CHAPITRE IV
payèrent presque rien, tandis que les aristocrates, dépouillés et la plupart déjà complétement ruinés, étaient taxés au quarante, selon le cas même au soixante, et leurs femmes au vingt-cinq pour cent, de leur fortune présumée ; nous disons présumée, car on conçoit bien que les débats contradictoires à ce sujet ne leur étaient pas favorables, et que naturellement aussi, avec la dépréciation extraordinaire des valeurs de l’époque (dépréciation qui les réduisait à la moitié, au quart, trop souvent aussi à zéro de leur chiffre nominal), le fisc révolutionnaire ne se contentait pas de ce qu’on avait de moins bon à lui offrir. Quant aux condamnés absents, forcément contumuces, on s’emparait de leurs immeubles et de tout ce qu'ils avaient laissé dans le pays; puis on leur nommait d'office un tuteur ou curateur dont la mission était de les rançonner de loin et naturellement le plus possible. Nous ne voyons pas d’ailleurs que ceux des émigrés qui, pour éviter la confiscation, eurent le courage de revenir régler en personne cette odieuse rançon, aient été sensiblement mieux traités que ceux qui persistèrent dans leur contumace.
Plusieurs perdirent ainsi les trois quarts de leur avoir. D’autres, emprisonnés au moment du coup d'Etat, n’obtinrent la vie sauve et leur libération qu’au moyen des plus grands sacrifices. La Commission révolutionnaire, transformée en Commission liquidatrice, réalisa en quelques mois la somme, énorme pour les circonstances et l’époque, de près de cinq millions de francs, le triple de ce qu'était encore en 1790 le capital de la République. Pour mieux atteindre tous ceux à qui il pouvait être resté quelque chose, les autorités révolutionnaires avaient baissé l’intérêt de l’argent et annulé tous les baux de location.
Cependant, la réaction contre l'anarchie, aussi bien que l'anarchie elle-même, avait été avant tout l’œuvre des clubs, plus que jamais maîtres absolus de la situation. Une insurrection des
artilleurs de la garnison, pour une question d’uniforme (il s'agissait d’une bordure à leurs chapeaux), ne put être réprimée que par les clubs, appelés par le Gouvernement lui-même à trancher la question pour lui, à la pluralité des voix. Les autorités régulières et la partie la plus saine de la population ne reprirent quelque consistance qu'après le rappel définitif du résident Soulavie, arrêté à la résidence et envoyé à Paris sous bonne escorte, par son propre successeur Adet.l Mais il se passa du temps avant que les magistrats, qui n’avaient de leurs prédécesseurs de l’ancien régime que les titres de leurs fonctions, rehaussées, il est vrai, d’un luxe extravagant d’insignes et de costumes, cessassent enfin d’être les valets des clubs révolutionnaires. Alors seulement, et à la demande presque générale des citoyens, les jugements révolutionnaires non fiscaux furent révoqués; les prisonniers furent élargis et quelques-uns même rétablis dans leurs anciens emplois.
Cette sécurité relative rendit la vie à plusieurs anciens cercles, supprimés pendant la crise de 1794; la réaction qui avait lieu en France favorisa la création de clubs tout nouveaux, aussi décidés que leurs adversaires à recourir à la force dans l'intérêt de leur parti. Il s’ensuivit une période plus courte, mais assez meurtrière, de revanches personnelles, de rixes et de petites émeutes, auxquelles les types grotesques de la jeunesse dorée ou tapageuse de l’époque donnaient un caractère tout particulier? Enfin la lassitude causée par cette longue
1 Depuis quelques jours déjà, on surveillait la résidence, d'où Soulavie méditait de s'échapper ; il fut arrêté le lendemain de l’arrivée de son successeur, 20 septembre, au moment où il faisait une nouvelle tentative de fuite. Il partit suivi des imprécations du peuple, resta environ une année dans les prisons de Paris, se vengea de Genève par des pamphlets et des réclamations pécuniaires, et fut condamné en 1799 à la déportation par le Gouvernement consulaire; il jouit ensuite du repos sous Bonaparte, se réconcilia avec l'Eglise et mourut en 1813.
9 : : , , : : . + + * Parmi les associations contre-révolutionnaires, on distinguait surtout la Société des Droits &e l'homme et la faction des Cravates vertes. Un jeune mem-
bre de cette dernière, Suutter-Martin (plus tard Sautter-Bordier), ayant été