‹ D'un siecle à l'autreChapitre 184 sur 253 · CHAPITRE IV. Di bé · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. Di bé

vieilles chansons de l’Escalade et quelques nouvelles; lorsque la musique cessoit, on entendoit quelques Ça tra ; il en fut de même dans la soirée jusqu’à minuit. . . . . »

Cette reprise de l’ancienne fête nationale de l’Escalade s’était d’abord présentée sous de sinistres auspices : en demandant le rétablissement de cette « fête supprimée par l’aristocratie de 1782, pour complaire à un despote, » le Club fraternel des révolutionnaires genevois avait rappelé que, par sa date, elle formerait «le premier anniversaire de la votation populaire qui consacrait les vrais principes de légalité; » puis, à Pinstigation de Soulavie, le même Club central se proposait de planter ce jour-là un arbre de la Liberté devant la résidence et de fraterniser avec la nation française. L'intervention de l’ecclésiustique libéral Gasc et du citoyen Delaplanche réussit à repousser cet élément étranger, pour ne célébrer qu'entre Genevois une fête purement genevoise. On voit par cette lettre que d’autres pasteurs encore contribuërent à l’heureuse issue de cette journée menaçante. À cette époque où l’habitude de la parole en public était beaucoup moins répandue que de nos Jours, on considérait volontiers les ecclésiastiques comme des orateurs de profession, propres à servir de porte-voix aux masses ou à leur intention. L'ancien Gouvernement avait souvent profité dans ce sens de leur ministère, dans ses différends avec le peuple. Actuellement, et sans autre protection que leur éloquence et leur respectabilité personnelle, les « faiseurs de prières, » comme on les appelait dédaigneusement, ne négligeaient aucune occasion de s’employer au service de la religion, de l’ordre et du vrai patriotisme, conduite d’autant plus méritoire que la plupart ne faisaient pas mystère de leur attachement à l’ancien ordre de choses. On pense même que ceux d’entre eux qui, comme Anspach, Grase, etc., avaient paru favoriser le mouvement, en figurant dans les clubs et en

acceptant des fonctions laïques, n’agirent ainsi que pour être plus à portée de prévenir le mal. Quoi qu’il en soit et quelque étonnant que cela puisse paraître, l'Eglise de Genève ne vit jamais dans son sein de retours plus nombreux et de conversions plus sincères que pendant cette crise néfaste, où elle était obligée de disputer les temples aux clubs révolution-

naires.

De Mademoiselle Cath. Rilliet à la même, à Préverenges ; de Céligny, 23 décembre 1793.

& . . . . . Je ne sais comment le temps se passe depuis que nous avons ces Parisiens (M. et Madame Rilliet- Huber). Je me tourmente (peut-être à tort) de l'ennui qu’il me semble qu’ils doivent éprouver, loin de leurs enfants, de Madame Auber, et désorientés de toutes leurs habitudes; enfin je me dis, ils sont en sûreté, et c’est un grand point.

Vous aurez su que nous avons passé trois jours à Grermany où votre frère a fait tous nos plaisirs par son amabilité et sa gaieté, chose rare, mais très-rare et qui est bien rembarrée par la nouvelle que l’on à eue aujourd’hui de la reprise de Toulon par les Fr.; l’affaire a été des plus sanglantes ; dixneuf mille François ont péri et quatre mille Anglois ont été égorgés; on dit que le combat a duré cinquante-sept heures. Les papiers de hier encore n’annoncçoient rien de pareil, ni qui en approchât. Les politiques disent qu’il faut que le crédit de Pitt soit inébranlable s’il n’est pas culbuté de cette affaire. Voilà encore les plans des puissances coalisées furieusement dérangés. . ... ; on n’en finiroit pas si l’on vouloit prévoir tous les maux que cette reprise peut entraîner.

Vous savez peut-être que M. de Pouilly et Madame de Rochequele demeuroient à Fernex. Mercredi ils prirent peur

et émigrèrent. Ils gagnèrent la Suisse en bateau. Arrivés à Coppet, ils y arrêtèrent la protectrice des Roza (la duchesse de Liancourt) qui avoit dîné à Prangins et lui communiquèrent leurs craintes; celle-ci envoya à Versoix chercher Eugénie et son père (Roza). Là, ils s’affligèrent tous ensemble de la certitude d’un malheur qui cependant n’étoit pas tout à fait inattendu, c’est-à-dire d’être émigrés et dénués de tout. On commence par renvoyer les filles vers neuf heures du soir, puis l’on va coucher à Prangins; on y passe le lendemain ; puis le vendredi, pourtant, on prend le parti de revenir à Versoix, où l’on respire à peine. . . . .

L’on est avec raison bien noir. L’avenir ne laisse aucune issue à l’espoir du retour d’une paix quelconque en France; le crime seul y règne. On ne demande plus de détails sur Lyon. Vous savez sans doute que la famille Æynard est toute réunie à Rolle. On dit votre cousin dans un état qui fait pitié. La vue de ses amis d’ici ne lui fait point oublier ceux de Lyon.! On dit M. Coudère sauvé, au moins pour la vie, mais encore détenu. On nous à conté que Mademoiselle Passavant fait des merveilles à Lyon, sachant apprivoiser ces bêtes féroces, pouvant aller dans les prisons porter des secours à tant de malheureux qui y gémissent. Hier nous fûmes prendre le thé à Nyon, chez Madame Councler (Kunkler), avec Madame de Châteauvieux- Vernet et M. et Madame iodati- Tronchin. Nous eûmes une jolie soirée à la genevoise et où nous étions bien loin de prévoir les mauvaises nouvelles d'aujourd'hui. Au contraire, on étoit tout ragaillardi; mais en vérité à pré-

1 M.J.-Gabriel Eynard, qui devint ensuite le riche philhellène Æynard-Lullin, le fondateur de notre Athénée, etc., ayant été condamné à mort par les autorités révolutionnaires de Lyon, réussit à se sauver de cette ville, non pas, comme on l’a dit légendairement, en habits de femme, mais dans un coche rempli de

femmes, ainsi que nous le lui avons entendu raconter à lui-même. La famille Eynard avait une parenté assez rapprochée avec cette branche des Naville,

sent on ne risque rien de s’affiger d’avance, cela se retrouve bien.

Pour finir mes lamentations, il faut bien dire un mot de M. Zullin. Son histoire a mille et un mauvais côtés. Mercredi, je fus en ville et je vis Madame Lullin. Elle avoit encore bonne espérance, mais on m’a dit depuis qu’elle étoit assez démontée. ! »

De M. Gabriel-Antoine Eynard, père de MM. Jacques et Jean-Gabriel Eynard et de Mesdames Graulis et Odier-Eynard, à la même, à Morges ; de Rolle, 24 décembre 1793.

« Vous êtes bien aimable, ma très-chère cousine, dans les

témoignages de votre bonne amitié, bien touchante pour de Le] y pauvres malheureux échappés comme par miracle à la position la plus déplorable. Très-certainement qu’à la première occasion nous irons avec empressement recevoir, avec votre dîner, le plaisir de voir toute votre chère famille, et je vous promets de vous en prévenir à l’avance. Je ne puis rien prévoir de positif à cet égard ; ma femme et mes enfants se portent bien, mais ils sont véritablement dans le cas de prendre ) P

quelque repos et de calmer les restes de l'agitation qu’ils ont ! ! .

éprouvée pendant si longtemps. Les uns et les autres sont infiniment sensiblés à l’intérêt que vous avez la bonté de prendre à notre sort, et me chargent de vous en témoigner leur reconnoissance, ainsi qu'à notre cher cousin M. Galiffe, que mon frère et nous prions, ainsi que vous, ma très-chère

1 Ami Lullin, ancien syndic et l’un des conseillers de 1782, avait été mis en prison vers le milieu de décembre, à la suite d’une discussion avec le citoyen Bridel, sur les billets solidaires, Le 24 février suivant, il s’évada avec la connivence du guichetier. C’est le même qui se consacra ensuite avec tant de zèle à la restauration de la République.

cousine, d’agréer l’assurance de notre sincère et constant attachement, en particulier celui de Votre très-dévoué serviteur et cousin G.-A. EYNARD. »

De Madame Zouise Wessel, marchande de modes (son père était issu d’une demoiselle Varro-Humbert, par conséquent allié aux familles les plus distinguées de Genève}, à la même, à Préverenges, près Morges ; de Grenève, le 29 décembre 1798.

& Madame,

Je ne puis vous exprimer la peine que m’a faite la lecture de votre lettre; je croyois bien que vos affaires avoient été dérangées par les malheureuses circonstances, maïs je n’aurois pas imaginé que ce fût à ce point. Je me mets à votre place, et je sens qu'il doit vous être très-pénible de faire ce que vous faites, n’y ayant pas été accoutumée. Mais que faut-il faire, sinon s’armer de patience et espérer que ce temps finira bientôt? D'ailleurs, il faut vous dire qu’il en est de bien plus malheureuses que vous ; celles qui perdent époux, frères, enfants, fortune, et qui avec cela sont obligées de fuir dans des pays étrangers, voilà ce qui se‘peut appeler des femmes vrai-ment malheureuses ; car il y a des remèdes à la fortune, du moins peut-on se passer d’être riche, mais la mort !

Je prie Dieu tous les jours qu’il me préserve de tout mal, mais tout particulièrement qu’il me conserve tous mes parents et amis; . . . . . Les petites dissensions que nous avons à Genève ne sont rien, puisqu'il n’y a eu personne de tué; vous conviendrez, comme moi, qu’il est peu de pays où les révolutions se fassent comme ici, sans verser le sang. L'on connoît partout les Genevois pour des êtres criards, mais ayant bon cœur. Dans ce moment il semble que les esprits se rallient un peu. Le Cloube s’augmente tous les jours

d’honnêtes gens, ce qui retient les mauvais sujets. Vous aurez sans doute entendu parler du général de Carteau et de Pamitié qu’il vouloit témoigner aux Genevois. On n’ose pas dire tout ce que l’on pense; mais ce qu'il y a de sûr, c’est que nous Vavons échappée belle. Le 28 décembre devoit être comme une seconde Escalade; heureusement que ce méchant complot a été découvert; on ditque trois cents Grenevois l’avoient signé; on ne sait pas leurs noms, mais on espère les connoître. On croyoit que la mort de Clavière, qui y travailloit depuis longtemps, nous mettroit à l’abri d’être François; mais il paroît qu'il nous reste encore des ennemis qui n’ont pas abandonné ce projet et qui comptoient l’exécuter le 28, comme je viens de vous le dire; la chose ayant été découverte, on espère beaucoup à présent qu'ils n’y penseront plus; d’ailleurs on se tient sur ses gardes; le résident est on ne peut plus capot, il ne sort presque plus et l’on espère qu’il sera bientôt rappelé. . . ...

Le terme que vous me demandez vous est accordé avec le plus grand plaisir, malgré le besoin que vous avons de la rentrée de nos fonds. . . .

J’ai l'honneur de me dire, avec la plus parfaite estime, Madame,

Votre dévouée servante L. WESSEL. »

De Mademoiselle Cath. Rilliet à la même, à Préverenges ; de Céligny, 29 décembre 1793.

& Je vais prendre une autre méthode de vous écrire, c’est de faire mes lettres à diverses reprises ; cela aura un double avantage pour moi: de me rappeler mieux des nouvelles, et puis ilme semble que cela ressemblera à des visites, que nous nous ferions réciproquement si nous avions le plaisir d’être

réunies dans notre chère Genève.

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