CHAPITRE III
le Conseil apprenait de bonne source « qu’ordre avait été donné au général de Montesquiou par ses commettants, de s’opposer de toutes ses forces à l’entrée des Suisses dans Genève et d'employer tous les moyens en son pouvoir pour les en faire sortir, s'ils y étaient déjà entrés. »
Cela coïncidait d’ailleurs avec la teneur d’une lettre, du 8 septembre, de Clavière à son ami Jean Flournoy du CC, disant € que comme l’Assemblée nationale autorisoit les généraux françois à pénétrer en pays étranger lorsque la sûreté de la République françoise et de ses armées lexigeoit, Montesquiou entreroit certainement à Grenève si sa responsabilité lui en faisoit un devoir; que quant à lui (Clavière), qu’on accusoit de pousser à ces mesures, il conseilloit à ses ci-devant concitoyens de ne pas se laisser aller à de dangereuses illusions sur leurs véritables intérêts, qui étoient de se fier entièrement aux sentiments fraternels et à la générosité de la France. »
Le 8 octobre, le portier de la résidence eut ordre d’enlever les armes françaises qui décoraïent cet édifice. Enfin personne n’ignorait que dans la guerre que la France avait déclarée à toute l’Europe monarchique, elle avait fait de la propagande révolutionnaire sa principale alliée; quelques semaines plus tard ses généraux reçurent même l’ordre formel «de porter secours aux peuples qui voudroient recouvrer leur liberté et de défendre les citoyens qui pourroïent être persécutés pour cette cause. » (Lettre de Gasc à d’Ivernois.)
La situation était donc des plus critiques, et cependant elle n’eut pas le dénouement qu’elle semblait promettre, grâces aux négociations officielles et officieuses entamées, — près de Grenève, avec le général, les commissaires et le résident français, — à Paris plus directement par l'entremise patriotique de quelques Genevois qui s’y trouvaient.
Le premier secours de seize cents Suisses une fois admis; maloré les protestations du résident et du général, ces Mes-
sieurs demandèrent tout au moins qu’il ne fût pas augmenté, que les contingents zurichois qui étaient encore attendus ne fissent que remplacer un nombre égal de Bernoïis qui alors quitteraient la ville, ete. Mais comme, bien loin de se prêter à ces exigences, le Conseil genevois gardait tous les secours qui lui arrivaient et parlait même d’en appeler en nombre illimité ;1 comme d’ailleurs Genève et la Suisse n’exigeaient que le respect de leur neutralité, on parvint, après beaucoup de tiraillements de part et d’autre, à s’accorder sur le principe d’une retraite simultanée des forces belligérantes ; c’est-à-dire qu’en même temps ou au fur et à mesure que les Suisses quitteraient Genève, l’armée française se retirerait avec son artillerie de siége jusqu’à dix lieues de cette ville. Une convention, exécutoire pour la fin de novembre, fut rédigée dans ce sens, du consentement des gouvernements suisse et français, et dès qu’elle eut été ratifiée par le Conseil Général (26 octob.), le résident vint reprendre son poste à Genève.
Mais il est justice de rappeler que cette issue, honorable pour les deux parties, fut surtout l’œuvre de deux anciens démocrates genevois, chez qui le patriotisme avait étouffé tout esprit de faction : François d’Ivernois, le négociateur le plus infatigable entre Genève et le quartier général de l’armée des Alpes, et Ætienne-Salomon Reybaz, qui d’Angleterre était accouru à Paris pour désarmer les implacables rancunes de Clavière, devenu ministre d'Etat. Ce fut ce qui fit nommer ensuite Reybaz au poste de ministre de la République de Genève à Paris.
1 Aux 1600 Bernois arrivés le 30 septembre, étaient venus se joindre, le lundi 8 octobre, 240 Zurichois et, le 11 octobre suivant, 420 soldats du même canton. Ces derniers, qui avaient passé la nuit à Céligny, se louaient extrêmement de l'accueil empressé qu'ils avaient reçu des habitants du lieu, et tout particulièrement des bons soins de Me Naville-Rilliet, femme du syndic I.-L. Naville (Reg. du Cons). De leur côté, les Necker et les Rilliet furent
remerciés pour les appartements qu’ils avaient mis à la disposition des Représentants suisses (2bid.).