CHAPITRE PREMIER
Relation d’une ambassade genevoise à Paris (visite de congé à la famille royale), à propos de la pacification des graves troubles intérieurs de la République en 1737 par la médiation de la cour de France et des gouvernements de Berne et de Zurich.
De Paris, . août 1738.
= €Mardi 9 du courant, nos Messieurs eurent leur audience
de congé du Roï, de la Reine, de Monseigneur le Dauphin et de Mesdames de France, qui a été faite avec toute la satisfaction que l’on en pouvoit espérer et avec toute la magnificence possible.
Sur les sept heures du matin, on se rendit tous à l'Hôtel d'Auvergne, où nos Messieurs sont logés (le sindie Du Pan, les conseillers Buisson et Mussard, et le ministre de la République à Paris, Messire Zsaac de Thellusson). I y avoit de la suite Messieurs Pictet, Falquet, les frères Buisson, cousins du sindic, Du Pan, fils du sindie, De la Rive, Turrettini, Guainier et Jacob Marcet, qui furent de la cérémonie. À sept heures et demie, les carrosses du Roi, de la Reïne et de Monsieur (le marquis) ‘de Sainctot arrivèrent avec ledit M. de Sainctot, introducteur des ambassadeurs.
Ensuite l’on partit de cette manière :
Dans le premier carrosse étoient nos quatre Messieurs, avec M. de Sainctot à l’une des portières.
Dans le second étoient M. Jaquet, M. de la Tournelle, sousintroducteur des ambassadeurs, et M. Gallatin, sur le devant du carrosse.
Celui de M. de Sainctot marchoïit seul, à vuide.
Ensuite venaient quatre autres carrosses à six chevaux, avec chacun deux laquais de livrée, dans lesquels quatre carrosses étoient les sasnommés, ce qui formoit un magnifique cortége.
Nous arrivâmes dans cet ordre sur les neuf heures à Versailles, où sur les onze heures on eut audience du Roi. L’on
marchoit tous deux à deux, M. de la Tournelle marchoït seul devant, précédant tous les laquais de livrée, et nous autres; ensuite nos Messieurs et M. de Sainctot à la queue, à la gauche de M. DuPan. Nous passâmes de cette manière jusque dans la chambre du Roi.
Nous le trouvâmes assis dans un fauteuil, avec une partie de ses gentilshommes à ses côtés. Nos Messieurs firent d’abord trois profondes révérences ; à la troisième, le roi ôta son chapeau et se recouvritsur-le-champ. Après cela, M. DuPan prononça son discours, qui fut très-beau, avec toute la fermeté, toute l’éloquence, et avec beaucoup de grâce. Le Roï en parut très-content et répondit en ces termes : € Messieurs, vous pouvez as- « surer la République de Genève qu’en toutes occasions je lui & donnerai des marques de ma parfaite amitié. » Ensuite chacun reprit son rang et l’on s’en retourna sur les midi et demi.
L’on continua de même chez la Reine, qui répondit à peu près comme le Roi. De là on fut chez Monseigneur le Dauphin (âgé de neuf ans), qui répondit avec un petit air charmant : « Assurez la République de Genève de toute mon amitié ; » puis chez Mesdames de France, qui étoient aussi toutes trois dans des fauteuils, et après le discours, elles firent la même réponse que Monseigneur le Dauphin. !
À une heure et demie tout fut fait, parce qu’on ne put pas avoir audience du cardinal (de Fleury) qui, s’étant trouvé indisposé, s'était retiré à Lissy, sa maison de campagne.
{ Nous supprimons ici ces quatre petits discours, qui, très-applaudis à Paris, n'étaient cependant qu'autant de variantes des compliments ampoulés usités en pareil cas ; toutefois on blâma vertement à Genève, et avec raison, le passage du discours au roi, dans lequel l’orateur qualifiait Louis XV « la plus parfaite image de la Divinité! » Par contre, il avait prêté à rire au théâtre, où il faisait fort chaud, en disant : «Il faut que je me torche » (la figure). Les Genevois avaient lieu cette fois d’être reconnaissants de la part que la Franee avait eue à la pacification de leurs troubles, ainsi que de cette réception de
leurs députés, qui était celle qu’on faisait aux représentants des Etats souverains de premier ordre.