CHAPITRE III
parent avoit pour moi et pour mes enfants un tendre attachement et je le payois bien par les mêmes sentiments. Le Bon Dieu à mis fin à ses peines, car depuis plusieurs années il étoit dans un triste état, et ces trois derniers mois ont été bien douloureux. Il est heureux actuellement, ma chère fille. Que cette persuasion adoucisse les regrets que nous lui devons et qu’il mérite par ses vertus! Tu as bien servi ton bon Père; le souvenir d’avoir rempli ton devoir te rendra heureuse, etle bon exemple que tu as donné à tes filles dans cette triste circonstance rejaillira sur toi; elles suivront les traces de leur bonne maman, et le Bon Dieu les bénira. Je les embrasse toutes les deux, ainsi que ton fils aîné. J'espère que tu as de bonnes nouvelles des cadets. Je prie mon cher Monsieur G. de recevoir mes tendres amitiés. Tu ne doutes pas, ma chère fille, de la mienne pour toi, et que tout ce qui t’appartient a des droits sur mon cœur. Le titre de maman que tu me donnes m’est une marque de ton attachement. Regarde-moi toujours comme telle, et que la perte que nous avons faite nous lie de plus en plus les uns aux autres. Je ne dis rien de mes filles. Nanétte t’écrit, ainsi tu verras qu'elles te sont bien attachées. Ma lettre ne peut partir que demain jeudi, n’ayant point de courrier aujourd’hui. Adieu, ma chère fille, aïime-moi toujours, et sois bien convaincue du tendre et sincère attachement de ta bonne tante et maman PICTET, née DE THELLUSSON. D
1 Madame Pictet-de Thellusson, femme du comte Jacques Pictet, général au service de Sardaigne, tige des branches Pietet-Lullin, Pictet-Calandrini et Pictet-Micheli, qui ont laissé une nombreuse postérité, était la seconde fille de messire Isaac de Thellusson. À la mort prématurée de sa sœur aînée, mère des enfants Naville, elle avait été pour eux, et surtout pour sa nièce Marie (ensuite Madame Galiffe), comme une seconde mère, au point que ses propres filles croyaient qu'elle l’aimait encore plus tendrement qu’elles-mêmes, mais sans en éprouver la moindre jalousie à l'égard de cette cousine favorite, qui faisait exception en toute chose et qui était considérée comme la fille aînée de la maison.
De Madame ÆRilliet, née Necker, à la même, après la mort de M. Naville-de Thellusson, fin avril 1790.
« Voilà donc la fin de vos peines corporelles; j'espère que celles de l’âme seront bien adoucies par la pensée du bonheur dont jouit à présent votre pauvre Père. Combien, sans les tendres soins de ses filles, sa maladie lui auroit paru longue et pénible! L'idée du bien que vous lui avez fait doit être encore un baume pour votre âme aimante; ainsi donc, chère amie, après les premiers moments donnés à la juste douleur d’une séparation éternelle, pensez à vous faire du bien; pensez par conséquent à vos amis. Si la présence de celle qui prend le plus de part à tout ce qui vous arrive, peut vous être le moins du monde agréable, dites-le, je vous en prie. Je pense que vous êtes peut-être encore ce matin chez votre Père, mais que vous n’y serez pas toute la journée. Si done vous me vouliez le soir, j'irois passer deux heures avec vous; faire là-dessus le plus petit compliment ne seroïit pas une marque d’amitié. Votre cœur vous dira que c’est aimer véritablement ses amis que dè les appeler lorsque l’on est dans la peine; écoutez-le done, chère bonne, et faites-moi dire un mot. »
De Madame Grivel à la même, à Genève, de Paris, 7 mai
«Je remettrai ma lettre à M. de Germany; il y mettra une enveloppe qui me fera tort; mais comme elle vous fera plaisir, je ne dois point m'en plaindre. Nous le voyons assez souvent. Je suis peinée de penser qu’il n’est pas heureux. Il voudroit bien retourner à Genève, où il seroit plus tranquille et plus agréablement auprès de sa famille. Cependant comment quit-
ter son frère à qui il est nécessaire, et ces affaires qui se renou-