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CHAPITRE IV

série d'anomalies ramena insensiblement le besoin de la paix et de la réconciliation des partis. On comprit que toutes les imitations serviles de la Révolution française ne pourraient que mieux préparer les Grenevois à cette annexion, à laquelle les plus ardents révolutionnaires genevois avaient travaillé sans relâche. Peu à peu les arbres de la Liberté disparurent; les tambours et le tocsin cessèrent d’agiter la population, le carillon de Saint-Pierre trouva d’autres refrains que le Ça ira etla Carmagnole. Le temple de Saint-Pierre lui-même, témoin, le 24 septembre 1795, dela réconciliation des partis, fut rendu au culte, ainsi que celui de la Fusterie. Les rixes, sans cesser entièrement, devinrent plus rares. Alors seulement, ou plus exactement de 1796 à 1798, les familles les plus durement frappées par la Révolution commencèrent à rentrer dans leurs foyers dévastés.

La plupart avaient passé ce temps d’exil dans les cantons suisses, notamment au pays de Vaud, sur terre de Berne, où ceux qui n'étaient pas possessionnés, errant d’une localité à lPautre, n'étaient que tolérés, même chez leurs parents, au moyen de permis de séjour qui ne s’accordaient qu'en nombre restreint et qu’il fallait renouveler tous les trois mois. Leur vie était donc en tous points la vie errante et précaire des pauvres émigrés français, et la présence des uns et des autres dans ces parages était vue d'aussi mauvais œil à Genève qu'à Paris. Dans les deux pays on ne cessait de chercher à les compromettre vis-à-vis des autorités en les accusant de conspirer contre la Révolution.’ Cet état de choses, aggravé assailli par deux anciens sans-culottes terroristes, tua l’un et blessa l’autre. Il réussit à se sauver par-dessus les toits, et fut condamné à mort et exécuté en effigie.

1 Les principaux agents en Suisse de la contre-révolution, signalés par le Gouvernement français à celui de Genève, étaient alors le «ci-devant comte de Laval (Montmorency ?), Vémigré Saint-Christold, » Théodore Lameth, de Jau-

court, les Genevois Du Roveray et Pictet, « attaché à l'ambassadeur anglais Fitzgerald ; » enfin en première ligne une femme, Julie de la Rochechouart.

encore par la cherté des subsistances dans ces temps de misère et de disette générale, contrastait douloureusement avec la vie folâtre et sans souci que, jusqu’à la veille des événements de 1798, menaient les indigènes dans toutes les possessions bernoises, sauf peut-être dans la capitale, à Berne même. Là, les appréhensions du Gouvernement se trahissaient par des mesures restrictives qui portaient d'autant plus la jeunesse aisée à se répandre dans les joyeux bailliages romands,! — et par des concessions qui, en 1797, allèrent jusqu’à expulser les émigrés français du territoire bernois.

Quant aux jeunes gens de la société genevoise, ils étaient disséminés au loin dans les services civils et surtout militaires de tous les pays. Les correspondances, alors toujours lentes et coûteuses, étaient souvent coupées ou interceptées, même pendant les rares et courtes accalmies de cette époque orageuse. D’un Etat à l’autre, les lettres pouvaient rester en route pendant plusieurs mois, voire pendant plus d’une année, et encore n’osait-on s’écrire qu'à mots couverts sur les choses plus essentielles, mêmé dans les correspondances purement commerciales. Avec les amis restés à Genève, on ne pouvait, au moins pendant la crise de 1794, correspondre que sous un nom ou avec style d'emprunt, ou bien en affichant des opinions qu'on détestait; nous verrons des exemples de tout cela. Qu’on juge donc de la joie des proscrits lorsqu'ils purent enfin rentrer dans leur patrie bien-aimée et libre encore, malgré

1 Le tapage nocturne pour l’une des fêtes données au bailli de Nyon, Victor de Bonstetten (1792), fut tel quele Conseil de Genèvese réunit, croyant à une révolution du pays de Vaud. La gaîté extraordinaire des bailliages romands tenait, sans même qu'ils s’en doutassent, à l'enthousiasme des Vaudois pour la Révolution française et ses idées (C. Morell, Kart von Bonstetten, ein Schweïzerisches Zeit-und Lebensbild; Correspondance de Bonstetten, ete., ete.). Dans les nombreuses lettres que nous possédons de cette époque et qui se rapportent plus particulièrement aux bailliages de Morges et d’'Yverdon, on voit que les bals, les concerts, les théâtres de société, les festins, les fêtes de toute sorte se suivaient sans interruption.

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