CHAPITRE III
De Mademoiselle Souky Rüliet-Necker à Madame Galiffe-N., à Genève, de Germany, fin septembre 1790.
& Vous allez recevoir une bien bête de lettre, ma bonne maman; mais comme je sais que vous êtes fort indulgente, J'espère que vous me pardonnerez le plaisir que je me donne de causer un moment avec vous. . . . . .
Mon oncle Vecker est arrivé ce matin. Il n’est point venu nous donner des nouvelles de mon bon papa; maman est fort en colère çontre lui, de même que M. le premier syndic, qui s’attendoit à une visite de sa part, pour lui donner des nouvelles de son oncle; mais nous avons trouvé que cela lui auroit bien peu ressemblé. Il est arrivé seul avec M. T'ronchin. Dans les villes où il a passé on s’est mis sous les armes, on a sonné le tocsin et on à tiré le canon. Nous espérons le voir de-
main, ainsi que Madame sa femme qu’il ne quitte pas. . . .»
M. J. Necker (le ministre) venait de quitter Paris où sa vie n’était plus en sûreté, malgré de si récents triomphes; il était rentré en Suisse par Bâle, après avoir été arrêté à Arcissur-Aube et menacé plus sérieusement à Vesoul; son compagnon de route était probablement Jean-Armand Tronchin, ministre de la République à Paris. Le Conseil d'Etat de Genève n’avait pas attendu son retour «pour lui témoigner sa douleur des circonstances affligeantes où il se trouvoit, etc.;» dès qu'il l’avait su arrivé à Coppet, et prévoyant qu’un grand nombre de conseillers ne manqueraient pas d’aller lui faire visite, il avait jugé Cqu'’il convenoit de faire auprès de lui une démarche d’honnêteté (plus officielle),» et en conséquence il avait, le 24 septembre, chargé les No. de Candolle et Galiffe d'aller lui exprimer les sentiments du Conseil à son égard. Le lendemain, l’illustre homme d'Etat avait répondu à ces attentions par la lettre suivante : 1
1 (Regist. du Cons. du 10 au 25 septembre 1790.) M. Necker avait une trèsbelle écriture, mais l'habitude caractéristique, au moins dans ses lettres, de biaiser ses lignes d'une façon exagérée, en montant, de la gauche à la droite,
& Magnifiques Seigneurs,
Je suis infiniment touché des sentiments que vous me témoignez et que vous m'’exprimez d’une manière si remarquable et en même temps si honorable pour moi. Je m'en servirai comme d’une consolation dans mes peines, et je joindrai la plus parfaite reconnoissance à mon attachement à vos personnes et au respect infini avec lequel j’ai l’honneur d’être
de Vos Seigneuries Le très-humble et très-obéissant serviteur
NECKER. D Coppet, ce 24 septembre 1790.
Ces démarches du Conseil et celles du même genre qu'il se plut à faire plus tard encore, à diverses reprises, auprès du même ministre, étaient d'autant plus désintéressées, qu’il s’en fallait que tous les conseillers genevois s’accordassent dans leurs appréciations des idées et de la conduite, financières et politiques, de leur illustre concitoyen. Tous savaient bien que ces compliments n'étaient une recommandation ni auprès de l'opinion qui tendait à prendre le dessus à Genève, ni moins encore auprès des nouvelles autorités françaises, et il était dans la destinée de Necker d’être aussi peu sympathique au régime qu'il avait servi avec tant de zèle, qu’à celui dont il avait, malgré lui, aidé à préparer l’avénement. Quant aux paroles échappées à sa petite-nièce dans la lettre ci-dessus (et nous en avons d’autres du même genre), elles ne sont pas sans importance pour la caractéristique de J. Necker. On y voit la confirmation de ce fait, que si, au dire de M"* de Staël, son père pouvait être remarquablement simple, sociable et aimable en petit comité, il n’en était plus ainsi en dehors du cercle très-étroit du foyer domestique, et que même à ses plus proches collatéraux il devait paraître froid, réservé et imposant, pour ne pas dire pompeux. Les parents dont ceux-ci étaient si