CHAPITRE IV
sant par Chêne, ils fusillèrent et encrottèrent un malheureux tonnelier qui refusait courageusement d'échanger son bonnet blanc contre un bonnet rouge. Arrivés à Jussy, ils s’emparèrent de Micheli, ancien syndic de la garde, et de son parent Labat, et les envoyèrent sous bonne escorte dans les prisons de la ville. ! Le gros de la troupe ne quitta les châteaux et la localité, mise à réquisition, que lorsque toutes les provisions eurent été épuisées et les caves vidées jusqu’à la dernière goutte. Il s'agissait d’ailleurs de démanteler ces châteaux et de combler leurs fossés, puis d’en faire autant de tous les autres € donjons » du territoire genevois, de façon à les réduire à l’état de maisons ordinaires.
Au commencement de février 1794, la Nation fut appelée à voter en Conseil souverain la nouvelle Constitution élaborée par l’Assemblée Nationale, puis à élire la magistrature, rétablie sous l’ancienne dénomination de Syndics et Conseil. Ce Gouvernement, moins habile que les Comités provisoires, se montra plus faible encore pour la répression des désordres. Ce fut lui qui, à son corps défendant, dut consentir à l’absurde vandalisme, repoussé par les Comités antérieurs, de brûler en place publique les lettres de bourgeoisie et d’habitation, ainsi que le rôle officiel des réceptions à la bourgeoisie? Puis la rage des factieux se tourna derechef contre ceux qui avaient refusé de prêter le serment civique, et surtout contre les fonctionnaires qui, d’une façon ou de l’autre, ne leur agréaient
1 Trois semaines après ils furent absous, libérés et même indemnisés, pendant qu’on instruisait encore contre les chefs de l’expédition dirigée contre eux. Mais ils furent derechef emprisonnés sous la Terreur.
2 La demande en avait déjà été faite le 17 septembre 1793 par le club Central, et répétée depuis lors à plusieurs reprises d’une façon toujours plus menaçante. [’exécution fut cependant renvoyée de mois en mois jusqu’en décembre 1794, Elle eut lieu le jour de la fête de l'Escalade, au retour de la procession traditionnelle au cimetière de Saint-Gervais, sur le péristyle du « Temple des Lois,» cest-h-dire de Saint-Pierre ( Proclamation du 10 décembre 1794).
pas ou qui n’étaient pas jugés assez révolutionnaires. Une simple adresse des Montagnards ou du Club central suffisait pour amener leur destitution. Les elubs eux-mêmes furent & épurés » dans le même sens; celui de la Montagne eut dans son propre sein un rival plus foncé, dit le «petit club des Montagnards,» et qui devint comme le conseil secret du résident. Desautres, ceux qui n’étaient pas jugés assez franchement révolutionnaires, furent plus tard supprimés, et il en resta encore vingt-deux. En attendant, on vit se multiplier les délations, les accusations, les vexations, les voies de fait de tout genre contre les citoyens que leur nom, leur fortune ou leurs opinions désignaient aux fureurs de la révolution sociale; il s'agissait d'établir un impôt qui n’aurait frappé qu'eux. La dernière avait donc sonné depuis longtemps pour l’émigration des familles menacées à un titre quelconque, car déjà des pillages et des meurtres isolés préludaient impunément à la Terreur genevoise.
L'orage éclata dans la nuit du 18 au 19 juillet; en quelques heures tous les postes tombèrent aux mains des «clubs insurgés; » aussitôt les maisons particulières furent pillées de la cave au grenier, et les bâtiments publics regorgèrent de prisonniers arrachés au sommeil. Le seul grenier de Chantepoulet en comptait plus de quatre cents. Les arrestations et le pillage continuèrent les jours suivants, nonseulement en ville, mais sur tout le territoire genevois; l’argenterie, la vaisselle de prix, les objets précieux de tout genre étaient amenés dans des tombereaux au dépôt commun. La ville elle-même devint une vaste prison, dont les habitants les plus inoffensifs ne pouvaient sortir, même pour une promenade hygiénique, sans une autorisation qu'il fallait renouveler pour chaque sortie. Tout individu, même les vieillards impotents et les enfants de quinze à seize ans, qui