CHAPITRE V
Je rentre à Paris, portant unnouvel univers dans mon esprit, où il y a, non plus un individu qui se cherche et s'affirme, mais trois personnages principaux et associés : l'homme, la femme et l'enfant. Autour de ces trois personnages, en ce qui nous concerne, le désert ou presque. Nous sommes sans famille proche, et je prends conscience de ma solitude intellectuelle. Pour rendre cette solitude effective, je prends la décision de rompre avec mes amitiés philosophiques, littéraires et politiques. Je m'accorde une faiblesse : voir, une fois par mois, trois hommes avec qui je suis vraiment en amitié, non à cause des idées qu'ils ont sur l'origine du monde, mais pour les sentiments que nous échangeons et pour les idées qu'ils ont sur les premiers devoirs de l'homme : Lucien-Jean Dieudonné, qui travaille à la Ville pour nourrir sa famille, et mes deux amis H..., avec qui j'ai eu bien des disputes cordiales sur la politique, mais que j'aime, et qui n'ont d'autre projet que de prendre femme et
d'avoir des enfants. Ma solitude, ainsi organisée, durera quatre ans.
Maintenant que j'ai charge d'âmes, il faut que je résolve le problème de l'existence, non plus en fonction de ma recherche intellectuelle, mais en vue d'assurer la vie de deux êtres qui deviennent pour moi le centre du monde. Il ne s'agit plus desavoir ce qu'est l'homme et où va le monde : il s'agit de savoir si, oui ou non, je pourrai loger, vêtir et nourrir, en plus de ma personne, deux êtres dont la présence auprès de moi est incontestablement un effet de mes sentiments et de ma volonté. Si j'avais des rentes, je pourrais faire face en même temps à mes obligations envers ces deux êtres et à celles que je me reconnais envers mon esprit. Mais je n'ai pas de rentes, et j'écarte l 'hypothèse de l'assassinat d'un garçon de recettes à mon profit. Il me faut donc travailler, louer pour le gain un cerveau que j'eusse voulu vouer à la seule recherche de la vérité. Je vais entrer dans un engrenage, qui va briser mes rêves d'enfance et de jeunesse; je mourrai dans la peau d'un vieil employé de bureau, à moins que je ne me mette, moi aussi, à faire de l'argent, auquel cas j'aurai une maison à la campagne, peut-être avec des boules vertes sur la pelouse. Mais le sort en est jeté : mes enfants feront plus que moi s'ils le peuvent. Je relis les lettres de ma grand'mère et, après être allé me recueillir devant sa tombe, j'attends mon fils, avec le sentiment que
son heureuse naissance sera pour moi un événement beaucoup plus important que la publication de la Critique de la Raison pure. Il naît, et quand je le tins pour la première fois dans mes bras, je compris que Jean-Jacques a été un parfait saligaud quand il a abandonné ses enfants ; je fus assez satisfait de me rendre compte que ma recherche intellectuelle pouvait prendre, sous la pression même de mes obligations, une direction nouvelle, peut-être plus sûre que la précédente. La vie prenait un sens nouveau.
Tout compte fait, mes vœux étaient-ils déçus ? J'avais arrangé ma vie, vers ma treizième année, et, contre ventset marées, parfois grâceaux marées et aux vents, j'avais fait él peu près ce que j'avais décidé. Et il y avait une singulière faveur du hasard : enfant, j'avais prévu que lorsque je serais absolumentobligéde gagnerma vie, j'entreraischez Armand Colin, et que j'écrirais des livres ; homme, j'avais offert mes services à vingt éditeurs, et c'était précisément Armand Colin qui m'accueillait comme secrétaire. Hasard, mais qui me servait, et que je voulus prendre pour un accord préétabli dans le mystère des choses. Colin ne paraissait pas être disposé à favoriser la suite de l'accord, car il m'avait écrit quetoutmon temps devant être pris par mon travail pour ses livres, je ne pourrais pas songer à écrire pour mon propre compte. Mais celane m'interdisait pasde penser et peut-êtrecette
condition dictée parle bon sens n'était-elle qu'une épreuve imposée par le sort. Je décidai de travailler pour les livres de Colin avec loyauté, et pour le reste, on verrait bien, le moment venu.
Ceci étant posé, je m'attachai à renouer les liens avec ceux de mon sang que j'avais négligés depuis quelques années, tant que je les avais regardés, selon la doctrine, comme d'égoïstes bourgeois et petits bourgeois. Enfin, dit-on, le voici de retour, et l'on nous fit fête, sans explications de part ni d'autre. Lorsque, un jour, nous fûmes réunis toute une bande de cousins et de cousines de deux générations, avec mon premier-né qui poussait des cris en l'honneurdela troisième génération commencée par lui, que l'on eut apporté des plats « dignes de ta grand'mère, mon garçon », et des bouteilles qui valaient le Mercurey du grand-père, que l'on eut réuni mille souvenirs d'enfance, parlé des ancêtres, prédit l'avenir des jeunes, et affirmé la solidarité des uns et des autres, je commençai à comprendre que j'étais tout près du port. J'étais allé chercher très loin ce qui était probablement très près de moi. Ces liens du sang, que j'avais regardés comme inférieurs à ceux de l'esprit, je voyais qu'ils étaient plus forts que toute amitié, même la plus chère. Heureuse découverte, et qui m'avertissait que la famille soutient toute la vie sociale. « Il faut être sévère pour les siens, me dit un de mes cousins, c'est très difficile, parce que l'on est toujours
porté à l'indulgence par affection. Ilyaune période dure à traverser, celle qui va de quinze à vingtcinq ans, quand le sang est en ébullition. A toi de veiller quand tu auras des garçons de dix-huit ans; tes fils trouveront peut-être que tu es de l'autre siècle ; laisse dire et tiens ferme. Maintenant, suppose que malgré ta clairvoyance et ta fermeté, tes enfants commettent quelque sottise. Qui remettra les choses en ordre ? Toi, parce que tes fils, quoi qu'ils fassent, seront toujours tes fils. On a été sévère pour toi, est-ce que tu crois que l'on avait cessé de t'aimer ? » Autrefois, je l'avais tenu pour un bourgeois féroce ne connaissant rien d'autre que la situation de sa caisse, et ignorant tout du cœur humain. Et ainsi des autres. J'eus l'intuition que, pour trouver la vérité, je n'aurais qu'à trouver l'explication rationnelle de l'enseignement familial.
Alors, dans le travail quotidien et, chaque soir, dans la paix du foyer, je poursuivis ma recherche, certain désormais de toucher au but un jour prochain. Partons de ceci, pensais-je, il y a l'homme, la femme et l'enfant, comme le dit mon ami Lucien Jean, et il y a le travail, ainsi que n'a cessé de me l'enseigner ma grand'mère ; toute idée est fausse qui va contre ces deux faits qui sont l'assise de l'humanité ; démocratie, socialisme, anarchie n^ valent que dans la mesure où ils sont favorables à
la famille et au travail. Il va de soi que je demeurais dans un état d'anarchie intellectuelle assez caractérisé, et qui me conduisait à des actes contradictoires : par exemple, je considérais, sans m'en donner encore les raisons, que la vie intérieure d'une entreprise exigeait une discipline ordonnée par une tête, et une seule tête sous un seul bonnet ; mais dans le même temps, je demeurais attaché au syndicalisme sous sa forme révolutionnaire : j'avais sur l'avenir de l'Europe les idées que j'avais construites en Russie, ce qui ne m'empêcha pas d'organiser auprès de mes collègues une souscription pour les révolutionnaires de Russie, au moment des émeutes de janvier 1905. Lorsque je regarde ces contradictions, aujourd'hui, je comprends ce qui se produisait : j'avais semé et je commençais à faire ma moisson, mais je rassemblais l'ivraie et le bon grain. Mais, dès cette époque, j'avais trouvé enfin une méthode qui m'éloignait définitivement des nuées ; il ne s'agissait plus pour moi d'ordonner le monde selon les rêveries ou les inventions de l'imagination ou d'une intelligence plus ou moins informée ; mais mon objet était, une fois reconnues les nécessités absolues de la vie humaine, de trouver les idées qui les expliquaient et de découvrir les règles selon lesquelles l'homme peut durer dans un monde qui n'est pas fait pour qu'il vive étendu sur un lit de roses et de jasmin.
Mon travail et ma recherche me portèrent à une réaction presque immédiate contre les idées où je vivais. J'étais parfaitement satisfait de gagner ma vie en travaillant à la préparation des publications d'une maison qui représentait pour moi l'ensemble d'idées auxquelles j'étais encore nominalement attaché. Mais je fis rapidement une série de découvertes qui me mirent dans l'étonnement et l'indignation. Nous étions alors en 1904. après la réforme de l'enseignement consécutive à l'affaire Dreyfus. L'école primaire, l'enseignement secondaire, l'Université allaient rapidement vers une sorte d'anarchisme intellectuel assez marqué. Quelques années plus tôt, au temps où j'étais anarchiste, j'avais lutté, avec tant d'autres, contre l'école patriote ; je trouvais maintenant, entrant dans l'enseignement pratique, un patriotisme si conditionnel qu*il devenait difficile de le distinguer de son contraire ; un socialisme atténué qui était la meilleure des introductions au vrai socialisme. Il me parut prodigieusement fou que ma philosophie anarchiste, que je rejetais, devînt en quelque sorte la philosophie officielle.
Mais ceci, à mes yeux, n'était que comique. Ce qui me mettait en fureur, c'était la prétention des intellectuels à donner des leçons au peuple, lequel, disaient tous les organes officiels, était encore dans l'ignorance et avait besoin d'être initié à la beauté et à la morale. Quand vous entendez émettre
cette prétention sous une forme abstraite, si vous avez l'esprit bien fait, vous haussez tout simplement les épaules. Mais faites-vous une représentation de ce que cela peut donner dans la pratique, et vous obtenez ce tableau : un gaillard, dont le pèreétaitun pa3rsanouun ouvrier, quiest devenu, grâce aux privations de son père, une sorte d'intellectuel qui écrit dans les journaux et les revues, ou enseigne dans quelque lycée, qui passe une partie de ses journées avec les filles du Quartier Latin, et qui a la scandaleuse prétention d'enseigner la morale à des gens du peuple (à son père! à sa mère!) qui valent, moralement, dix fois plus que lui. Quand je pensais que, s'ils en avaient eu le pouvoir, ces crétins eussent volontiers contraint les leurs et les miens (ma grand'mère, par exemple) à aller s'asseoir dans une université populaire, pour entendre leurs leçons, je me serais volontiers livré à quelque violence sur leurs personnes. C'est à ce moment que j'ai commencé à me rendre compte qu'une morale laïque aboutit inévitablement au ridicule ou à l'odieux : comme on ne peut la faire prêcher par des machines parlantes, il faut la faire enseigner par des hommes ; le professeur de morale est un homme comme vous et moi, qui ne vaut ni plus ni moins que vous et moi, et dont la conduite sera aisément en grand désaccord avec son enseignement. Un prêtre, lui, ne parle pas au nom de sa propre humanité, il dit la parole de
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Dieu. Alors, l'Eglise ? Mais je n'en étais pas encore là ; je ne voyais que le profond ridicule de lamorale prêchée par des hommes, au nom de l'homme.
Deuxième découverte : Dans mes années de socialisme révolutionnaire ou d'anarchie, j'avais entendu l'apologie incessante du travail, faite d'ailleurs par des gens qui travaillaient fort peu, et qui étaient surtout de grands bavards. Du moment que j'étais devenu un travailleur authentique, soumis au capital, j'imaginais que j'allais être l'objet d'une amitié renforcée de la part des doctrinaires de la démocratie et du socialisme. Surprise ! j'étais en relations, par mes fonctions, avec quelques citoyens intellectuels que j'avais rencontrés autrefois dans les clubs et les groupements de la révolution : ils étaient demeurés socialistes et devenaient des personnages officiels. J'observai que la plupart de ces gaillards changeaient d'attitude avec moi. Raison : j'étais devenu une espèce d'ouvrier ; du jour où j'avais accepté de venir à des heures régulières dans un bureau pour y gagner ma vie, je sortais de la caste des intellectuels à bonnet carré. Plus ils étaient socialistes, plus ils étaient insupportables pour le menu peuple obscur qui travaillait à fabriquer et à vendre leurs livres. Au contraire, ceux qui ne faisaient point de politique, ceux qui faisaient tout bonnement leur métier de savants ou de professeurs, et qui n'allaient point hurler !a louange du travailleur
dans les réunions publiques, étaient des hommes avec qui la vie était facile et agréable. Je conserve, par exemple, le meilleur souvenir d'hommes comme le professeur Emile Haug et Emmanuel de Margerie, qui sont vraisemblablement attachés aux institutions, mais qui sont par-dessus tout des savants, et qui ne croient pas du tout que leur qualité d'intellectuels les mette sur un autre plan moral que l'humanité qui ne fait pas de géologie. Je conclus alors que les intellectuels socialistes, ou socialisants, sont en général des fumistes, et que, plus ils sont démocrates et socialistes militants, plus ils méprisent, dans le secret de leur cœur, l'authentique travailleur, celui qui peine chaque jour pour les nourrir et leur permettre de « penser ». Je les ai vus sur l'estrade et dans la coulisse, quand ils ne se croient pas observés. Je les ai assez vus pour penser qu'il n'y aurait pas de tyrannie plus insupportable que le gouvernement de ces intellectuels doctrinaires du gouvernement populaire; les Russes en ont fait la sombre expérience.
C'est un fait digne de remarque : la démocratie, socialisante, anarchisante, a une sorte de honte du travail, surtout du travailleur. Mon grand-père, qui était un pur démocrate, n'avait pas cette honte;
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mais il était un travailleur lui-même, et un homme de la troupe démocratique. Mais un militant, un homme qui a quelque prétention à la conduite des hommes, n'aime pas le vrai travailleur. Au temps où j'étais dans l'anarchie, j'avais souvent fait cette observation que certains militants qui, pour vivre, faisaient un métier honorable, rougissaient de l'exercer ; leur travail fini, ils se déguisaient en intellectuels, en artistes, pour avoir l'air d'hommes qui font profession de penser, qui sont nobles, en un mot. Rien de plus curieux, ni de plus ridicule que cette transposition dans la démocratie, le socialisme ou l'anarchie, des préjugés aristocratiques. Le travail regardé, pratiquement, comme une déchéance par des hommes dont la doctrine comporte le triomphe du prolétariat, c'est du bon comique.
Je vis jouer ces curieux sentiments. J'avais quelques collègues acquis à la démocratie ou au socialisme, et que leurs fonctions classaient parmi les travailleurs intellectuels. Plus ils étaient atteints par la démocratie ou le socialisme, et plus ils cherchaient à marquer une séparation entre eux et leurs collègues des services commerciaux ou de manutention. Cela ne facilitait pas le travail et donnait lieu parfois à des scènes ridicules. J'eus à prier l'un d'eux de m'accompagner à la mairie pour déclarer la naissance de l'un de mes enfants; lorsque je donnai ma profession, je fis inscrire : « employé d'édition » ;
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mon collègue, faisant sa déclaration, après moi, donna la même formule ; mais, en sortant, il me reprocha la qualification que je m'étais donnée et qu'ilavaitdû accepter, pourlui, par égard pourmoi: « Vous auriez dû vousdéclarer homme de lettres », me dit-il. Je n'éclatai pas de rire parce que je savais que je ne me trouvais pas devant un travers personnel, mais bien devant cette singulière tendance de l'esprit développée dans la démocratie.
La démocratie a beau faire l'apologie du travailleur, elle ne reconnaît de véritable noblesse qu'à l'intelligence et aux fonctions intellectuelles. L'Eglise place sur les autels des rois, des savants et des gens de rien qui ont vécu saintement. La démocratie n'offre à l'admiration des foules que les penseurs, les savants, les gens de lettres ; il n'y a point place, dans le Panthéon démocratique, pour l'artisan, le paysan, qui ont mené une vie probe, laborieuse, mais obscure. Comment voulez-vous que cela entraîne les hommes à avoir la fierté de leur métier ?
Dans le même temps, j'entrais bien dans la peau de mon personnage. J'avais beau travailler, le soir, à écrire des drames et des essais philosophiques, qui sont tous allés au feu depuis, plus je me détachais de la démocratie, plus j'épousais mon métier, qui, je le découvrais, présentait ce double avantage de nourrir ma famille et de me maintenir presque à toute heure sur le plan intellectuel où
je voulais poursuivre mes analyses en dehors de tout souci de gain immédiat. Au fond, rien n'était plus favorable à la découverte de la vérité que cette continuelle critique de textes à laquelle j'étais contraint professionnellement. Décidément, l'idée de ma treizième année se vérifiait heureuse. Je ne faisais guère qu'un reproche à ce métier que je commençais d'aimer, à savoir qu'il nourrit son homme chichement.
Or, en 1904, un petit mouvement syndicaliste agita la corporation. J'y pris part des premiers, comme il convenait. Je me devais de collaborer, à ma place professionnelle, à ce travail d'organisation dont je faisais pour mon compte la philosophie à la suite de Sorel. Jusque-là, j'avais vu le syndicalisme révolutionnaire du dehors, et en philosophe ; dans le désarroi de mes idées, l'organisation syndicale était pour moi le seul produit sain de la vie moderne.
Vous savez, sans doute, comment Sorel parle du syndicalisme révolutionnaire dans ses Réflexions sur la Violence qui paraissaient au Mouvement socialiste : « Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros Spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumière dans le monde antique. *>
C'est une vue magnifique, et qui peut donner de l'élan. Elle m'en donna, et j'entrai au premier syndicat des employés de l'édition avec la certitude
que j'entrais dans une des cellules de l'organisation économique de l'avenir. Ce fut une expérience décisive. J'arrivais là avec les idées soréliennes, proud'honiennes sur le travail : en quelques séances, après quelques réunions, je fus convaincu que Sorel avait interprété le mouvement syndical contre les leçons de la réalité, que le syndicalisme révolutionnaire était engagé dans une voie tout à fait opposée aux idées proud'honiennes, opposée à celles de son fondateur Pelloutier, et que les syndicats, tels que les avaient transformés le dreyfusisme, le socialisme parlementaire et l'anarchisme, n'étaient rien d'autre que de nouveaux clubs démocratiques que les chefs avaient grande hâte d'utiliser pour échapper eux-mêmes au vrai travail.
A la tête de notre syndicat, était un certain B..., représentant d'une nouvelle maison d'édition, à qui ses attaches maçonniques assurèrent tout de suite le concours des grands chefs de la Confédération générale du travail. Greffuelhes, Lévy, se dérangèrent pour nous apporter la bonne parole qui n'était vraiment que de laparole. Je faisais partie du petit soviet qui avait l'air de diriger le syndicat : je me gardai de faire connaître que j'avais déjà une certaine expérience de la révolution, et je ne tardai pas à constater que nous étions doucement manœuvres pour des fins qui n'étaient point les nôtres. B... était un garçon qui, par l'action syndicale, visait deux
buts: servir les intérêts de la maison à laquelle il appartenait et qui entreprenait une forte concurrence contre Colin; sortir du métier en gagnant quelque mandat de conseiller municipal. Le cher garçon était un peu jeune dans ces manœuvres : les mouvements étaient trop visibles. Mes collègues de la maison Colin, que j'avais entraînés au syndicat, et moi-même, nous pûmes éviter le piège qui nous était évidemment tendu, à savoir un conflit entre nous et les chefs de notre maison, à la faveur duquel l'éditeur concurrent aurait lancé ses collections auprès des instituteurs, dûment informés par ses soins que Colin n'était qu'un simple réactionnaire. La manœuvre fut esquissée, mais avorta, sans que nous eussions à faire preuve d'une grande perspicacité. Il est fréquent qu'un syndicat soit utilisé par un patron contre un autre ; ce que je retins de cette aventure, c'est qu'elle avait été organisée avec le concours de l'état-major révolutionnaire, en liaison avec les politiciens combistes qui régnaient alors. Il devenait évident que le syndicalisme était empoisonné par la politique. Nous étions loin des plans et des rêves de Pelloutier.
J'ai rencontré, dans ce syndicat, Pierre Monatte, qui, depuis, est devenu un des chefs du communisme en France. Monatte était, à ce moment-là, employé à la revue Pages libi^es, qu'avait fondée Charles Guyiesse. Monatte était employé d'édi-
tion à titre très provisoire ; il cherchait un moyen de quitter son travail : il était entré au syndicat afin de se faire déléguer au conseil de l'Union des Syndicats de la Seine, et de prendre place parmi les chefs du syndicalisme révolutionnaire. Monatte était alors un homme qui attirait et repoussait, qui attirait par une intelligence et une sensibilité très vives, et qui repoussait par une certaine âpreté du caractère. Il avait été dans l'enseignement, qu'il avait quitté parce qu'il n'était vraiment pas fait pour enseigner les enfants. Mais il avait conservé, de sa formation première, ce pli professionnel qui n'est pas ce qu'il y a de plus séduisant chez les instituteurs et les professeurs. De petite taille, avare de mouvements, avec une expression qui pouvait être d'angoisse ou de férocité sur son visage fin et régulier, Monatte donnait l'impression d'un homme qui a beaucoup souffert dans son enfance ou sa jeunesse, ne veut pas le laisser paraître et qui déclare au monde une guerre qu'il veut mener froidement. Je le tenais pour un homme originairement bon qui, pour des raisons plus personnelles que doctrinales, veut se faire méchant et impitoyable. C'était un cérébral : je l'ai vu, au cours d'un examen d'une question pratique fait entre quatre personnes, partir, sans motif, dans une déclaration révolutionnaire d'une violence extrême, comme s'il avait été dans une grande réunion publique, et cela
sans un geste, sans marque extérieure d'agitation, mais le sang au visage, l'œil en feu. Monatte ne s'intéressait pas, mais pas du tout, à l'organisation du travail ; il ne s'animait que pour une discussion philosophique ou pour la révolution. J'étais porté, alors, à considérer que la république devait se transformer en une république de syndicats ouvriers (c'était très sensiblement la conception théorique de la république des soviets) ; j'exposai un soir, devant iMonatte et quelques syndiqués, comment je concevais que le travail pourrait être assuré par ces républiques de producteurs. Monatte se contint beaucoup pour ne pas railler ces préoccupations : ce qui l'intéressait, c'était l'opération à faire pour déposséder la bourgeoisie.
Après quelques mois de vie syndicale, je conclus qu'il y avait entre ces hommes et moi-même une différence fondamentale : ils voulaient sortir du travail, tandis que j'y entrais. D'autre part, nous ne nous posions pas la même question : ils se demandaient comment ils feraient la révolution ; je me demandais comment nous travaillerions au lendemain de la révolution. Ils se préoccupaient de recruter des soldats pour la bataille ; je me préoccupais de chercher des producteurs pour l'atelier sans maîtres.
Le syndicat étant tombé en déchéance, nous nous séparâmes, et je retournai à mon métier.
Alors, j'essayai de résoudre le problème en utilisant les données que j'avais sous les yeux chaque jour; supposons, me disais-je, la révolution faite, les propriétaires de la librairie expulsés, la librairie socialisée, que se passe-t-il ?
Au bout de quelques semaines, j'arrivais aux conclusions suivantes :
Première hypothèse : nous autres, travailleurs, nous élisons un conseil d'administration dans la librairie. Résultat certain : nous nommerons ceux qui nous feront travailler le moins; nous ferons des coalitions pour nous disputer les places de conseillers ; nous convoquerons l'assemblée générale pour régler tous les conflits; nous nous disputerons longuement et férocement ; chacun voudra la place de son voisin. Ce sont tous les vices de la démocratie dans le travail. A écarter.
Deuxième hypothèse : c'est le syndicat qui nommera les administrateurs. Alors le jeu est transporté dans l'assemblée du syndicat. Coalitions pour la répartition des places d'administrateurs. Au lieu de venir au bureau, nous irons au syndicat pour nous disputer et nous battre. Autre forme de la démocratie dans le travail. A écarter.
Troisième hypothèse : c'est l'organe confédéral qui nommera les administrateurs. Alors c'est une sorte de dictature ; c'est l'étatisation de toute l'économie. Et si les administrateurs sont nommés dans ces conditions, comme ils seront très diffici-
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lement contrôlables, ou bien ils travailleront mal ou pas du tout, ou bien ils empliront leurs poches. Et il se formera de grands partis pour gagner d'un seul coup, par les élections, toutes les placesde chefs de la production. Autre forme delà démocratie. A écarter.
Conclusion générale : le syndicalisme révolutionnaire nous conduit dans une impasse où nous trouverions la ruine. Le syndicalisme est à conserver, comme moyen d'action sur le patronat; mais la révolution est une énorme erreur. Et dès lors, je considérai le chef de la librairie Colin sous un jour nouveau. Il m'apparaissait non plus comme un capitaliste, mais comme Lin homme heureusement placé à la tête d'une entreprise pou. empêcher les travailleurs de se disputer et de se battre pour prendre sa place. Vérité révélée par l'expérience, et dont il me restait à troLiver la raison profonde.
Qu'est-ce qui fait que nous acceptons notre chef, dans le travail ? Entre autres choses, le seul fait qu'il existe, et que ce n'est pas nous qui le nommons. En dehors de lui, qui regardons-nous comme le plus digne ? Chacun de nous pense : moi. Quand je me posais la question au cœur de la librairie Colin, j'avais bien la même pensée
mais je savais que la plupart de mes collègues pensaient de même. Et si, ayant fait la révolution, nous avions eu la possibilité de nommer notre chef, je suis convaicu que nous aurions tous, comme un seul homme, voté pour le patron, si nous en avions eu le droit, non par amour pour lui, mais parce qu'aucun de nous n'était disposé à regarder comme un chef le collègue que nous regardions comme un égal. Et au fond de nous-mêmes, nous pensions que le chef digne d'occuper la place, c'était celui qui l'occupait. Ce n'était pas la peine de faire la révolution.
Ce chef, c'était Max Leclerc, qui est à la tête de la librairie Armand Colin, avec sonassocié Henri Bourrelier, depuis la mort d'Armand Colin et de LeCorbeiller, audacieux et heureux créateurs de la maison. Max Leclerc est une des figures les plus curieuses et les plus sympathiques de l'édition française. Venude l'Ecole des Sciences politiques et du Journal des Débats, il a apporté dans l'édition un esprit qui n'y a pas toujours été ; dès que l'on travaille avec lui, on comprend qu'il place au-dessus du gain le souci de la haute culture, le souci de l'intérêt général etcelui de l'intérêt national. Je ne crois pas que l'on trouve dans la librairie dont il est l'un des chefs une seule entreprise qui ait été commandée par l'appât du gain. Ayant de sa fonction d'éditeur la plus haute idée, il n'a voulu éditer que des publications servant la culture et le pays.
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Je le dis avec une grande liberté d'esprit, car je suis aussi éloigné qu'on peut l'être des tendances philosophiques et politiques des publications Colin. Au surplus, il a été fait par la librairie, et souvent avec un désintéressementmatériel toutàfait noble, des publications scientifiques qui sont l'honneur de l'édition française. Quand j'eus la certitude que je n'avais pas loué mon cerveau à un marchand de papier imprimé, j'eus un très vif attachement pour Max Leclerc, malgré des différences d'idées et de caractère qui n'étaient point faites pour faciliter nos relations.
Tous les Français qui ont passé aux armées reproduisent dans laviecivile leurs caractéristiques militaires : grand, élancé, souple, élégant, prompt à la décision comme à l'attaque et à la riposte, Max Leclerc révèle qu'il a servi dans la cavalerie. Et ce qui le distingue fait que l'on comprend les raisons de l'étroite amitié où il est avec un grand soldat, le Maréchal Lyautey, depuis la fondation de l'Union pour l'action morale, il y a près de trente ans. L'Union défunte, le soldat et l'éditeur n'ont pas cessé de poursuivre ensemble leur idée première, qui était d'exalter les valeurs morales des Français. Cette amitié dévouée au bien public est inscrite dans les Lettres du Maréchal.
Cela situe un homme dans la vie française.
Auprès de Max Leclerc, en étroite collaboration quotidienne avec lui, ma vocation pour le livre
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devint définitive. Après deux années de travail, ma décision était prise sans retour ; que je fisse moi-même des livres, comme je l'avais imaginé dans mon enfance, ou que je n'en fisse pas, j'appartenais au Livre; je ne deviendrais jamais un homme de lettres professionnel. Ma fierté fut de pouvoir exercer mon métier dans le Livre, et d'asseoir ma vie matérielle sur ce métier. Je conçus que mes travaux philosophiques et littéraires seraient toujours extra-professionnels. Je dois cela à Max Leclerc, comme je lui dois la passion qu'il a lui-même et qu'il m'a fait partager pour les intérêt généraux de notre profession. Il est peu d'hommes qui, depuis trente ans, aient fourn1 autant d'efforts que lui pour le relèvement et la prospérité de la librairie française, et en dehors de toute considération pour ses intérêts privés d'éditeur. Onnetravaille pas impunément, pendantneuf ans, comme je l'ai fait, avec un homme que meut, avec tant de force, le sens de l'intérêt général. Ceux qui voudront comprendre pourquoi, depuis dixans, je travaille avec tant de passion dans le même sens trouveront ici l'explication de mon propre mouvement : je n'ai fait que continuer les travaux commencés il }r a vingt ans dans mon secrétariat auprès de Max Leclerc. Si mes efforts pour le Livre donnent quelques bons résultats, que l'on en fasse hommage à Max Leclerc, à qui je dois ma formation professionnelle.
Pendant que je me rapprochais professionnellement de l'homme que, au début de ma carrière dans l'édition, je regardais comme un simple représentant du capital, je m'éloignais de lui philosophiquement. Max Leclerc, c'est la république, nationale, mais la vraie république, traditionnelle. Or je devenais antidémocrate avec une vigueur sans cesse accrue. Ma grande raison était que le travail deviendrait impossible si l'on appliquait rigoureusement les principes dont j'étais obligé de lire l'exposé dans les livres à la préparation desquels je travaillais. Et il se produisait en même temps chez moi une transformation positive vers un état d'esprit religieux qui était l'aboutissement d'une longue suite de réflexions.
Bien que ma première enfance ait été soumise à l'anticléricalisme, je n'ai jamais été anticlérical. Je ne croyais pas; mais je n'ai jamais eu de haine à l'égard de l'Eglise. Lecatholicismeme paraissaitune forme arriérée de la pensée qui reculait peu à peu, et qui devrait disparaître un jour, faute de croyants. Pourquoi ? Parce que l'on me l'avait dit. Mais par contre, je n'ai jamais été antireligieux. L'antireligion des républicains et des anarchistes m'a toujours paru le fait de pauvres intelligences. Quand on a beaucoup voyagé, et que l'on a vu partout
se manifester l'esprit et le sentiment religieux, il faut être d'une cécité totale pour croire que la religion est une invention des prêtres pour asseoir leur domination. Quant à l'athéisme, jel*ai toujours regardé comme l'attitude intellectuelle d'hommes qui ne peuventvoir beaucoup plus loin que le bout de leur nez, et qui ont sur le monde une vue aussi intelligente que celle des ruminants qui regardent passer les trains. Je comprends les hommes qui, reconnaissant l'impuissance de l'intelligence à pénétrer le mystère de l'être, refusent de se classer dans une religion. Mais l'athéisme se présente comme l'expression de la simple sottise humaine. Pour moi, jusqu'à ma vingt-cinquième année, j'étais sensiblement dans l'état d'esprit d'un homme qui s'arrête devant l'Inconnaissable et qui a constaté l'existence d'un fait religieux qu'il n'explique guère. Je regardais les différentes religions comme l'adoration d'un même Dieu par les différents peuples ; églises, temples, mosquées, synagogues m'apparaissaient comme de mêmes fenêtres ouvertes sur l'Infini, sur l'Impénétrable Mystère et par lesquelles les hommes essayaient de communiquer avec la source de l'Être qu'ils nommaient Dieu, et que je nommais l'Inconnaissable.
Au delà de vingt-cinq ans, le problème change d'aspect pour l'homme. L'enfant, le jeune homme, c'est une roue qui tourne, et chez qui la vie débor-
dante ne se pose pas de question sur elle-même. L'homme fait interroge la vie qu'il porte en lui : il a le sentiment de la mort, que n'a pas l'adolescent ; il a le sentiment de l'infini, de l'éternel, qui ne trouble guère les jeunes gens ; il veut enfin connaître le sens de la vie ; il ne lui suffit plus de vivre, il veut savoir pourquoi il vit. J'avais eu comme chacun, à plusieurs reprises, l'angoisse de ces problèmes, mais jeles avais écartés. A vingt-cinq ans, je me trouvais à l'âge où il faut les résoudre, si l'on ne veut pas vivre comme une machine ou comme un désespéré. Et quand on est père de famille par surcroît, ce n'est plus un simple problème intellectuel, c'est un problème pratique. Bien, mal, qu'est-ce que cela signifie, s'il n'y a point d'autre sanction que la réaction du prochain quand on le blesse ?
Me voici devant mon fils, qui commence d'exercer sa volonté et ses passions sur le monde. Je lui parle, je fais acte d'autorité matérielle et morale, je suis justicier. Au nom de quoi ?
Vous entendez bien que je n'ai pas attendu d'avoir une réponse à cette angoissante question pour agir. Mais je me rendis compte que je n'agissais dans le sens du bien que parce que j'avais été formé moi-même par ma grand'mère qui, elle, m'imposait le bien au nom du Dieu auquel elle croyait. Ma première conclusion fut que vivre est un acte de foi, et que la vie sans la foi est presque une
impossibilité physique ; les hommes qui vivent sans foi ne vivent que par habitude ; Le Dantec a raison : si la foi des anciens âges s'éteint, l'humanité sera mûre pour le suicide ou pour le retour à une sauvagerie animale. Mais je n'avais pas la foi, Je passai une année dans l'angoisse ; il m'arrivait d'envier quelque bonne brute vidant une bouteille et ne se posant aucune question métaphysique ou religieuse. Les maîtres de l'école laïque, qui travaillaient à détruire la foi, m'apparurent comme de dangereux ignorants. Il m'arrivait d'entrer dans une église et d'essayer de pénétrer le mystère de la foi. Mais j'étais immédiatement repoussé par les articles même de la foi.
Il y avait dans mon esprit une barrière : c'était l'évolutionnisme scientifico-moral. Tout le monde connaît cet absurde roman de l'évolutionnisme, qui repose sur une imagination, que je tenais encore pour une vérité scientifique : l'homme, parti de l'animalité, atteignant la haute humanité et la perfection morale par une série de transformations physiques et morales. L'évolutionnisme biologique n'est qu'une hypothèse scientifique ; l'évolutionnisme moral est une supercherie scientifico-philosophique. Mais, il y a une vingtaine d'années, cela faisait encore figure de science, et l'ensemble donnait une telle direction à l'esprit que la pensée entrait dans une impasse. J'en sortis grâce à Quinton, dont le livre capital, l'Eau
de mer, milieu organique, avait paru en 1904.
On sait que les théories biologiques de René Quinton, qui ont fait le plus grand scandale alors dans le monde de la science officielle, sapent par la base l'évolutionnisme biologique, moral et sociologique : tandis que le pauvre roman de l'évolutionnisme montre les espèces subissant, au cours des âges, les influences du milieu naturel qui les transforme, les théories de Quinton montrent la vie ayant trouvé sa perfection essentielle dès les origines, en réaction constante contre les forces extérieures qui lui sont hostiles. Mais je ne vais pas faire ici l'exposé du quintonisme ; je ne veux que souligner l'importance capitale des théories de Quinton dans la transformation des esprits dominés jusque-là par le darwinisme.
Dans vingt ou trente ans, on se rendra compte que, dans l'histoire de la pensée, la publication du maître-ouvrage de Quinton marque une date beaucoup plus importante que celle de la publication deï 'Origine des espèces. Il pourra paraître étonnant que les théories de Quinton puissent avoir une influence quelconque sur les démarches religieuses d'un esprit. Elles s'accordent assez difficilement, peut-être pas du tout (mais ce n'est pas sûr), avec les Ecritures. Mais elles libèrent de la métaphysique du progrès moral un esprit soumis jusque-là à la philosophie évolutionniste. Elles replacent l'intelligence dans une direction où elle retrouve les plus
fécondes méthodes intellectuelles de l'humanité. Pour résumer ce qu'il y aurait à dire sur ce sujet, et qui pourrait faire la matière de gros volumes, je présenterai l'opposition de deux familles d'esprit en deux formules :
Pour la philosophie évoluiionniste, Dieu, la Perfection vitale, la Perfection morale est en devenir : Dieu n'est pas, il sera.
Pour la pensée classique, catholique, Dieu est. Quinton arrache lesespritsàlasuperstition scientifique qui les classait dans la première famille, et leur rend possibles les conceptions de la seconde. Quinton, qui faisait de la science et non delà métaphysique, n'afait aucunede cesconsidérations lorsqu'il a écrit son livre, et je vous prie de croire qu'il fut suffoqué lorsque je lui apportai mon premier livre, dont quelques chapitres s'appuient sur ses théories scientifiques et qui se termine par ces mots : Are, Crux, spes unica. Mais c'est un fait que je lui dois d'avoir brisé les entraves qui m'arrêtaient dans ma recherche religieuse.
A cette époque, c'est en io,o5, je suis dans une véritable fièvre intellectuelle ; j'étais dans l'état d'esprit d'un homme qui est sur le point de toucherait terme de son effort, qui le pressent et qui veut hâter le jour où il verra la vérité vers* laquelle il est porté. Je passai* mes soirées à réunir mes observations antérieures et à les analyser. C'est à ce moment que j'ai commencé de tirer bénéfice de
mes voyages, et surtout du prodigieux trésor que j'avais amassé en Extrême-Orient et dont je ne connaissais pas encore le prix. Problème central pour moi : qu'est-ce que le travail ? Partout, et dans tous les temps, le travail a exigé un chef unique : Pourquoi ? Et parallèlement, quel est le sens de la vie ?
Un beau jour de juin io,o5, travaillant chez Armand Colin à la rédaction de quelques articles pour un dictionnaire dont la librairie préparait la publication, je fus mis au pied du mur : j'avais à donner une définition du mot travail et une analyse du travail, et à condenser le touten dix lignes. J'écrivis, dans un malaise inexprimable, dix pages où j'essayais de délayer et de noyer une vérité qui s'imposait depuis longtemps à mon esprit et que je repoussais, tant elle était contraire à ma formation première et à mes sentiments. Les dix pages devinrent enfin vingt lignes où j'avais écrit l'essentiel ; quand je les relus, ma fièvre tombée, je fus d'abord dans la stupéfaction, je venais de formuler pour l'économie générale la loi du moindre effort telle que je l'ai donnée depuisdans V Homme qui vient, et dans toutes mesanalyseséconomiques. Je remis mes vingt lignes à Max Leclerc, qui les accepta ; mais à peine les lui avais-je remises, je voulais les lui reprendre, car j'avais le sentiment net que ces vingt lignes allaient changer toute ma vie.
Une heure après, j'écrivais la fable que j'ai placée en tête de V Homme qui vient et où je donnais Line représentation de la naissance du travail : c'est l'Homme au fouet, dont les coups de fouet arrachent les hommes à leur paresse naturelle, et qui les fait entrer dans la civilisation, par le travail auquel il les contraint. C'était une imagination brutale, excessive, mais un grossissement de la réalité qui me rendait sensibles à moi-même les définitions abstraites que j'avais rédigées. Alors je connus l'exaltation ; enfin, j'étais sorti de la révolution ; enfin, j'avais trouvé la solution du problème que je m'étais posé dix ans plus tôt! Cette contrainte du travail, qui pèse si lourdement sur nos épaules, et que l'homme cherche toujours à écarter, j'en avais enfin une explication satisfaisante pour la raison. Qui veut la vie doit accepter le travail ; qui veut le travail doit accepter la contrainte, etpar conséquent le chef. Le chef n'est pas l'ennemi, c'est notre bienfaiteur. Le socialisme, l'anarchie, sont des erreurs qui seraient mortelles pour l'humanité. Le soir même, je rédigeais le plan de l'Homme qui vient, et j'en écrivais le premier chapitre. Je partais à la découverte des vérités anciennes, des vérités éternelles. Le lendemain, je récupérais mes vingt lignes que Max Leclerc, réflexion faite, décidait de ne pas insérer, afin, me dit-il, de ne pas introduire dans un dictionnaire de vulgarisation un article qui pourrait faire naître une discussion.
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Jamais auteur refusé n'a connu le sentiment de satisfaction que j'éprouvai lorsque je repris ma page couverte de ratures.
La suite, mes ouvrages la contiennent ; tout ce que j'ai écrit n'est que le développement de cette loi que je regarde (je ne suis plus seul) comme une loi fondamentale de l'économie politique ; mes ouvrages sont l'application à cent problèmes de la méthode que j'avais définie pour moi-même en juin 190D. Mais il me restait à rejeter un monde d'erreurs dont mon esprit était encore plein. J'étais dans la situation d'un homme qui rentre dans son pays, après une longue captivité chez les Barbares, et qui ne sait plus employer la langue de sa patrie. On m'a beaucoup reproché certaines pages de l'Homme qui vient. C'est une injustice. L'Homme qui vient, c'est une découverte ; je pars de l'anarchie intellectuelle, de la manifestation de la force (guidée par l'esprit, sans qu'il y apparaisse) et je vais à la découverte de l'ordre vrai. C'est le procèsverbal d'une expérience qui ne réussit pas du premier coup. Mon premier plan de Y Homme qui vient ne prévoit ni les conclusions monarchistes ni l'adhésion à la foi catholique. Le livre devait se terminer par une « prière au dieu inconnu pour avoir des prophètes ».
Mais, tandis que je l'écrivais, les voiles qui m'avaient caché jusque-là les réalités ou leur sens tombaient l'un après l'autre. Il me fallut une année
d'un siècle a l'autre i5
pour terminer le livre ; parfois, je m'arrêtais dans ma rédaction, ma chair révoltée contre les conclusions de mesanalyses, qui allaientcontre les passions développées en moi pendant mon enfance et ma jeunesse. Mais je retrouvais en même temps tout ce que ma grand'mère avait placé dans mon esprit. J'eus une longue interruption quand j'eus pris conscience de la constance de l'effort que l'humanité doit fournir ; je vis l'homme condamné au travail pour l'éternité, et je ne voyais aucun but à cet effort. J'avais trouvé une vérité désespérante.
Ici, se place une transformation que la raison ne suffit plus à expliquer : la raison n'y est pas étrangère, et je vois bien quelques lignes de ma pensée : je regarde les miens, et je me regarde vivre ; pour l'enfant dont je suis responsable, je suis le père, l'homme qui châtie, qui contraint ; mais la mère est là qui soutient, qui aime, qui console ; l'intelligence et la force de l'homme sont les éléments delà création; mais l'amour de lanière, quel mystère ! Une image s'imposait à mon esprit, celle d'une femme qui tient un enfant dans ses bras audessus du monde et qui écrase la tête du serpent. Un après-midi d'automne, je trouvai celui que l'on ne cherche que lorsqu'on l'a déjà trouvé. Je pensais à ce qui nous menace tous dans le secret de notre cœur, à tout ce qui tend à détruire, presque chaque jour, les protections de l'enfant qui est dans les bras de sa mère. Et la vie m'ap-
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paraissait comme un non-sens, puisque, à chaque pas, une force delà vie vient détruire ce qui a été la veille. Et soudain, une illumination ! Je ne puis définir autrement ce qui se produisit en moi : j'eus le sentiment d'une lumière qui tout à coup chassait les ténèbres extérieures et me pénétrait tout entier. Je me sentis enveloppé d'une chaleur maternelle. Je m'arrêtai, sentant naître en moi une confiance, un espoir indicibles. A qui parler ? Je n'eus pas une hésitation: je me signai et je dis tout bas : Je vous salue, Marie. J'étais au Luxembourg ; il était midi ; le jardin était désert ; personne ne remarqua mon agitation. Je gagnai Saint-Jacqviesdu-Haut-Pas pour demander un prêtre ; je n'en trouvai pas, et je jugeai ma démarche hâtive : il ne fallait pas que j'agisse sur Line illusion. Mais je portais dans mon esprit et dans mon cœur une paix que je n'avais jamais connue.
Quelques semaines plus tard, je revenais à Saint- Jacques. Le prêtre qui me reçut était un jeune vicaire qui se méprit sur ma visite et me parla tout d'abord des mauvaises élections. Je lui dis respectueusement que je n'avais aucun souci des élections, et que je venais chercher des lumières. Il me les donna, et, un mois plus tard, je ployais les genoux et j'inclinais la tête, ce qui est bien la chose la plus difficile pour un homme qui, pendant quinze ans, a raidi son cou.
Je repris mon travail. Et une à une encore, de
nouvelles conclusions s'imposaient à mon esprit. J'avais fait le plan d'un chapitre qui exposait un système républicain où toutes les forces sociales étaient équilibrées. Naturellement cela ne tint pas, et je dus déchirer mes feuillets. Un jour, je dus écrire le mot : monarchie. Malgré ma propre révolte, il me fallut conclure. Mon livre terminé, je vis que j'étais dans une situation absurde; j'étais définitivement séparé de mes anciennes amitiés, et ma présence, dans la maison où je travaillais, deviendrait scandaleuse.
Je n'avais absolument aucun goût pour entrer en relations avec les royalistes ou avec les habitants du quartier Saint-Sulpice. Ma conclusion pratique était qu'il fallait travaillera faire la monarchie. Mais avec qui ? Je ne connaissais les royalistes que comme des gens qui avaient travaillé à se faire battre à toutes les élections, et pour qui une œuvre intellectuelle ne pouvait présenter aucun intérêt. J'ignorais l'existence de l'Action Française. Je considérai que j'étais complètement isolé. Voilà donc à quoi aboutissait une recherche si longue : à la découverte d'une vérité qui me plaçait dans un isolement total. Pour conserver le goût d'agir, je dus me répéter souvent, à ce moment, la parole de Guillaume le Taciturne: il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.