CHAPITRE IV
De Madame Rilliet-Necker à Madame Galiffe-Naville, à Préverenges ; de Germany, le 24 juin 1794.
€ . . . . . Nous eûmes hier la sœur et le doyen. Ils passèrent toute la journée ici. Elle fuyoit la triste cérémonie des mises de Mont et vraiment faisoit pitié par sa tristesse. La veille Lambert avoit couché ici; il avoit eu une lettre de notre cher Auguste. Ils étoient prêts à traverser le Rhin pour entrer en Alsace. Cette idée fait frémir; c’est le cas ou jamais de faire des vœux et des prières pour ces malheureux émigrés que l’on envoie si légèrement à la boucherie. Il avoit eu des maux d'estomac, son frère aussi, apparemment suites de la mauvaise nourriture et des fatigues. Le doyen avoit une lettre de G(abriel) ; il paroît que dans ce pays on est rassuré sur l’approche de ces scélérats. Il nous apprit que votre fils, Dupuis et Gratien partirent vendredi. Souhaitez-lui de ma part un heureux voyage et de grands succès. Mais recommandezlui bien de se garer de Bruxelles et d’Aiïx-la-Chapelle, où l’on
joue des jeux d’enfer. . . . . »
Le doyen, la sœur, Lambert, Auguste et Gabriel, amis intimes des (Grenevois établis dans les environs, étaient autant de représentants de la famille ÆRouph de Varicourt, famille noble et considérée du pays de Gex, à laquelle appartenait l’infortuné garde du corps qui, le 4 octobre 1790, fut tué à côté du lit de Marie-Antoinette; un autre Rouph, au service de Berne, fut victime des événements de 1798. Il faut observer que les jeunes Français et les trois jeunes Grenevois mentionnés dans cette lettre, venaient tous de s’enrôler comme volontaires. Le « Gratien » dont il est ici question est Gratien de Gallatin, (âme noble et élevée, qui n'avait pas un sentiment qui ne fût généreux, » dit de lui l’auteur des Notices généalogiques sur les familles genevoises, son ami d’enfance le plus intime, dans l’article consacré à cette famille. Il fut tué
peu de temps après à l’armée de Condé, âgé de vingt ans à peine. Il n’en avait donc qu’une douzaine au plus lorsqu’avec son frère aîné, Jean-Louis de G. (plus tard premier syndic), Victor de Constant (ensuite général) et Simonde (de Sismondi), l'historien, il avait fondé, le 12 août 1785, la République fictive et enfantine de Consigal, à laquelle les fondateurs adjoignirent bientôt Gaudy, Bourrit et Vautier. Dans l'origine, cette association n'avait d’autre but que la correction mutuelle, entre ses membres, des habitudes mauvaises ou incorrectes, des idiotismes même, contractées au collége. Mais ses formes ne tardèrent pas à devenir plus ambitieuses, son champ d’action s’élargit, et dans leurs débats simulés, ces enfants préludèrent aux événements prochains avec un tact qui faisait honneur à leur perspicacité politique (voir à ce propos, dans le second volume du Musée suisse, l’article du professeur E. Gaullieur, tiré des papiers [de Sismondi et intitulé : Aistoire de la République de Consigal. )
De Jean- Gaspard Prevost à James-Augustin Galiffe, à Préverenges ; de Grenève, 28 juin 1794.
« Je reçois dans l’instant votre billet qui m’annonce le départ de votre frère, et je conçois parfaitement la peine que vous éprouvez de le voir rentrer au service dans un moment aussi critique.
L'on fête aujourd’hui Æousseau. J'entends la procession qui s'approche. Je vais tâcher de trouver une place pour la bien voir, autrement je m’en passerai, n’en étant pas très-curieux. Is sont bien bisés.
Je viens de les voir tous défiler, et voici à peu près dans quel ordre : La marche s'ouvre par plusieurs compagnies de légionnaires; puis vient un groupe de petits garçons et un autre de petites filles, suivies de nourrices avec leurs petits