CHAPITRE III
d’un malheureux qui l’a trompée en lui promettant de Pépouser. Si elle avoit recours aux bontés de M. Galiffe, veuillez l'aider de votre protection. J’en serois aussi reconnoissante
que si cela me regardoit personnellement. »
Malgré tant de points noirs à l'horizon, ces temps sont probablement, sous le rapport social, les plus brillants que Grenève ait traversés. Non-seulement la ville était plus que jamais remplie de princes et de seigneurs anglais, allemands, polonais, russes, ete., ! mais cette société choisie venait de recevoir une notable et brillante augmentation par la première émigration française. De leur côté les patriciens genevois, affranchis de la contrainte des anciennes lois somptuaires, usaient largement et noblement de leurs grandes fortunes, non encore entamées par la Révolution. Les principales familles sénatoriales tenaient, chacune une fois par semaine, leurs assemblées ou, comme on disait alors, leurs Macédoïines, sortes de routs de 150 à 300 personnes, où l’on jouait à autant de tables que l’appartement en pouvait contenir sans gêner la circulation, et où les étrangers, les Français surtout, apprenaient gaîment des Anglais et des Crenevois le jeu, encore peu connu sur le Continent, du whist. — Cette première émigration française, d’une haute distinction, et qui avait commencé déjà en juillet 1789, ne ressemblait guère à celles des années suivantes. Ce n’était pas encore des familles déjà frappées et dépouillées, se sauvant avant tout pour échapper à l’échafaud; les premiers émigrés, convaincus qu'ils allaient bientôt rentrer chez eux comme en triomphe, avaient amené, avec leur train de maison et leur nombreux domestique, tout le luxe de Paris, relevé du ton frivole et badin de l’ancien régime.
1 Pour ne nommer que les principaux: le duc de Glocester et sa famille, le prince Edouard, duc de Kent (dont nous verrons les lettres), père de la reine
Victoria, le prince de Hesse, les dues de Saxe-G'otha, de Wurtemberg, d'Aremberg, les princes Czartorisky, Lubomirsky, Galitzin, Bellozeski, ete., etc.
Chaque semaine amenait un nouveau renfort d’émigrés de cette catégorie, — et notre prédécesseur avait gardé un vif souvenir de l’impression que lui fit, encore enfant, dans lun des mercredis de ses parents, l’entrée subite de &ce spirituel vicomte de Mirabeau, tout bouillant d’aristocratie, toujours : prêt à brandir son épée, ! » tombant là comme une bombe, presque au sortir de sa chaise de poste, et immédiatement entouré, questionné, écouté avec avidité par ces dames et ces gentilshommes qui considéraient l’émigration comme l’incident piquant d’une sorte de partie de plaisir.
Il n’est done pas étonnant que le parti démocratique ait vu de mauvais œil cette invasion de nobles et de prêtres, si bien reçus par la classe à laquelle on prêtait avec raison des vues antirévolutionnaires. Mais il aurait dû se méfier davantage d’un autre genre d'immigration, bien plus dangereuse pour le pays, celle des espions et des agents de la Révolution française qui, par tous les moyens imaginables, tant au dehors
3 >] læ) y qu’au dedans, cherchaïent à compromettre ou à renverser le Gouvernement aristocratique en vue d’une réunion à la France. L’agent le plus actif de ce parti était l’ancien avocat Jacques Grenus, de famille patricienne, mais exilé en 1782 comme ayant fait partie du Gouvernement révolutionnaire de l’époque. Etroïtement lié à Paris avecles chefs les plus fougueux
1 Lacretelle, Dix années d'épreuves pendant la Révolution. C’est ce Mirabeau opposé d'opinion à son frère aîné l’orateur, et que son excessif embonpoint avait fait surnommer Mirabeau- Tonneau. — Nous n'avons pu retrouver qu'une des listes officielles d’émigrés français, celle de ceux qui séjournaient à Genève en décembre 1790, époque où l’on constatait qu'ils avaient considérablement diminué, sans doute parce que plusieurs avaient osé rentrer en France, comme ceux dont il à déjà été question dans ces lettres. Cette liste contient de trente à quarante noms, formant avec femmes et enfants plus de cent pergonnes, Sans compter les domestiques qui, pour plusieurs familles, étaient au nombre de dix par ménage. — La plupart des émigrés étaient domiciliés dans le haut de la ville et chez des familles de la société genevoise. C’étaient, entre autres, les de Cambrie, de Marsilluc, de Moerinville, de Bevy, de Lally, de Pons,
de Brou, de Montregard, de Vergemont, de la Touche, de Divonne, de la Ris, de Sales, de Largentières, Des Moutiers, de la Forest, de Medavy, ete., tous titrés.