CHAPITRE III
court était venue s’établir à Versoix, dans cette encoche française située entre le territoire genevois et celui de Berne, qu’elle pouvait atteindre, l’un ou l’autre, en quelques minutes. Mais comme elle tenait à n’émigrer qu'à la dernière extrémité, elle s'était arrangée en conséquence dans la campagne de Montfleuri, qu’elle avait achetée à cet effet de M. Céurd. En premier lieu elle avait fait abattre tous les bosquets, charmilles et haies qui auraient pu servir de cachette; puis, sous prétexte d’avoir une chasse à courre, elle avait rempli les bâtiments de dépendances de foin et de fourrage, et entreposé, soi-disant faute de place, sa voiture dans un petit bois situé au bord du nant de Braille, qui sert de limite du côté de la Suisse. À la moindre alerte elle se réfugiait dans sa voiture; si le péril augmentait, elle passait en Suisse; le danger éloigné, elle rentrait, comme d’une promenade, dans sa maison où tout attestait qu’elle n’avait pas eu l’idée de la quitter. Grâce à ces manœuvres, la duchesse ne put être ni arrêtée, ni même accusée d’avoir émigré, et le tout sauva sa vie et la fortune de lacquéreur comme du vendeur de ce petit domaine. M*° de Liancourt, dont il sera encore question dans ces lettres, vivait dans les meilleurs termes avec les familles genevoises qui habitaient Céligny, Crans, Coppet et autres lieux circonvoisins. Nous devons ces détails à l’obligeance de M"° Ze Texier, née Céard, qui a conservé le souvenir le plus agréable de cette grande dame, aussi bonne que distinguée.
De l’ancien conseiller B. Galiffe à la même, à Genève, de Préverenges, 4 septembre 1792.
& J'ai reçu hier deux lettres de Galiffe (fils aîné), l’une du 292, l’autre du 25 (août), datée de Landstuhl. Le 24, après leur sortie du territoire de France, ils couchèrent à Anet, à une
lieue au delà de Deux-Ponts; le 25 ils sont arrivés à Landstuhl, à huit lieues d’Anet; le 26 ils devoient se rendre à Kaiserslautern, et de là, par Mannheim ou Spire, aux environs de Basle. Il marquoit par postseriptum qu’il étoit vraisemblable qu’il seroït envoyé à Genève, pour les affaires du régiment, auprès du Conseil et de M. de Chéteauvieux, qu'il nous embrasseroïit en allant et en revenant, mais qu’il ne pourroit pas s'arrêter. — Selon toutes les apparences, cette députation n’aura pas lieu, puisqu'il trouvera M. de Châteauvieux à Basle, et il paroît peu disposé à venir cet hiver ; les événements décideront son sort à cet égard; il a écrit à son oncle par un officier qui partoit pour Basle et me charge d’informer son oncle (le syndic Naville), au cas que sa lettre ne lui soit pas parvenue. Comme je dois écrire à Basle, prendre quelques arrangements relatifs à son arrivée dans cette ville, et que je n'aurai peut-être pas le temps d’écrire à ton frère, n’oublie pas de l’instruire en lui faisant mes amitiés. »
Le régiment de Châteauvieux se trouvait en garnison à Bitche (département de la Moselle) lors de la fameuse journée du 10 août. Indignés du traitement infligé à leurs camarades pour avoir fait leur devoir; se considérant dès lors comme dégagés de leur serment par la déchéance du roi, et sachant d’ailleurs que tous les régiments suisses allaient recevoir l’ordre de quitter les frontières pour être gardés comme otages dans l’intérieur du ci-devant royaume, les officiers et soldats du régiment de Châteauvieux prirent à l’unanimité la résolution de sortir de France avec armes et bagages, tambour battant et enseignes déployées, et de rentrer en Suisse par l’Allemagne. Arrivés à Landstubl, ils écrivirent d’une part au colonel général des Suisses, $. À. R. le comte d'Artois, et aux Cantons intéressés pour annoncer cette détermination et demander des ordres ultérieurs. La lettre des officiers genevois