CHAPITRE IV
détoils matériels du départ, Madame G. s’adressait éventuellement pour un laisser-passer au fameux Hérault de Séchelles qu'elle avait reçu jadis, avant son élévation, à la recommandation de M. Necker de Germany, et qui remplissait alors dans les départements voisins l'office de commissaire de la Convention Nationale. ! Sans trop se fier à cette protection équivoque, on réussit à charger avant l’aube une barque préparée par un batelier affidé. La barque venait de partir lorsque la maison fut placée sous surveillance. Cette maison restait d’ailleurs sous la garde très-effective d’une sœur de l’ancien conseiller G., Mademoiselle Jeanne-Andrienne G.., qui personnellement ne risquait rien encore. Mais après les massacres de 1794, et les pillages dont elle fut l’une des premières victimes, elle fit vœu de ne plus sortir de sa maison et tint parole jusqu’à sa mort arrivée en 1828. Elle employa ses loisirs, entre autres, à écrire ses Mémoires en forme de journal. Ce manuscrit, très-précieux pour l’histoire du temps, remplit environ quinze mille pages. Comme la fidélité de Mademoiselle G. au passé s’étendait également à ses vêtements et à l’ameublement de son appartement, tel que son père, le syndic Gr. l’avait fait disposer pour son usage particulier, ? on allait plus
1 On sait que le fameux conventionnel M.-J. Hérault de Séchelles était un homme bien né, beau, brillant, spirituel et aimable. Cependant, déjà lors de son premier séjour à Genève, bien des gens pressentaient le rôle qu’il pourraitjouer. A la suite d’une discussion politique, dans un de ses mercredis, Madame Galiffe lui avait prédit qu’il mourrait sur l’échafaud. On sait qu’il eut lui-même plus tard ce pressentiment et qu’il se préparait au supplice en assistant assidûment à ceux des autres. Lors de son second séjour à Genève et dans ses environs en 1793, il se montra si peu favorable à cette ville et à son Gouverrement, qu’on serait presque tenté de croire qu’il eut la première main dans le remplacement du résident de Châteauneuf par Soulavie. C'était Hérault de Séchelles qui comparait alors le département du Mont-Blanc à «un corps paralysé par sa tête, qui était Genève. »
2 Bien entendu lorsque ce père, pour qui elle professait un véritable culte, eut acquis la certitude qu’elle ne consentirait jamais à se marier, car elle venait alors de refuser À... de C'*, ensuite premier syndic, le père du fameux ÀA.-P., et qui n’en resta pas moins l'un des amis les plus intimes de
tard visiter par curiosité ces salons et ces grandes pièces aux tentures antiques, meublées en haute lisse, garnies de portraits séculaires, décorées dans le style de Louis XV, tempéré par les lois somptuaires de l’ancienne République. Là siégeait, en costume Louis XVI de la première époque, cette dame dont le grand air, ainsi que l'esprit philosophique, aimable et original, s’alliait merveilleusement avec cet entourage à la fois imposant et bizarre, qui contrastait si étrangement avec le mauvais goût introduit par la République, l'Empire et la Restauration.
A Préverenges, près Morges, ! les G. retrouvaient les émigrés français et savoyards dont ils avaient rempli leurs maisons, et auxquels allaient se joindre des émigrés genevois, — toutefois avec cette différence, que ce qui s'était fait avec la plus généreuse hospitalité à une époque de bien-être relatif, allait devenir une ressource indispensable pour la continuation de ce Refuge, dont le baïlli bernoïs de Morges, M. Thormann de Watteville, chercha plus d’une fois à arrêter l’extension par ordre supérieur.
la famille, tout particulièrement du conseiller B. Galiffe, dont le second fils, Jacques-Augustin, fut son filleul. Il épousa ensuite une demoiselle B....-L..... — Quant à Mademoiselle Jeanne-Andrienne G., on peut la considérer comme un type touchant de l’attachement des dames genevoises de l’ancien régime à leurs relations d'enfance. Confinée chez elle par principe depuis la crise de 1794,elleavaitfait de sa demeure le lieu de réunion permanent de son ancienne Société du Dimanche. Ayant ensuite survécu à toutes ses amies, — dont la dernière, atteinte d’aliénation mentale, ne venait là que pour pleurer, — elle se plut jusqu’à sa mort à faire, chaque semaine au jour accoutumé, les apprêts de ces réceptions, qui ne lui offraient plus que des souvenirs.
1 La société indigène de Morges et des environs se composait alors des familles de Beausobre, Brière, Chevallier, Dellient, Forel, 4e Mandrot, Monod- Bourgeois, Muret-Fassnacht, Muret-Guex, Pache, de Petra, Regis-Secrétan, Silvestre, de Venoges, de Verac, de Willermin, — plus loin les d'Aruffens-Golofkin à Vuillerens, les Johannod à Echandens, les de Métral x Aubonne, les de Montagny à Ouchy, les de Suint-Saphorin audit lieu, les Secrétan à Ecublens, les de Senarclens à Wufflens, etc. Il y avait en outre dans ces parages beaucoup d'étrangers de distinction, émigrés ou autres, sans parler du bailli bernois, M. Thormann-de Watteville, qui résidait au château de Morges.