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CHAPITRE IV

Vous savez peut-être que Soulavie fut avec deux commissaires de Paris au Club le jour fameux de leur fête à la Raison, où, faisant l'apologie de cette dernière, ils demandèrent qu’on plantât l'arbre de la fraternité devant la résidence, le 12 décembre, ce qui fut presque conclu. Puis cette affaire étant restée là, Soulavie la fait rebouillir. D'un autre côté on a vu que Cartaux avoit des vues hostiles sur Genève, et cela dans leurs propres papiers, ce que pourtant la Convention Nationale de France désapprouvoit. Je vous disois done que Soulavie tenoit à son arbre, et malheureusement quelques malveillants de Grenève aussi, et l’on parloit de le planter le 28 du courant, jour anniversaire de la culbute de l’ancien Grouvernement. Bref, jeudi dernier, des avis, des lettres reçues mirent la puce à l’oreille aux Genevois révolutionnaires, mais amis de l'indépendance. Ils voyoient déjà cet arbre planté, beaucoup de François entrés en ville pour le voir et les malveillants crier à la réunion, qui se seroit effectuée sans qu’on s’en doutât. On lève aussitôt la séance de l’Assemblée Nationale disant que la patrie est en danger ; on assemble tous les cercles, qui envoyent des députés au Grand Club avec instance de renvoyer indéfiniment la délibération sur cette plantation d'arbre fraternel, ce qui fut adopté unanimement, et il fut décidé que la fête du 28 seroit purement patriotique et genevoise, et dirigée par des membres des Comités. Elle devoit avoir lieu hier ; j'ignore encore son résultat, On disoit qu'il devoit venir beaucoup de troupes dans le pays de Gex; mais cet ordre étoit donné par Cartaux. Voilà, chère bonne, où les choses en sont. Un officier françois avoit raison de dire que la Providence montoit la garde tous les soirs à Genève. Je suis bien aise de vous dire en passant que cette bonne Providence n’est pas totalement oubliée à Genève. On remarque que depuis l’abolition du culte en France, le zèle se réchauffe

chez nous. Noël a été célébré avec plus de dévotion que par le

passé; les églises étoient bien remplies, les boutiques bien fermées, etc.

M. Das(sier) nous amena hier Madame Fuzy, que nous n'avions pas vue depuis tous ses chagrins; elle est bien triste, mais très-résignée,

Les nouvelles sur Toulon ne sont pas encore bien débrouillées. On dit cette évacuation volontaire et les arrangements pris d'avance; Collot-d’Herbois, dont le départ de Lyon réjouissoit un peu, va y retourner, dit-on; il a fait un rapport pompeux à la Convention de sa mission sanguinaire, qu’il dit n'avoir pas été très-facile, mais cependant qui lui a fait éprouver de douces jouissances. . .

Je vous quitte pour m’habiller; nous attendons les Diodati- Tronchin à diner, sans aucune cérémonie quelconque, et ce soir Madame Xunkler viendra prendre le thé avec sa sœur.

Lundi. Notre journée d’hier se passa fort bien, très-doucement. Il y a des gens qui veulent encore douter de l’évacuation de Toulon, parce que les papiers du 24 n’en parloïent pas; mais c’est avoir de l’incrédulité de reste.

La fête de samedi s’est assez bien passée : beaucoup de chants, promenade d’une prétendue déesse de la Liberté, le Grand Club illuminé, ete.

On disoit aussi hier que l’armée prussienne, ete., avoit été battue par celle du Rhin, en Alsace. Je vous dis, chère bonne, que tout cela ne vaut rien ; pestons un peu, croyez-moi! Ce matin je suis allée voir la bonne vieille Du Pan, qui m’a demandé si je croyois la mort de Clavière solide: elle croit toujours qu'il en reviendra. »

De Jean-Gaspard Prévost, ensuite allié Pictet, puis du Conseil Représentatif, mais alors âgé de seize ans, à son ami et contemporain James-Augustin Galiffe, à Préverenges, près Morges ; de Genève, 7 janvier 1794.

@ . . . . . Voici le jugement de M. Zullin rendu

ce matin: il est condamné à quatre ans de prison, et banni ensuite à perpétuité. . . .. :

Vous aurez sans doute appris l'évasion de M. Mallet-Patry, qui avoit du côté de Strasbourg une charge dans les charrois de l’armée françoise; sa femme et ses enfants, qui se sont aussi sauvés, mais pas du même côté que lui, ont passé par Genève, où j'ai eu le plaisir de les voir. Re

Monsieur votre père a bien lieu d’être triste. Il est bien dur, quand on s’est conduit aussi bien que lui, d’en arriver là. Ce doit être terrible de tomber de si haut; mais que de personnes qui sont dans le même cas !

Vous aurez appris les mauvais succès des armées coalisées. Les François ont pris Spire et Worms, et l’on prétend que d'autre part ils ont repris Valenciennes et Condé. A Francfort ils se mettent en état de défense.

De Combe, que j'ai rencontré en rue, m’a parlé de vous et vous plaint beaucoup d’être confiné à Morges; pour moi, je vous trouve fort heureux de ne pas habiter notre ville. . . .. »

De Madame Naville-Rilliet à Madame Galiffe-Naville, sa bellesœur, chez M. Rilliet-Necker, à Germany ; de Céligny, 14 janvier 1794.

&« Tu fais une œuvre de bonne amie d’être allée à Germany. Je conçois combien ma sœur et mes nièces sont contentes de te posséder dans cette occasion. C’est sûrement un sacrifice que fait ton mari dans ce moment que de te laisser t’éloigner. Mais hélas! dans ces temps désastreux on n’a d'autre plaisir que celui d’être encore en état de rendre service à quelqu'un (V. p. 306).

Un quidam arrivé jeudi porta au bureau Calandrini la copie, disoit-il, d’un décret sur les François, pour les forcer à déclarer ce qu'ils ont à l’étranger. On en conclut que les

François ne pourroient plus payer les traites de étranger. Juge de l'alarme de ne plus recevoir les rentes. Le commerce fut suspendu, il n’y avoit plus de change à Genève. Enfin les papiers venus dès lors par trois courriers consécutifs n’en parlant point, on fut tranquillisé. On présume que c’est un projet du Comité des finances lâché dans le public pour le préparer. Nous avons su que la maison Fontanes avoit payé une traite d’un Genevois le 6 courant.

Vendredi il arriva un huissier à Céligny, pour ordonner à la commune d’abattre la potence et aux particuliers d’enlever toutes girouettes et armoiries de leurs maisons. Le hasard veut que dans tout le village il n’y ait ni l’un ni l’autre. Même ordre a été porté dans toutes les campagnes et publié à Genève. On ne voyoit à Genève que ponts et échelles pour effacer les armoiries des portes. Plusieurs ouvriers ont refusé d’aller sur les toits, à cause de la neige et de la glace. On a donné quinze jours pour faire cette opération; s’il gèle jusque-là, il faudra bien que les Comités prennent patience avec leur envie de singer les François.

Vous aurez sûrement vu la déclaration imprimée des bons Genevois ; elle est bien faite, mais malheureusement hors de saison. Il ne faut parler que lorsqu'on peut agir efficacement. Les Comités l'ont fait brûler par la main du bourreau et cela a encore aigri les esprits de part et d’autre. On a fait une procédure, et le ministre Duby ayant dit à quelqu'un qu'il l’avoit vue manuscrite, il a été mis en prison, où il a répondu que c’étoit vrai, qu'on la lui avoit montrée, qu’il l’avoit blâmée et fait son possible pour empêcher qu’on limprimât, mais qu'il ne nommeroit sûrement pas la personne. On dit qu’on a mis aussi en prison le ministre Waucher pour cette même affaire, ainsi que Colladon le capitaine.

Le commissaire Gouly est enfin parti, mais en disant qu’il reviendra dans six semaines. Il à été la terreur des honnêtes

gens. Je vous envoye un arrêté de sa facon, sur seize Gtenevois, qui ont raison d’être capots ; mais tu comprends qu'ils sentent différemment en raison de leurs caractères et de leurs fortunes. ! Les Comités ont vite écrit à Paris sur cette infraction aux traités et ce manque complet de fraternité. Les Fr. veulent absolument prouver qu’on ne doit pas se fier à eux. Leurs incroyables succès leur permettent de croire qu’ils peuvent tout faire impunément.

Je n’écris pas à mon frère, te priant de lui communiquer la gazette de cette lettre. Madame Zullin et son beau-frère Lullin (Lullin-Claparède ) ont obtenu une permission indéfinie pour voir M. Zullin en prison. Rilliet-Plantamour et Lullin-Pictet sont restés quinze heures à Carlsruhe sans pain ni nourriture pour leurs chevaux, ayant rencontré la déroute des Autrichiens. Des papiers francois disent qu’il y a des conciliabules de contre-révolutionnaires à Rolle, Céligny et Coppet. La prudence est donc absolument nécessaire. Madame de Liancourt et Roza, rassurés sur leur sort, couchent à Versoix. Pendant huit jours ils se promenoient de jour à Versoix et couchoient ailleurs. . . . . »

De J.-G. Prevost à J.-A. Galiffe, à Préverenges ; de Genève, 17 janvier 1794.

& : . . . . L'on Ôôte de toutes parts les armoiries qui sont sur les maisons. J’ai été voir à la vôtre s’il n’y en

avoit point, et j'ai vu avec plaisir que non ; c’est un embarras

1 Gouly était alors représentant du peuple français dans le département de l'Ain et en dernier lieu en séjour à Gex. Entre autres « arrêtés de sa façon » concernant Genève et les Genevois, nous citerons celui de cette même époque, par lequel il décrète que « tout voyageur genevois qui ne sera pas muni d'un certificat de civisme du Club fraternel (Grand Club) de la ville de Genève, et se présentera pour entrer en France, n’y sera point reçu, quand même il aurait un passeport de la chancellerie signé du résident français, ete, etc.» (Registre du Comité d'Adm., 17 janvier 1794.)

de moins pour vous. Les Comités ont aussi défendu d’atteler ou de seller aucun cheval dans la ville sans permission.

Vous savez sans doute l’espèce de querelle qui existe entre M. Mouchon et le citoyen Anspach sur la religion, et que M. Mouchon à parfaitement bien combattu les opinions du citoyen Anspach sur la tolérance de toutes les religions dans Genève. Celui-ci vient d'écrire à M. Mouchon dans le Journal de Genève une lettre que l’on dit ridicule. Si ces opinions devoient avoir le dessus, je regarderai Genève comme perdue. 1 Il devoit y avoir demain un Conseil Général sur cet objet, mais il a été renvoyé. . . . .

Du citoyen Gasc au citoyen président Janot , de Jussy, 23 janvier 1794.

« Citoyen,

Nous vous envoyons le citoyen Michely, nous ne l'avons pas entendu, la chose n’étoit pas possible; mais cette mesure, qui a été difficile à exécuter, étoit indispensable pour prévenir un accident semblable à celui d’hier.

Peut-être vous enverrons-nous le citoyen Labat, quoique la mesure ne paraïisse pas aussi urgente.

Je n’ai plus le temps de vous en dire davantage.

Salut et fraternité, GASC. D

Le citoyen Gasce était, comme nous l'avons dit, l’un de ces ecclésiastiques qui s'étaient jetés dans la révolution pour en prévenir les excès; et peut-être MM. Micheli et Labat lui

1 Ce que le «citoyen Anspach,» ministre du Saint-Evangile, demandait, n’était au fond que la liberté religieuse telle qu’on l’entend aujourd’hui. C’est, du reste, à notre connaissance, le seul de son ordre qui en pareille matière se soit séparé de ses collègues ; il fut fait procureur général. Après la crise de 1794, il fut le premier à demander l’annulation des jugements révolutionnaires,

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