CHAPITRE III
désordres qui avoient été étouffés l’année dernière, et que les personnes attachées à l’ordre public et déterminées à s'opposer aux manœuvres de ce parti en montrent déjà de l'inquiétude; qu’il peut naître de là des incidents fâcheux qu’il est de la sagesse du Gouvernement de prévenir, d'autant plus que la tolérance de l’abus peut en très-peu de temps augmenter la hardiesse et le nombre des malintentionnés.
Que néanmoins l'avis de Messieurs de la Justice fut d’essayer d’abord ce que produiroïient des remontrances paternelles sur l'esprit des deux particuliers susnommés et sur ceux qui pourroient les imiter, Qu’en conséquence il a mandé devant lui De Pierre et Charité, et leur à fait sentir ce que leur conduite avoit de répréhensible; que quoique le premier se fût présenté à lui avec plus de hardiesse que l’autre, ils ont fini par promettre tous les deux qu'ils s’abstiendroïent de porter ces bonnets; mais que la connoïissance qu’on a de leurs dispositions laisse des doutes sur la conduite qu’ils tiendront, si l’on ne trouve pas moyen d'arrêter le mal. Que Messieurs de la Justice pensent qu'on devroit faire une publication qui, en montrant d’une manière paternelle l'obligation où sont tous les particuliers d'éviter tout ce qui peut altérer la tranquillité publique, défendît de porter aucun (autre ) signe de ralliement que la cocarde autorisée par la Loiï, sous telle peine que le Conseil jugeroit à propos.
M. le lieutenant a mis sur le bureau un extrait des registres de police tendant à ces fins.
Dont opiné, l'avis a été de suspendre de faire cette publication, pour voir sil y auroit quelqu’autre moyen de prévenir l'effet d’une entreprise dirigée clairement contre le repos de l'Etat. »
Quatre jours après, on procéda à cette défense, malgré l'opinion contraire du procureur général. Aussi se trouva-t-il
immédiatement des bourgeois pour la juger inopportune, dan-
gereuse même, et pour prier le Gouvernement d’y renoncer. Ce qui est certain, c’est qu’il fallut renoncer à voir disparaître ces bonnets. Le 7 décembre, le Conseil & approuva, comme un signe d’attachement à la patrie, la cocarde aux couleurs genevoises, rouge, jaune et noire, qu'on portait généralement depuis quelques jours,» sans doute en opposition de la mode française des bonnets rouges. L'ancienne cocarde était noire.
Du capitaine Galiffe, ancien lieutenant au régiment de Châteauvieux, à sa mère, Madame G.-N., à Préverenges, près Morges, de Genève, 23 novembre 1792.
&« Je ne t’écris aujourd’hui qu’une bien petite lettre, ma bonne mère, parce que je suis-de service; mais j’ai préféré une courte lettre à te laisser sans nouvelles.
Mon oncle T'hellusson (ane. syndic) va un peu mieux; il va faire un voyage dans les provinces méridionales pour changer d’air; il compte partir dimanche ou lundi avec le domestique de ma tante #abri. J’ai été chez lui tous ces jours, mais je n’ai été admis dans sa chambre qu’hier ; il m’a comblé d’amitiés et m'a chargé d’en faire à toute la famille et surtout à toi.
J’ai dîné hier chez ma tante Fabri, que j'ai trouvée trèsalarmée de tous ces retards aux traites, et qui était toute prête à repartir. Son fils d’Aïre-la- Ville, qui a dîné avec nous, a tant travaillé auprès d’elle, en quoi je l’ai bien soutenu, qu’elle restera jusqu’à ce qu’on voie un peu plus clair dans les affaires, Pendant le dîner on a été assez gai, on m'a comblé d’éloges, surtout ma tante, qui m'a tendu la main au moins dix fois; elle paroïssoït si contente qu’elle en pleuroit. Mais l’après-dinée s’est passée en politique, ce qui a rappelé la tristesse, et tout le monde s’est mis à pleurer, c’est-à-dire ma tante et mes deux cousines, car pour moi je ne suis pas très-larmoyant. Ma cousine la cadette se plaint beaucoup de ce que tu ne lui écris pas, et de ce que tu es en arrière depuis deux mois entiers