CHAPITRE III
avec maman à la Comédie. Elles en rapportèrent des nouvelles dont maman vous a dit une partie. — Vous ne savez peut-être pas que M. le procureur général a recu une lettre anonyme qui lui coûte huit sols et qu'on imagine être d’un des exilés, sur ce qu’il avoit beaucoup parlé en leur faveur en Deux Cents. Elle lui disoit : & Ne vous mêlez pas de faire des motions en notre faveur ; nous rentrerons de gré ou de force ; adieu vilain ! »
L’on dit aussi que Versailles est comme le commencement d’un conte de fées : © Il ÿ avoit une fois un Roï et une Reine. » — Il ne se passe rien d’intéressant dans notre triste cité, pas même les jours de courrier. Je vais me promener en carrosse à peu près tous les jours ; il me paroît que votre vie d’Aix n’est point ennuyeuse quand on y est en compagnie.
J'attends la réponse de votre mari pour fermer cette lettre, qui n’est que pour vous en annoncer une plus grande pour un jour où personne ne me disputera ce plaisir. Je me réjouis bien d’en recevoir une de vous, car elles me font toujours un plaisir extrême. »
Le gouvernement aristocratique, évincé par la révolution de 1782, était rentré dans Genève avec les baïonnettes des puissances médiatrices, et cette restauration avait fait fuir du pays, outre les exilés proprement dits (dont les principaux avaient été chassés à coups de fusil par leurs propres gens), un nombre considérable de Genevois du parti démocratique. Sans doute, la plupart auraient pu revenir peu de temps après sous le bénéfice de l’amnistie qui n’exceptait que les chefs et fauteurs du dernier mouvement. Mais toujours est-il que cette fois, plus encore que lors des réactions antérieures, quantité de fugitifs s’établirent à l’étranger, où il faut bien dire qu’ils furent recus avec faveur, même par des princes souverains,
Il y eut ainsi de véritables colonies ou Refuges genevois, entre
autres à Waterford en Irlande et surtout à Constance, sur le lac de même nom. C’est sans doute de ce dernier refuge, dont il sera encore question plus loin, que venait la lettre anonyme rapportée ci-dessus. (V. sur les événements de 1782, l’ouvrage, très-exagéré dans le sens démocratique, intitulé Le Philadelphien à Genève, ou lettres d'un Américain sur la dernière révolution de (Genève, sa constitution nouvelle, l’émigraton en Irlande, etc., Dublin 1783, ouvrage attribué, sauf
erreur, au fameux Brissot.)
De Mademoiselle Sophie Rilliet-Necker à la même, à Aiïx-les- Bains, de Genève, août 1789, après le rappel de M. Necker au ministère.
&« Nous savons que vous avez eu les nouvelles, aussi je n’écris point pour vous les apprendre ; mais j’ai pensé que quelques détails sur mon bon papa (M. Necker de Germany), dont le courrier nous apporta trois lettres, ne vous feroient pas de peine. . .. Il chargea ses voitures avec M. et M°° Æuber, sa calèche et ses chevaux [étoient] derrière, une escorte de. soldats de la milice bourgeoise avec tous les passeports nécessaires (ceux du courrier signés Achard). Tout ce qui est soldat et milice les laissa passer ; mais pour le peuple il n’y eut pas moyen de le vaincre. Les uns ne vouloient pas le laisser passer par esprit de domination, ou pour garder encore dans Paris des hommes riches, ou ne croyant pas qu’il étoit le frère de M. Necker, malgré toutes les preuves qu’on leur en donnoit. D’autres, au contraire, vouloient garder parmi eux un frère de M. Necker, quelqu'un qui leur en donnât des nouvelles, qui s’intéressât à eux. Enfin, il fut obligé de retourner chez lui rire de sa fâcheuse tentative. Dans une autre lettre il dit : & Je suis parti ce matin la mort dans le cœur ; ce soir je suis revenu et je suis heureux. » Il désire bien ses enfants et