CHAPITRE IV
De Madame Naville-Rilliet à son beau-frère l’ancien conseiller B. Galiffe, à Préverenges; de Céligny, 6 juin 1794.
& . . . . . Je vous prie de faire mille amitiés de ma part à ma sœur, et de Jui dire que Bastia a été pris par les Anglois. C’est M. de Villette, frère de Madame Turrettin, qui en a signé la capitulation pour les Anglois; il faut espérer que cela l’avancera et le mettra à même de rendre des services à sasœur. Les Anglois ont pris la Guadeloupe, l’île de Ste-Lucie et une autre. Ces dernières conquêtes tenoient fort à cœur à M. Pitt pour satisfaire les négociants anglois. Nous attendons la confirmation des bonnes nouvelles de lundi. — Avec cela on ne sait pas ce qu’on doit désirer sur les finances. J’allai à Genève l’autre jour, l’âme bien noire sur cette opération qu’on est forcé de faire, de changer ses rentes, de sacrifier ses titres; j'y trouvai bien des gens encore plus noirs et plus tristes; je n’entendis parler que de cela et de la disette. . . . . »
De Jean-Gaspard Prevost à son ami James-Augustin Galifte, à Préverenges ; de Genève, 10 juin 1794.
@ . . . . . I y a eu un peu d’émotion cette nuit, ER : QE : :
parce qu'hier étoit le jour où l’on proposoit de recevoir citoyens cent soixante-dix personnes. Comme le déchiffrement a été fort long, les magistrats ont quitté la séance à huit heures pour aller se reposer. On a été fâché de cela, prétendant que c'étoit contre la loi, et ce l’étoit en effet. On a donc forcé essieurs Janot, Anspach, ete., à se lever au milieu de Messieurs Janot, Anspach, etc., l 1 le la nuit pour achever ce recensement, qui a été fini à neuf heures du matin. Le résultat est qu’on n’a reçu personne. »
Rien de plus démocratiquement genevois que ce Crésultat. » Au seizième siècle le parti calviniste avait, en opposition au parti national, réussi à faire recevoir à la bourgeoisie des réfu-
giés, français et autres, par fournées de plus de cent à la fois. Puis, une fois maître de la situation, il avait réduit les réceptions annuelles de nouveaux bourgeois à un nombre relativement nul, laissant ainsi s’accumuler, en dehors des ayants droit, une population de simples natifs, habitants et domiciliés, bientôt quatre fois plus nombreuse que celle qui jouissait des droits civils et politiques. À son tour, cette population n'avait cessé de réclamer, à tous les points de vue démocratiques et humanitaires possibles, contre un abus qui condamnait la classe ouvrière et industrielle à rester les sujets et les clients d’une minorité privilégiée. Ce fut là une des causes principales des troubles incessants du XVIIT* siècle. Aussi, le premier acte de la Révolution de fin 1792 fut-il d'admettre en masse et gratuitement aux droits de citoyens tous les ci-devant natifs, habitants et domiciliés. Il fallut même, pour satisfaire leur besoin d'égalité, livrer aux flammes tous les documents rappelant qu'il y avait eu jadis entre Genevois des différences de condition. À coup sûr, les nouveaux venus et domiciliés pouvaient s’attendre à jouir à leur tour d’une faveur que leurs pré-. décesseurs venaient de réclamer « comme la première offrande à faire sur l’autel de l’Egalité etde la Fraternité. » Hélas! nonseulementiln’en fut rien, mais les nouveaux € citoyens » se montrérent beaucoup plus exclusifs encore sur ce chapitre que les bourgeois de l’ancien régime. Celui-ci ne s’était jamais refusé à un certain nombre de réceptions par année; tandis que pendant toute la période révolutionnaire, la « Nation, » appelée à voter par suffrage universel sur les candidats à la naturalisation, les repoussa tous sans exception à chaque votation nouvelle et à de fortes majorités. (Mémoire d’Edouard Mallet, Etrangers et naturalisations à G'enève, etc.)