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CHAPITRE IV

cistes européens les plus distingués, que les troubles de Grenève pendant le XVIII siècle ont été comme une sorte de préface à la Révolution française, il n’en est pas moins certain que la mise en œuvre, à Genève, de cette Révolution fut une importation tardive de l'étranger, qui ne put réussir qu'à la suite d’une transformation complète d'institutions nationales que la bourgeoïisie démocratique avait opposées, elle-même et pour elle-même, aux prétendus envahissements de l'aristocratie.

C’est ainsi que les Cercles bourgeois, rétablis par l’édit de 1791 en même temps que le droit de «représentation » de la bourgeoisie, se changèrent peu à peu en clubs modelés sur ceux de Paris, et leurs « représentations » en mandats impératifs auxquels les autorités nommées par eux n’osèrent bientôt plus se soustraire.

Plus tard, le Gouvernement poussa la complaisance jusqu’à admettre des délégués des clubs à ses délibérations ; il y eut même une période, après la crise de 1794, où les magistrats n’osaient prendre aucune décision sans avoir préalablement recueilli l’avis de tous les clubs, composés alors aux trois quarts de cei-devant natifs, habitants, domiciliés et sujets. Car si la révolution avait peu profité à une classe de Genevois, c'était précisément à l’ancienne bourgeoisie démocratique, qui si longtemps avait combattu les prétendus empiétements de l'aristocratie. À l’exception de quelques énergumènes que la haine de leurs concitoyens avait jetés dans le parti niveleur français, cette bourgeoisie était au fond plus hostile que ses anciens adversaires à l’édit d'égalité, qui nivelait toutes les classes de la population. Aussi les anciens bourgeois s’étaientils dès lors ralliés à l'aristocratie, dont cependant le parti révolutionnaire les distinguait soigneusement sous le titre dédaigneux d’Ænglués. En un mot, la mise en œuvre de la dé-

mocratie absolue prêchée par la révolution, ne fut en réalité

pas autre chose que le règne des clubs révolutionnaires, dont le nombre augmentait rapidement, non-seulement en ville, mais dans tout le territoire genevois. Les plus nombreux se réunissaient dans les temples ; c'était généralement le cas de ceux de la campagne, où ils étaient convoqués au son des cloches.

Pour mettre au moins quelque unité dans les inspirations du maître à cent têtes qu’il avait fallu accepter, on convint de part et d’autre de la création d’un Grand club central, appelé le Club fraternel des révolutionnaires genevois, formé des délégués de tous les autres. Dès les premières séances, dans la salle mal éclairée du théâtre, des inconnus tinrent impunément les propos les plus sinistres. Dans le même temps, le nouveau club des Marseillais avait su se faire remettre la garde exclusive du Hangar, soit parc d'artillerie , qu’on ne réussit à lui reprendre, au profit des autres cercles, qu'après les plus graves désordres, suivis de meurtres, commis par ces sectaires, en ville et dans le territoire rural de la République, notamment à Jussy. Puis vinrent les rixes entre les partisans de l’ordre quand même et l’association des Tanneurs, ainsi nommés du bâton ou nerf de bœuf qui leur servait d’argument, jusqu’à ce que l’un d’eux fut assommé du simple coup de poing d’un adversaire imprudemment provoqué. — La première fête générale en l’honneur de Rousseau (28 juin), préconisé partout comme le saint martyr de la Révolution, devint l’occasion de manifestations plus pacifiques, mais organisées tout à fait dans le goût des naïves parades de Paris.1 Dans plusieurs occasions les magistrats

1 Cette première fête aboutit à l'inscription qui existe encore sur une maison de la rue de Chevelu, nommée depuis lors de Jean-Jacques Rousseau: «ci est né Jean-Jacques Rousseau, auteur de TVEmile et du Contrat Social. » Cette inscription avait été décrétée ainsi par l’Assemblée législative, de même que celle qui fut placée sur la maison de Charles Bonnet (qui venait de mourir) aux Rues basses: « Zci est mort Chartes Bonnet, auteur de l'Essai analytique de l’âme. » Son parent, H.-B. de Saussure, fut chargé de prononcer l’oraison funèbre du défunt à l’église de Saint-Germain.

réussirent sans doute à réprimer de graves désordres, suscités par les Sans-culottes et les Marseillais ; mais ce fut avec l’aide de quelque autre club, et encore fallut-il amnistier les coupables, qui cependant avaient menacé d’appeler les Français; plus tard cela ne pouvait se passer autrement. Les magistrats obtinrent encore que le serment civique, que les clubs avaient voulu imposer à tous les Genevois dès l’âge de dix-huit ans, serait entièrement libre et volontaire, et que ceux qui le refuseraient seraient à l’abri de toute poursuite; mais l’année n'était pas achevée, que la simple indication par les clubs, des fonctionnaires qui n'avaient pas prêté ce serment, équivalait à une destitution.

Ce dont il faut cependant savoir gré au Gouvernement révolutionnaire, c’est de sa sollicitude, évidemment sincère, à faire respecter l’indépendance et la neutralité genevoises. En cela il trouvait un appui dans l'esprit modéré et conciliant du résident de France, M. de Châteauneuf, l'un de ces fonctionnaires de l’ancien régime, dont la conservation à pareille époque jurait avec les principes de ses commettants. Malheureusement, et toujours sous l'influence du parti brissotin, ce gentilhomme fut remplacé le 3 juillet 1793 par l’ex-prêtre Soulavie, dont l’exaltation furieuse, aidée des intrigues de quelques Grenevois irréconciliables, travailla sans relâche à compromettre Grenève vis-à-vis de la France et à hâter la crise révolutionnaire. À cet effet il se ligua avec Jacques Grenus, alors commissaire des guerres en Savoie, et ces deux hommes ne reculèrent devant aucun moyen pour arriver à leurs fins.

À les entendre, «c'était l’agiotage des Genevois qui causait le discrédit dans lequel les assignats étaient tombés dans le département du Mont-Blanc, infesté d’ailleurs par leur contrebande armée;la Révolution n’était qu’à moitié faite à Genève, où les aristocrates se réjouissaient ouvertement des défaites des Français et des victoires des Autrichiens ; la ville conti-

nuait à être, comme ci-devant, un foyer de contre-révolution, remplie d’émigrés, qui rentraient en France avec des passeports que les magistrats prévaricateurs leur faisaient payer vingt-cinq louis pièce; on avait vu passer par Genève beaucoup d’or anglais fourni par Pitt à destination de Lyon; cette ville contenait huit mille émigrés, qui, après sa reddition, comptaient trouver un asile en Suisse ou à Genève; il ny avait à tout cela d’autre remède que d’y faire entrer sans retard des troupes françaises, sans quoi on risquait d’être prévenu par les soldats bernois; Dubois-Crancé pourrait être employé à cette opération dès qu’il en aurait fini avec Lyon, ete., ete. »

Tous les actes, toutes les notes tour à tour insolentes ou hypocrites du résident étaient calculés dans le sens de cette politique perfide. Il était évident qu’il favorisait luimême les infractions de territoire que se permettaient continuellement les soldats français cantonnés dans les environs, 1 et qui plus d’une fois aboutirent au massacre sur terre genevoise de pauvres prêtres où émigrés fugitifs 2 tandis qu’il prenait le ton haut quand le Gouvernement refusait, en ces temps d’alarme et de misère générale, de mettre ses greniers, ses canons, ses munitions, ses soldats même, à la disposition des garnisaires de la Savoie française, menacée d’un retour offensif des Piémontais. Depuis plusieurs mois déjà les postes de France et de Savoie n’arrivaient plus jusqu’à Genève, où les premières avaient été un privilége de la famille Gallatin.

1 À diverses reprises, surtout en 1794, des bataillons entiers de cinq cents à huit cents hommes traversèrent, tambour battant et enseignes déployées, telle ou telle portion du territoire genevois. Les rixes entre soldats français et genevois étaient très-fréquentes. Ce fut bien autre chose en 1797-98.

? Ces infortunés, pourchassés avec la dernière rigueur par les révolutionnaires des contrées limitrophes, n'étaient guère mieux traités par les clubs patriotiques de Genève. — En avril 1793, un prêtre et quatre capucins furent assommés, sur territoire genevois, par la populace de Carouge, qui les avait poursuivis au delà du pont d'Arve.

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