. Pour moi, j'eus l'angoisse de l'avenir quand j'eus compris la situation ; deux hypothèses pouvaient être faites : dans le combat engagé entre les Russes et les Juifs et où ceux-ci seuls ont une pensée offensive, si les Juifs réussissent, c'est la Révolution, et une Révolution terrible, car ces millions de Juifs, campés entre la Mer Noire et la Baltique, se jetteront sur la Russie d'un seul mouvement, et la Russie connaîtra des jours sombres; si les Juifs échouent, ils risquent le massacre général. J'avais observé que les ghettos de la Pologne russe exportaient régulièrement des hommes, des familles en France, en Angleterre, dans l'Afrique du Sud, aux Etats-Unis? Il me fallut conclure que, dans tous nos pays, des colonies juives se constituaient, reliées à cette masse juive
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de Pologne et d'Ukraine, et intéressées à la lutte de cet État juif contre l'État russe : j'entrevis une manœuvre mondiale dirigée contre la nation russe.
Au moment où je quittai la Russie, en 1903, je me demandai, entre Varsovie et Berlin, si l'évolution du monde ne nous portait pas vers une sorte d'universalisme que contrôleraient les Juifs, maîtres de l'argent, devenu la grande force du monde moderne, et s'il ne valait pas mieux se rallier tout de suite à une politique favorisant ce mouvement plutôt que d'entreprendre une lutte sans issue. Des difficultés avec des officiers allemands me rappelèrent qu'il y a d'autres forces dans le monde que celles de l'argent, et, avant d'arriver à Cologne, je m'étais convaincu qu'une ploutocratie ne pouvait fonder en aucun cas un pouvoir durable, l'Or a}'ant toujours besoin du Fer pour régner, et le Fer ou la Torche se tournant aisément contre l'Or.
Mais ces réflexions faites, j'arrivai à Paris, en me représentant que j'allais me trouver dans un isolement intellectuel à peu près total. Je n'étais plus anarchiste ; j'étais redevenu Français ; je regardais le nationalisme comme un état d'esprit arriéré; mais linternationalisme ne m'apparaissait plus que comme un aspect du nationalisme ploutocratique juif. J'ai essayé d'exprimer cette inquiétude dans une étude que je donnai à Vallette, pour le Mercure de France, que j'intitulai V Arche dans
la Steppe et où je développais les idées que je résume ici, en y ajoutant quelques prévisions sur une explosion révolutionnaire que je croyais imminente en Russie. Vallette ne publia pas mes prophéties, et je conclus que j'étais absolument isolé. L'explosion prévue se produisit deux ans après, en 1905, et le monde entier sait aujourd'hui quelle part énorme les Juifs de Russie ont prise dans la seconde explosion de 1 91 7, soutenus, appuyés par les Juifs d'Amérique et d'Angleterre. Je puis dire quej'ai vu avec horreur se vérifier les prévisions que j'avais faites en 1903. Je dis : avec horreur, car je pense qu'Israël n'est jamais si près de la potence que lorsqu'il est roi. Or le peuple d'Israël existe; on ne peut songer à le faire disparaître, et il faudra trouver le moyen de vivre avec lui. Les événements des dernières années ne sont pas faits pour faciliter la recherche des solutions pacifiques. Wells a écrit que la question juive serait résolue lorsque les Juifs du monde entier seraient reconnus comme citoyens palestiniens. Dieu le veuille, pour la paix du monde, car le destin d'Israël peut être regardé comme plus tragique que jamais dans l'immense tumulte des forces barbares qu'il a luimême déchaînées.
Ma découverte du problème juif et les réflexions que je fis m'amenaient, à la fin de mon séjour en Russie, à un isolément intellectuel plus marqué
que celui où j'étais deux ans auparavant, lorsque je gagnais le pays russe pour y faire retraite. Mais je rentrais en France pour une vie nouvelle qui devait être ma dernière étape dans la recherche de la vérité. J'étais marié, et j'allais être père de famille, ce qui donne toujours à un homme de bonnes raisons de vivre, même lorsque cet homme ne trouve, dans son esprit, rien qui donne une direction nette à son effort. Ceci, qui est mon histoire, c'est la vôtre, et c'est celle de tous ceux qui, par le mariage et la paternité, ont eu le bonheur d'atteindre la vérité divine et humaine.
Je veux dire cette dernière partie de ma recherche. Mais je n'y entrerai pas sans m'être souvenu de ceux au fo}rer de qui j'ai fondé le mien. Leur aventure est comme le symbole du martyre de la Russie sous le joug bolcheviste. La catastrophe russe a dispersé la famille dans toute l'Europe : le sénateur Vatatzi est mort à Pétrograd en prison, où les bolchevistes l'ont tenu enfermé pendant deux ans; sa femme est seule en Yougo-Slavie ; une de ses filles connaît avec ses enfants les tortures de la faim au Kouban; une autre vit avec son mari et ses enfants en Turquie; un des garçons, qui, après une belle carrière militaire, a dû servir dans l'armée rouge, a pu quitter la Sovdépie et vit enAllemagne. Mon élève, lui, n'a pas vu l'incendie ni la ruine: il est mort en héros, en 1916, et n'a point connu cette honte, la Sainte Russie ravagée par des
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hordes asiatiques commandées par des Juifs. Nous nous étions juré de nous revoir, le jour où nous nous séparâmes, en pleurs, sur le quai d'une petite gare de campagne. Voilà vingt ans bientôt, et nous n'avons pu réaliser notre vœu; et si nous pouvons nous réunir un jour pour nous souvenir des jours anciens, ce n'est ni au chef de la famille, ni à l'aîné des fils que je pourrai offrir le pain et le sel.
Alexandre! est-il possible que vous soyez gisant sous la pierre ? J'ai appris votre mort avec stupeur: tant d'espérances placées en vous anéanties, et votre sacrifice, comme le sacrifice immense du peuple russe, rendu vain, semblait-il, parla satanique aventure de Lénine ! Je ne vous verrai plus, je ne vous verrai plus. Pourquoi êtes-vous mort, si la Russie doit mourir ? Mais lorsque je pense à vous, je me rappelle les soirées où nous évoquions ensemble les grandes heures de votre histoire; je connais votre dernière pensée : troubles, révolutions, invasions, sujétions, la Russie a tout surmonté; on ne meurt pas en vain sur la terre russe. Je le crois avec vous. Le sol n'est pas épuisé qui a produit Dimitri Donskoï, Ivan le Terrible, Pierre le Grand et le boucher Minine et le prince Pojarski. Je pense à la prédiction qui termine le Tarass Boulba de Gogol et que nous avons si souvent répétée ensemble :
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« Le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce qu'est la religion russe orthodoxe. Dès à présent, les peuples voisins et lointains le pressentent : un tsar s'élèvera de la terre russe, et il n'y aura pas de puissance qui ne se soumette à lui ! »
Comme au temps de la Grande Horde, la Russie subit le joug de l'Asie. Mais, comme il 3' a eu des rassembleurs de la terre russe contre les Tatars, il y aura des rassembleurs des âmes contre la pensée marxiste. Car ce sont les esprits qu'il faut rassembler aujourd'hui, pour le salut de votre pays. Vos frères exilés le savent! Il y a peut-être, en cette nuit où je me rappelle notre amitié, dans une pauvre chambre de l'exil, un de vos compagnons d'armes qui prononce tout bas la parole que répétera demain la Russie dans un grand cri de libération. Alors, les vivants dispersés aujourd'hui dans le monde pourront aller s'agenouiller sur les tombes abandonnées et remercier les morts, gardiens de la terre. Puissé-je un jour me trouver devant votre tombeau avec les vôtres et déposer sur la pierre des fleurs cueillies dans le pays où j'ai moi-même retrouvé mon âme et où j'ai trouvé mon destin.