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CHAPITRE IV

d’abord pour le mieux; mais à mesure qu’il avançait dans la confiance de ses patrons, il faisait des découvertes qui froissaient ses idées de probité et de délicatesse. Le cynisme et les conseils étranges qui accueillirent ses remontrances, le décidèrent à un éclat public qui, bien qu’approuvé par tous les honnêtes gens, n’était cependant pas en lui-même une recommandation dans une sphère où la discrétion quand même des employés peut être considérée comme une vertu nécessaire. À cette même époque, il avait eu maille à partir avec quelques autres émigrés, français, dont la conduite lui avait paru blâmable dans la position de dépendance hospitalière où ils se trouvaient à Hambourg. En conséquence, il se décida à quitter, pour l’Angleterre, cette ville, où il laissait cependant de nombreux et fervents amis, qu'il devait retrouver dans des positions bien différentes.

À cette époque, la traversée de Hambourg en Angleterre était longue et chanceuse, sur cette mer sillonnée alors de vaisseaux de guerre et de corsaires, et le modeste bâtiment qu’il montait eut, en effet, beaucoup de peine à échapper à deux poursuites de ces vaisseaux. À Londres, où il arriva dans un état de dénûment complet, G. retrouvait d’anciens amis haut placés de sa famille, des protecteurs puissants et considérés dans ses parents Thellusson de la branche anglaise, enfin une colonie nombreuse de Suisses etde Genevois de l’ancien régime, presque tous ses parents ou anciens camarades. Aïnsi épaulé et grâce aussi aux excellentes recommandations qu'il apportait de Hambourg, il ne tarda pas à obtenir un poste relativement avantageux dans la maison, très-considérée à Londres, de MM. de Cazenove. Derechef tout lui souriait et déjà ses amis et ses propres patrons le félicitaient de l’avenir qui semblait l’attendre dans cette maïson, ou par son entremise, lorsque vint éclater comme un coup de foudre la nouvelle des événe-

ments qui livraient Genève et la patrie suisse aux machina-

tions de la République française. Ce que le jeune patriote fit alors appartient au chapitre suivant.

On fera cette remarque, applicable déjà à la dernière partie du chapitre précédent, que dans les moments de crise, non-seulement la correspondance est conduite surtout par des femmes, mais que c’est presque exclusivement dans leurs lettres qu’il faut chercher les nouvelles du jour. Cela se concoit parfaitement: les hommes arrachés à leurs magistratures et à leurs affaires à un âge où les carrières ne se refont pas, avaient été plus étourdis du coup révolutionnaire que leurs compagnes, généralement plus jeunes qu'eux. L’imagination plus élastique de celles-ci trouvait dans les dures nécessités du moment un aliment que le sens plus rassis de ces Messieurs demandait vainement aux chances de l'avenir. De là aussi la différence caractéristique entre les lettres animées, allègres même de ces dames, toujours occupées du présent, et les épitres de plus en plus sombres des anciens magistrats, obligés de reconnaître qu’il ne s'agissait plus cette fois de l’un de ces mouvements populaires qu'ils avaient cent fois bravés, mais d’un bouleversement politique et social dont personne ne pouvait prévoir la durée et les conséquences. C’est là aussi ce qui les rendait plus particulièrement inquiets sur l’avenir de leurs enfants et surtout de leurs fils, qu’ils voyaient forcés, même avant l’âge de raison, de chercher au loin une existence des plus précaires, ou d'exposer leur vie sur les champs de bataille d’une guerre interminable, qui ne profitait qu’à l’ennemi commun.

Sans doute (et comment en serait-il autrement ?) nos correspondants des deux sexes se laisseront aller çà et là, entre eux, à d’améres réflexions contre ceux qui promenaient dans leurs rangs la ruine et le deuil. Mais ces justes ressentiments n’infirmeront jamais leur commisération pour les souffrances

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