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CHAPITRE IV

à Madame Galiffe-Naville, adressée par erreur à Préverenges ; de Constance, 21 janvier 1793.

« Que je suis reconnoissante, Madame, de la part que vous avez bien voulu prendre au bonheur que j’ai eu de me réunir à mes parents. Il a été d'autant plus parfait que je les ai tous trouvés en bonne santé, et mon pauvre frère étoit arrivé ici deux jours avant moi, après avoir eu de bien grandes inquiétudes sur notre sort à tous; il alloit passer le Saint-Bernard pour se rendre en Piémont, lorsqu'il trouva à Berne Madame de Saint- Paul qui lPinstruisit de notre marche. Comme il étoit dans l’armée de Condé, il n’a point éprouvé tous les désagréments des autres; car cette armée est conservée et même s’augmente depuis le licenciement de celle des princes. Mais hélas! quel sort avons-nous à espérer après celui qu’on vient de faire subir à notre malheureux Roi! Quelle barbarie, quelle scélératesse! On n’imagine pas qu’on puisse pousser le crime à cet excès. |

Ah! Madame, nous sommes bien malheureux, et il vient encore de nous arriver un malheur particulier qui nous pénètre de la plus vive douleur : mon oncle avoit un aumônier qui lui étoit excessivement attaché ainsi qu’à toute notre famille; il s’est offert pour aller retirer nos effets de Savoie; bien déguisé, comme vous le pensez, il a réussi pendant quelque

temps. Mais lorsqu'il a voulu faire passer à Carouge la voiture | Ï 8

Genève était alors littéralement couverte, encombrée de fuyards épouvantés, de tout àge et de tout sexe. Savoyards ou Français, prêtres, moines, religieuses, émigrés de toute qualité fuyaient à pied, à cheval, en chariot, en carrosse devant l’armée révolutionnaire. Genève, quoique menacée elle-même par l’envahisseur, ne démentit pas dans cette occasion ses traditions d’hospitalité. Il en avait été de même un siècle auparavant, lors de l'invasion de la Savoie par les armées de Louis XIV (1690). V. Gaudy-Lefort, Prom. hist. dans le canton de Genève, t. I, p. 124-125.

1 À cette date, le jour même où Louis XVI était immolé sur l’échafaud révolutionnaire, l’auteur de cette lettre ne pouvait naturellement que prévoir le sort final qui attendait l’infortuné monarque.

de mon oncle, on l’a arrêté et mis en prison. M. De Lori, marchand genevois, qui avoit eu la complaisance de nous rendre beaucoup de services, nous a avertis et nous a mandé qu’il feroit son possible pour le tirer de cette malheureuse prison. Nous l'avons prié de ne rien épargner pour cela. Ce pauvre M. De Lort auroit été arrêté lui-même si on ne l’avoit pas averti de ne point aller à Carouge. Vous devez juger, Madame, de notre désespoir, puisque c’est par attachement pour nous que ce pauvre homme souffre et qu'il périra peut-être. À peine osons-nous en parler clairement à M. De Lort, craignant que les lettres ne soient ouvertes. Hélas! Madame, si M. Galiffe pouvoit faire solliciter par quelqu'un en le conciliant avec M. De Lort (car vous pensez bien qu’il ne faut pas le couper dans cette affaire et qu’un mot différent pourroit faire beaucoup de mal). Je crois au vrai que s’il étoit possible, en donnant de l’argent, de le faire évader de la prison en le déguisant, ce seroit le moyen le plus court et le plus sûr, et mon oncle est très-disposé à faire tous les sacrifices pour le tirer de là. Si vous et M. Galiffe pouviez, Madame, quelque chose dans cette affaire, ce seroit un bien grand service que vous nous rendriez. Nous n’avons pas osé mander tout cela si clairement à M. De Lort, mais comme vous n'êtes pas à Genève, je pense que ma lettre vous parviendra sûrement.

Combien je prends part, Madame, à tous les événements qui sont arrivés dans cette ville; je sens tout ce que vous devez souffrir et je le partage bien vivement. Mais j'espère au moins que vous avez la satisfaction d’avoir près de vous M. Galiffe, et je pense que vous passerez tout l'hiver à Préverenges. Vous savez qu’il y avoit ici une colonie de Genevois depuis 1782.11ls se disposent à retourner dans leur

1 Voir, à propos de cette colonie et des événements qui l'avaient causée,

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