CHAPITRE III
Aïnsi donc, dans ces temps singuliers, où toutes les positions allaient être interverties, l’existence même de la vieille République genevoise était dénoncée presque à l’égal d’un crime aux convoitises d’une grande puissance par des Genevois bien nés, ses serviteurs, Jacques Grenus et Etienne Clavière, que des ressentiments personnels avaient changés de fougueux démagogues en ennemis irréconciliables de leur pays; tandis que des démocrates convaincus, tels que d’Ivernois et Reybaz, luttaient pour le salut de leur patrie sous ce même gouvernement aristocratique qu’ils avaient si souvent combattu, — contre la nouvelle République française, mise en œuvre de leurs propres théories. Le fait que celle-ci et ses prétentions révolutionnaires étaient représentées dans cette lutte par des gentilshommes d’ancienne noblesse, tels que le résident de Châteauneuf et le marquis de Montesquiou- Fezensac, ancien menin des enfants de France, ! l’un et l’autre à la veille d’émigrer, n’était pas le côté le moins piquant de la situation.
Il est vrai qu’au fond ces Messieurs répugnaiïent au rôle qui leur était imposé, et que la convention signée par le général devint le prétexte de sa disgrâce, — dont il prévint les suites en cherchant un premier abri dans cette même ville qu'il avait mission de révolutionner ou d’occuper.? Et cependant,
1 Il avait été l’un des premiers de son ordre à se rallier au tiers état, et bien que débordé, c'était en toute sincérité qu’il représentait encore dans cette occasion les intérêts de son Gouvernement, mais avec un fonds de bienveillance à l'égard des Genevois que ceux-ci surent apprécier. Quelque fermes et républicaines que soient ses lettres au Conseil, le gentilhomme y perce par tous les bouts; il en résultait quelquefois de singuliers rapprochements. Ainsi dans une lettre du 10 octobre, le vieux général grand seigneur « supplie le premier syndic Genevois, de supprimer enfin les formules diplomatiques et le titre d'Excellence qu’il continuait à lui donner, l'honneur d’être Français et simple citoyen d’un peuple libre étant le seul auquel il prétende ! »
2 .Averti, le 13 novembre et probablement de Genève même, il quitta, suivi d’un seul domestique, Carouge pour cette ville, où un particulier, F, d’Iver-
nois selon Roverea, lui fournit les moyens de s'embarquer immédiatement pour Coppet, d’où il se serait rendu, déguisé en charretier, chez M. Necker à
même au point de vue militaire, son abstention était justifiable; car il est probable que Genève, même réduite à ses seules ressources, n'aurait succombé qu'après une résistance très-meurtrière pour ces troupes françaises, composées en grande partie de gardes nationaux et de volontaires inexpérimentés et mal équipés. Ceux-ci d’ailleurs auraient eu ensuite affaire aux Suisses, dont la valeur traditionnelle eût été doublée par la soif de venger leurs camarades massacrés le 10 août à la défense des Tuileries. Enfin le général français ne pouvait ignorer que M. de Muralt, qui commandait les troupes bernoïses du pays de Vaud, avait ordre d’entrer dans le pays de Gex à la première démarche hostile de l’armée française, et que les troupes qu’il avait échelonnées à cet effet de Rolle à Coppet se montaient déjà à 9000 hommes.
Quelques écrivains ont paru regretter que les circonstances aient refusé aux Suisses et à leurs alliés une dernière occasion d'affirmer une fois de plus cette haute réputation militaire qui jusqu'alors n’avait pas été entamée. Au point de vue purement suisse, ces regrets pourraient être fondés. Mais quant à Genève, il est fort douteux qu’une victoire, même éclatante, eût empêché ou même retardé sa réunion à la France, tandis qu'une défaite aurait certainement précipité et aggravé cette catastrophe, Nous croyons plutôt que l'éloignement des Suisses et la révolution qui suivit de près leur départ furent pour quelque chose dans les ménagements d’un ennemi qui obtenait ainsi les seules satisfactions auxquelles il disait tenir pour épargner Genève; car il ne faut pas oublier que le traité souscrit par Montesquiou avait été dénoncé avec succès à la Con-
Rolle. — Le résident avait requis, mais trop tard, les syndics « au nom du peuple français » d'arrêter le fugitif. Lui-même était «navré» du sort du général, Du reste, en faisant remettre par un attaché de la résidence, M. d’Arneville, au Gouvernement genevois sa première protestation contre l'entrée des Suisses à Genève, il était échappé à ce fonctionnaire de dire: «Nous avons fait cela pour l’acquit de notre conscience; vous y répondrez ou non.» (Reg. du Cons.)