‹ D'un siecle à l'autreChapitre 157 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

appartenaient aux meilleures familles de Genève. La mâle franchise avec laquelle ils profitèrent tous de la permission dérisoire de se défendre, ne fit qu’attiser la rage de leurs bourreaux. Ils auraient cependant été absous par la Nation, appelée à se prononcer en dernier ressort par billets blancs ou noirs, si ce scrutin n'avait pas été violé de la façon la plus éhontée, avec menace de brûler ou de massacrer tous les prisonniers. La garnison étrangère ayant refusé avec indignation le piquet d'exécution, les sept victimes tombèrent, en faisant des vœux pour leur patrie, sous les balles de quelques chenapans terrorisés, ahuris eux-mêmes de voir leur velléité belliqueuse mise à pareille épreuve.l Cela se passait devant une foule immense et à la lueur des torches au bastion Bourgeois, que le langage fleuri de l’époque avait surnommé le Lycée de la Patrie. ? Puis, sous prétexte d'économie, il fut interdit aux parents de porter aucune espèce de deuil. — On éprouve ici le besoin de rappeler que les représentants de tout un parti étaient absents ou en prison au nombre de plusieurs milliers, et que le reste de la population, armé jusqu'aux dents, avait été suffisamment «épuré > par les meneurs pour recevoir d’eux à ce propos le titre de « Nation révolutionnaire. » Cependant il importait au tribunal de profiter sans retard de la stupeur générale, car à défaut d'hommes, les femmes étaient accourues, au nombre de deux mille, faire en faveur des prisonniers, une manifestation, qui avait été repoussée iro- 1 Les sept victimes furent l’ancien syndic G. Cayla, l'ancien procureur général J.-F. Prévost-Cabanis,le jeune avocat de Rochemont, De Combes, ex-commandant de la garnison ; puis les soi-disant Englués Chenaud, Vivien et Munier. À tous on ne sutreprocher que leurs vertus et la conscience qu'ils avaient mise à remplir leurs devoirs. Ainsi, au syndic Cayla, qui partageait à la lettre sa

fortune avec les pauvres, on reprocha ses immenses aumônes, envisagées comme «moyen de corruption. » Tous refusèrent de se mettre à genoux et de se laisser bander les yeux.

2 Ce changement de nom avait eu lieu à propos de la fête de Rousseau de juin 2794. Au mois de janvier de la même année et à la demande du club des Eaux-Vives, on avait changé en Pré National « lenom détesté de Pré l'Evêque. »

niquement sous la menace « d’un baptême civique » au moyen des pompes à incendie. Le même tribunal s’empressa donc d’envoyer à la mort quatre nouvelles victimes, dont l’attitude et les paroles prophétiques portèrent le trouble jusque dans la conscience de leurs bourreaux. Aussi ceux-ci jugèrent-ils prudent de se passer cette fois de l’assentiment de la & Nation révolutionnaire » et de procéder au massacre nocturne dans un lieu écarté des casemates. Les condamnés, mal ajustés par les exécuteurs avinés, furent achevés à coups de crosse.l — Le 10 août, ce premier tribunal révolutionnaire termina ses mémorables assises, en déclarant «que le peuple était enfin vengé. » Quelques jours lui avaient suffi pour prononcer sommairement plus de cinq cents condamnations, dont trente-sept à mort,? quatre-vingt-quatorze à l’exil perpétuel, le reste à la réclusion à vie ou temporaire dans la maison de force, à la détention domestique à divers termes, à la privation ou suspension des droits politiques, ete., etc.

Danton, traîné à son tour au supplice dont il avait été si prodigue, avait déclaré sentencieusement «qu’à l'instar de Saturne, toute révolution de ce genre dévorerait ses propres enfants. » Cette vérité banale allait se réaliser pour Grenève comme à Paris. Depuis le guet-apens du 18-19 juillet, les

Î L'ancien syndic J.-B.-F. Fatio-Pellissari, petit-fils de Pierre Fatio, condamné à mort en 1707, l’ancien conseiller F.-A. Navwille-Gallatin, cousin germain du syndic Isaac-Louis Naville-Rilliet, qui ne se pardonna jamais la part qu’il avait eue à son entrée dans la magistrature; le marchand horloger Delorme et Michel Audéoud, le principal inventeur et propagateur des Billets solidaires. C’est à Naville que Desonnaz, l'un des juges, frappé des nobles paroles et de la fière attitude de la victime, dit x peu près ces paroles: «Mon cœur t’absout comme innocent, mais mon patriotisme te condamne pour sauver la République. »

? Au nombre des condamnés à mort par défaut était ce même #. d'Ivernots, jadis l’un des plus ardents défenseurs des droits de la démocratie, maintenant le dénonciateur le plus éloquent de ses excès. L'ancienne aristocratie l'avait banni pour avoir voulu la détruire; la démocratie actuelle le condamnait à mort

pour avoir osé la blâmer. I1 fut condamné par le second tribunal révolutionnaire.

Page 1