‹ D'un siecle à l'autreChapitre 179 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

qu’elles pourroient avoir, et cette idée me fera grand bien.

. . . . Nous avons encore une grâce à vous demander, chère amie, sur laquelle j’insisterai vivement, quoiqu’elle soit bien indiscrète. Ce sera de nous accorder encore votre chère fille pendant un mois de cethiver, pour en abréger la durée pour les miennes, à qui je voudrois rendre de toute manière ce qu’elles sont pour moi; cette idée nous réjouit beaucoup. Voilà, chère amie, une lettre toute pleine de moi; pardonnez, une autre vaudra mieux, je vous le promets; en attendant, recevez l'assurance de ma plus tendre amitié et de celle de mes filles, et faites-en beaucoup aux vôtres. »

De Mademoiselle Catherine Rilliet à la même, à Préverenges ; de Céligny, le 14 novembre 1798.

€ Dans ces temps malheureux, où un chiffon perdu peut être cause de grands incidents, je viens, chère bonne cousine, vous prier de nous accuser toujours exactement la réception de nos lettres, comme je le fais de la vôtre du 10 novembre.

Hier, quelqu'un venu de Paris a apporté trois nouvelles : 1° que Mesdames Dubarri et Rolland avoient été guillotinées ; 20 qu’une municipalité, j'ignore laquelle, avoit subi le même sort; 1! 3° que M.*Rüilliet-Julien et son gendre Thellusson avoient été mis en prison à Paris: ils demeuroient pourtant dans une terre à huit lieues de Paris. Vous pouvez penser combien cette nouvelle nous donne de nouveau des

1 Cette nouvelle énigmatique pourrait se rapporter au décret de la Convention Nationale du 12 octobre, ordonnant « que Lyon sera détruit et le ramas des maisons restantes nommé Ville affranchie.» — Quant à la nouvelle de la décapitation de Mesdames Du Barry et Roland, elle n’était vraie que pour cette dernière, exécutée le 10 novembre. Le supplice de la maîtresse de Louis XV n'eut lieu que le 8 décembre suivant. On sait que la tenue abjecte de cette malheureuse fut citée comme une exception devant l'attitude de tant de milliers d’innocentes victim es,

inquiétudes pour mon frère. Nous ne l’avons pas dite à mon père; sûrement mon frère a, pour ne pas quitter Paris, des raisons que nous ne connoissons pas, car après toutes les tendres sollicitations que nous lui faisons, il devroit être avec nous. Je vous assure qu’il y a de quoi en perdre l'esprit. El semble que la ruine du monde est prochaine. Les détails sur Lyon sont affreux depuis que Collot-d’Herbois y est: on fusille, on guillotine la nuit et on démolit les maisons de jour; on ne sait pas qui vit ou qui meurt. Point de nouvelles de Fazy, et l’on nous dit hier que son père se disposoit (à mettre) ou avoit mis son bilan au greffe, n'ayant plus de nouvelles de ses maisons de commerce de Bordeaux et de Montpellier, et tout étant sous les scellés à Lyon. — De temps en temps il s'échappe des gens de Lyon; on dit que M. Eynard s’y tient caché. On avoit dit aussi qu’il étoit arrêté, de même que M. Coudère-Passavant.

Un domestique qui revenoit de la ville hier, nous dit qu’une troupe de jeunes gens ayant Graysier à leur tête, avec des cocardes et un étendard aux couleurs francçoises, s’étoient promenés ainsi à Rive et avoient été tancés par l'officier du poste, et l’on dit que quelques-uns des auteurs de cette gentillesse sont en prison.

Qu’avez-vous dit de cette infortunée Madame Cramer ? On dit que ses raisons vont bien à sa décharge. Mais l’horreur d’un séjour en prison est terrible. En outre, le baïllif de Lausanne a trouvé à propos, à la réquisition de Soulavie, de

1 Cette malheureuse cité n’était encore qu’au début des horreurs commises par les commissaires de la Convention, Collot-d'Herbois, Maignet et le paralytique Couthon. Pendant les cinq mois que dura leur épouvantable mission, six mille Lyonnais furent immolés sur les ruines de leur ville détruite, que les bourreaux ne quittèrent que lorsque les victimes leur firent défaut. On à prétendu que la fureur de Collot-d'Herbois à l'égard des pauvres Lyonnais était doublée de la rancune qu’il conservait des humiliations qu'ils lui avaient fait éprouver dix ans auparavant, comme acteur sans talent et perdu de mœurs.

Page 1