CHAPITRE III
Assemblée le Buste qu’il possédait et auprès duquel il avait déposé un exemplaire du Contrat Social; que M. Barrère, député aussi distingué par ses lumières que par son respect pour la mémoire de Rousseau, voulut bien faire la présentation du buste à l’Assemblée, qui avait accepté cet hommage avec acclamation; — et qu'il prenait la liberté de joindre à sa lettre l'extrait du procès-verbal de l’Assemblée Nationale, portant que le Buste offert demeurera exposé dans la salle de lAssemblée et que la lettre du signataire à M. Barrère sera insérée et inprimée dans ce même procès-verbal.» Le sieur Chariot termine sa lettre en ces termes :
« Puisse cette Justice éclatante rendue publiquement à un de vos Concitoyens, respectable à tant de titres, puisse cette vive effusion de mon cœur, qui n’a ni la vanité ni l’indiscrétion pour objet, obtenir vos suffrages, Magnifiques, Très- Honorés et Souverains Seigneurs. Pourrais-je, en parlant de ce vertueux citoyen, en oublier tant d’autres, sirecommandables par leurs éminents savoirs et qui ont pris naissance dans vos murs ? Me taire sur la République elle-même devenue par sa sagesse le Modèle des peuples libres, et que la plume énergique et éloquente de Rousseau, peignant si bien vos mœurs, a présentée à tous ses contemporains comme un exemple de vrai bonheur ? — Que si, Magnifiques, Très-Honorés et Souverains Seigneurs, vous daignez excuser cette liberté de ma part de vous entretenir d’un de vos plus Illustres Concitoyens (dont nous nous honorons tous) et agréer mes hommages les plus respectueux, rien ne manquera à ma félicité, et mon vœu le plus sincère et le plus constant sera pour votre parfait bonheur et pour la Gloire de la République.
« Je suis avec un profond respect, Magnifiques, ete., ete.»
À cette lettre était jointe, en effet, une copie légalisée de la lettre du sieur Chariot à l’Assemblée Nationale et de l’arrêté que celle-ci avait pris à ce sujet en date du 22 juin 1790.
Cette missive, adressée naïvement au Conseil d'Etat de Genève, — d'opinion, de tendance, de composition, voire en partie le même que celui qui, un quart de siècle auparavant, avait flétri et fait lacérer et brûler par la main du bourreau le Contrat Social et l'Emile & comme téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements ;» puis décrété leur auteur de prise de corps; — cette missive, disons-nous, dut faire naître de singulières réflexions chez ceux qui eurent à s’en occuper; comme cela se passait à huis clos, elles ne nous sont pas parvenues et le Registre dit simplement : € Arrêté que No. Puerari écrira au sieur Chariot pour lui témoigner la sensibilité du Conseil aux éloges que sa lettre contient à l'égard de la République et des citoyens distingués auxquels elle a donné naissance. »
La réhabilitation officielle de Jean-Jacques Rousseau et de ses œuvres, repoussée encore en mars 1791, ne date à Grenève que du 12 décembre 1792, l'an I de l’Egalité, une quinzaine de jours avant la chute du Gouvernement aristocratique. Le 28 décembre 1793, premier anniversaire de cette révolution, on décida d’élever à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau un monument public, dont l’emplacement fut ensuite fixé dans la promenade du Bastion National. Ce monument € devait consister en une colonne de vingt pieds de hauteur sur six de,largeur, et de forme carrée, propre à recevoir en bas-relief le buste de Rousseau et des inscriptions. »
Ce monument fut enlevé peu de temps après la Restauration, lors de la création du Jardin des Plantes. À ce momentlà le buste de Rousseau n'avait plus de nez. Une pierre lancée par le futur sculpteur Pradier, alors élève de Pécole de dessin du Calabri, l'avait enlevé.