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CHAPITRE IV

Soulavie entreprit de faire intercepter toutes les lettres partant ou à destination de cette ville, y compris les correspondances officielles entre le Gouvernement genevois et son ministre à Paris; il réussit même à escamoter celles à destination de la Suisse, et lorsque les magistrats poussés à bout, lui déclarèrent leur intention de sévir contre les agents évidemment genevois qui se prêtaient à un système aussi étendu d’espionnage et de délation, le résident répondit arrogamment que € ce seroïit peine inutile, puisque la France prenoit sous sa protection spéciale les dénonciateurs pour la cause de la Liberté. » — Il refusait de légaliser les passeports. Il paraît même qu’il partagea avec J. Grenus le projet insensé de détourner le Rhône et de faire émigrer toute la fabrique genevoise à Besançon ou dans les petites villes du Faucigny. Enfin il prenait ouvertement la défense des énergumènes poursuivis par les autorités. Etaient-ils acquittés, il se transportait avec ostentation à leur club pour leur donner le « baiser fraternel ; » dans le cas contraire, il leur offrait un asile à la résidence ou cherchait à les faire évader, tandis qu’il faisait arréter des Genevois en France.

Tel était, comme résident de France à Genève, J.-L. Giraud-Soulavie, ancien vicaire général du diocèse de Châlons, bien connu depuis lors comme éditeur ou auteur d’une quantité considérable de mémoires historiques et politiques qui lui ont valu une place dans tous les dictionnaires biographiques.

Cependant, il y avait à Genève un étranger dont l’autorité, moins claire mais plus respectée que la sienne, paraît lui avoir causé de l’ombrage tout en rassurant les magistrats. Le 26 septembre 1793, le citoyen président Janot exposa à ses collègues que nous avions depuis quelques mois à Genève le comte (orani, milanais, homme très-signifiant, non-seulement par ses talents, mais encore par la confiance dont il jouissait auprès de ceux qui sont à la tête du ministère français; et que

si on le mettait en état de faire passer des informations sûres à ces autorités, Soulavie ne resterait pas longtemps en place; que déjà on lui avait dit ne pas comprendre comment nous avions pu supporter un pareil homme, connu pour un polisson méprisable et aussi méprisé qu’il le méritait; qu’on ne doutait pas qu'il se conduisit à Genève comme il s'était conduit en Suisse, d’où il avait été chassé; qu'il a déjà failli être rappelé sur ses seules correspondances; et qu’au premier mot que lui, Grorani, ou que nous-mêmes dirions à cet effet, son rappel ne se ferait pas attendre. » ! Ces informations furent confirmées par les députés genevois? à la Convention de Paris, «où l’on savait, disaient-ils, que Soulavie était un gueux et un scélérat qui serait bientôt rappelé; que le même jugement y était porté sur son ami Jacques Grenus, que nous pourrions

! Deux ans plus tard, le syndic Mussard demandait au Conseil la permission d'offrir dans sa campagne un asile au citoyen Gorani, «lequel errant et fugitif depuis quelques années, et ne pouvant trouver nulle part le repos auquel il aspire, vient encore d’être contraint, à la suite des derniers événements de Zurich, de quitter l'asile que ses vertus,ses talents et ses malheurs lui avoient procuré dans ce canton.» Le Conseil «pénétré du plus vif intérêt pour la situation malheureuse du citoyen Gorani, et se rappelant les services rendus à Genève, en 1793, auprès du Conseil exécutif de la République française, » s’empressa d'accorder la demande du syndic (Reg. du Cons., 7 juillet 1795). En 1792 et 1793 le comte Gorani avait simplement été un agent du ministre Clavière. Ses papiers, possédés par M. l'avocat David Moriaud, ont donné lieu à des articles intéressants de M. Marc Monnier, publiés dans la Bibliothèque universelle et dans la Revue des deux Mondes.

2 Déjà en avril 1793, et malgré le zèle très-effectif du ministre de Genève à Paris, S. Reybaz, on avait jugé à propos d'y envoyer encore deux députés, les citoyens Dupin et Bousquet, avec mission «d'éclairer la Convention et de veiller à l’entretien des bonnes relations avec la France.» Cette députation donna lieu à un incident comique. Quelques semaines après son départ, le bruit courut tout à coup que les deux députés genevois s'étaient perdus de vue, sans réussir à se retrouver, et que l’un d’eux, Dupin, venait d'arriver de Paris en toute hâte avec les nouvelles les plus sinistres sur une prétendue réaction royaliste qui avait mis sens dessus dessous la capitale, où l’on avait arboré le drapeau blanc, etc., ete. Les magistrats genevois, très-mécontents de ces rumeurs ridicules, le renvoyèrent à son poste avec de nouvelles instructions. Quant à son collègue Bousquet, il ne revint que l’année suivante, juste à temps pour présider à la Terreur genevoise, et c'était là le résultat le plus clair de sa longue mission de confiance auprès des Jacobins de Paris.

saisir ét juger sans encourir aucun blâme.» Peu de temps après, notre ministre Reybaz annonça dans une lettre au citoyen Bertrand, &que Chaumette, procureur général de la Commune de Paris, et Æébert son substitut, connu sous le nom du père Duchêne, avaient insisté avec force aux Jacobins sur l’intérêt qu'avait la France à vivre en bonne harmonie avec la Suisse et Genève, et qu’ils avaient dénoncé le résident comme secondant, dans sa place, des vues contrerévolutionnaires qui exigeaient son rappel. »

Toutefois, malgré tant de charges et de démarches dirigées contre lui, Soulavie restait en place et faisait même, sans autorisation aucune, des réparations coûteuses à la résidence. Comme en prévision de ces attaques, il avait réussi, aidé de Jacques Grenus et de quelques autres Jacobins, à créer à Genève le Club fraternel des révolutionnaires montagnards ou de la Montagne de (renève, sentinelles de la Liberté, qui, tout en excitant les autres clubs, devait bientôt les surpasser tous en audace et en violence ; c’est à l’aide de ces janissaires, ses compagnons de débauche, objets constants de ses faveurs et tous dévoués à sa personne, que Soulavie continuait à arracher au Gouvernement les mesures et les concessions que celui-ci était autorisé à refuser au résident de France. C’est avec eux qu’il réussit, alors que son prochain rappel était connu de tout le monde, à précipiter cette crise sanglante qui, sans lui, aurait peut-être été épargnée à la Révolation genevoise, et cela au moment où les Cantons suisses avaient enfin consenti à renouer avec Grenève les anciennes relations confédérales. !

Les premières prouesses des Montagnards consistèrent à achever radicalement ce qu’ils reprochaient aux autres clubs

1 Ces relations s'étaient renouées peu à peu, dans ces temps de disette, à la faveur des négociations pour l'entrée, la sortie et le transit des grains, du bé-

tail et autres denrées de consommation. Elles ne redevinrent officielles qu’à partir du mois de mai 1794,

de n’avoir osé faire qu'à demi, la destruction complète des carcans et fourches patibulaires, ! des girouettes, des insignes héraldiques, des tombeaux mêmes, ? bref de tout ce qui pouvait rappeler un ordre de choses antérieur à la € douce égalité.» Aux menaces de rappel de Soulavie, ils opposaient celle du rappel de Reybaz, ministre de Genève à Paris.

Plus tard, au moment où l’on croyait être sur la trace des menées contre-révolutionnaires reprochées au résident, on apprenait qu’il avait été comblé d’éloges au comité de Salut publie. — Les Montagnards échouèrent dans leur tentative de faire de la fête de l’Escalade un festival français; mais, quelques jours après, ils s’emparèrent, malgré la défense des magistrats, du parc d'artillerie pour fêter la reprise de Toulon sur les Anglais, et la première fête anniversaire de la Révolution genevoise, le 28 décembre 1793, faillit devenir celle de l’annexion de Grenève à la République française.

Enivrés de ces succès et de la terreur qui s’attachait à leur nom, les Montagnards procédèrent à des actes plus dignes de leur rage meurtrière. Furieux du mauvais accueil que la révolution avait rencontré naguère dans le mandement de Jussy, « cette Vendée genevoise, » ils répandirent le bruit que les châteaux du Crest et de la Gara, propriétés des familles Micheli et Labat, anciens seigneurs de la localité, étaient remplis d’aristocrates, d’émigrés, d’armes et de munitions de guerre; et là-dessus, ils organisèrent le 22 janvier 1794, contre ces prétendus repaires de la contre-révolution, une expédition nocturne de plusieurs centaines de bandits armés. En pas-

1! La plupart des gibets du territoire avaient déjà été renversés par les Marseillais dans la première moitié de 1793.

? Déjà en février 1794, le tombeau de Rohan à Saint-Pierre avait été déplacé en vue d’une seconde porte à créer pour la commodité des élections de l'Assemblée Souveraine.

3 Cette équipée avait eu lieu sur la proposition d’un frère du fameux Marat et ami particulier du résident Soulavie.

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