CHAPITRE IV. DA
les changements et les déceptions qu'ils s’attendaient à y trouver !
Leur satisfaction fut malheureusement de courte durée. La faction française du parti révolutionnaire genevois n'avait jamais renoncé à ses projets, et le Directoire de Paris ne prenait plus même la peine de cacher les siens. Les intrigues du dehors et les provocations faites à l’intérieur, en vue d’une réunion à la France, recommencèrent de plus belle, et cette fois avec d'autant plus de hardiesse que la Suisse elle-même allait être livrée à l'invasion étrangère; et comme la grande majorité des Crenevois s’obstinait à mettre l'indépendance du pays audessus des avantages qu’on lui promettait, le résident Félix Desportes eut recours aux plus odieuses machinations pour donner un semblant de prétexte au coup d'Etat qu’il méditait. Enfin, il feignit de croire qu’on voulait l’assassiner. Le 15 avril 1798, pendant que les citoyens étaient assemblés en Conseil général, trois corps de troupes, entrés au pas de charge et mèches allumées, par les trois portes de la ville, braquèrent sur toutes les places leurs canons chargés à mitraille et cernèrent l’hôtel de ville, tandis que la cavalerie balayait les rues au galop.
Ce guet-apens consommé, il ne restait aux Grenevois qu’à obtenir les conditions les moins défavorables possible à leur annexion, et en cela au moins ils eurent plus de succès que d’autres pays réunis, ! grâce peut-être aux mensonges vantards de ce même résident qui, en rendant compte de l’événement au Directoire, l'avait représenté comme € comblant les vœux de tous les Genevois, ivres d’allégresse d’être enfin réunis à
la Grande Nation, » tandis que toutes les démonstrations
1 Ils obtinrent, entre autres avantages, de conserver en propriété indivise la fortune de l’ancienne République, et d’être «exemptés de toutes réquisitions réelles et personnelles pendant la guerre actuelle jusqu’à 14 paix générale.»
qu’il s’efforçait de provoquer dans ce sens, étaient accueillies par le silence du deuil et l’abstention la plus marquée. !
Tels sont les principaux traits de cette période néfaste de six ans environ, si déplorablement terminée par la perte de l’indépendance genevoise. Les lettres suivantes, tout en servant de pièces justificatives, fourniront les détails qui ne pouvaient entrer dans un simple exposé. À quelques exceptions près (qui s’expliqueront chemin faisant, et sauf quelques pièces officielles inédites), ces lettres sont dues aux correspondants que nous venons de quitter, mais établis cette fois pour la plupart hors de Genève et de son territoire. À vrai dire, et pour les diverses raisons patriotiques indiquées plus haut, la révolution de fin 1792 avait surpris ces familles à Genève même, où de leurs fenêtres elles pouvaient assister aux orgies bruyantes qui se pratiquaient autour des arbres de la Liberté ; plantés sur les principales places publiques. Mais une fois l’ancienne magistrature bien définitivement remplacée par le Gouvernement révolutionnaire, il ne restait aux Cci-devant » et surtout à ceux du régime aristocratique de 1782? qu’à aviser aux moyens de sortir au plus tôt du territoire genevois avec ce qu'ils pouvaient emporter, et ce n’était déjà plus chose aisée, la voie du lac étant la seule qui ne fût pas absolument fermée.
Toute famille d’émigré a naturellement sur sa fuite sa petite histoire particulière. Quant à celle à qui ces lettres sont adressées, tandis que son chef s’occupait secrètement des
1 Voir à ce propos, dans le Musée suisse, le dernier chapitre de l’intéressant travail de M. l’ancien archiviste Sordet: Les Résidents de France à G'enève, de 1679 à 1798. Le parti français lui-même n’osait témoigner sa satisfaction. Les employés français, aidés de quelques comparses des deux sexes, empruntés aux localités françaises et savoisiennes. voisines, firent seuls exception et aboutirent chaque fois aux résultats les plus misérables.
2? C'était surtout le cas de ceux de ce régime qui étaient restés en fonctions jusqu’à la révolution de 1792. Ainsi le syndic I.-L. Naville, que le Conseil avait autorisé, pour cause de santé, à prendre quelques semaines de repos dans sa
campagne de Céligny, fut invité par ses amis à ne pas se montrer en ville et même à se précautionner contre une visite des révolutionnaires à Céligny.