CHAPITRE IV. D
Imaginez-vous, ma pauvre Marie, que samedi on a bien fusillé le citoyen Audéoud, et que sa pauvre femme vous l’apprit là tout brusquement à la rue, et qu’elle vous tomba là toute roide morte, comme le jour où on l’enterrera; et puis peu après elle vous couroit les rues toute échevelée que ça faisoit tant pitié. Son pauvre homme s’en fut à la mort tout comme on va à une partie de plaisir; il vous marchoit là d’un air gai et délibéré que ça faisoit bien plus pitié; et sa pauvre fille (Madame Cramer), qui n’est accouchée que de quatre jours ! on lui à bien caché la mort de son père, mais y faudra bien qu’elle l’apprenne une fois, et ça lui fera une terrible révolution; enfin le bon Dieu en aura pitié. — Peu après ça, onfit comme ça le procès à ce grand Pellami, vous savez bien, qui a épousé la fille à son beau-père, chez qui il étoit précepteur; eh bien! ma chère, chacun avoit tant peur pour lui, parce qu’il étoit bien un petit peu hautain, et puis qu’il avoit un petit peu des ennemis. Mais voilà qui s’est si bien, mais si bien défendu, qu’on n’a fait que le bannir, et certes c’est bien drôle pour tous ses amis. Êt puis on jugea aussi Vitel; vous le connoissez bien un petit peu, il étoit vendeur ou teneur de livres, je ne sais pas comment y z’appellent ça, enfin ça n’y fait rien; pour lui, oh!ilest sorti avec bien des honneurs; dame, on vous lui a donné des demnités, je crois que c’est comme ça qu’on dit, enfin ça n’y fait rien. On bannit tout du même jour Pesjean et Labat. Et puis par après, voilà que le dimanche à midi, le tribunal révolutionnaire à pris fin, et pour finir par une action d'éclat, il vous a condamné à mort 25 émigrés qui sont loin de Genève du depuis longtemps. Si je me souviens des noms, je vous les dirai, car comme vous avez servi à Genève, y en aura peut-être de votre connoissance; mais y ne sont guère de la mienne, c’est du trop beau pour moi. C’est tout d’abord Ami Lullin, Desarts, anc. cons., deux Saladin de Crans, le père et puis un des fils, de Candolle, Jalabert, Ami Rilliet,
B. Galife, Rigot-Bertrand, Pictet de Sergi, le père et puis son fils bannis et les biens confisqués, Wicheli, Grenus, Sarazin- Artaud, Naville dit Raimondain, ! De la Rive, Rilliet, ete. ; ma fiste je ne sais pas tous les noms de ces grands Messieurs, ce n’est pas ma faute; mais on dit comme ça &que c’est ceux de 82;» je ne sais pas ce que ça veut dire, vous y savez mieux que moi, vous qui avez plus d'âge. Ah, j’oubliois un nommé Bordier qui en étoit aussi, et puis l’ancien sindic Claparède ne l’a échappé que parce qu’il est venu se rendre à Grenève; alors on s’est contenté de le bannir et puis de confisquer ses biens. Il y a encore un nommé Du Roveray. Mais heureusement qu'ils ne les tuent que de loin et ça ne fait pas mourir; car pour moi, je n’aime rien la mort, surtout la mort comme ça. Ca vous fait une peine quand on vous entend ce tambour que ça vous tourne toute sens dessus dessous. Peu après y z'ont publié que chacun eut à porter la vaisselle, là toute argenterie, à la maison de ville, je ne sais pas pourquoi faire. Mais enfin voilà que ces pauvres gens, qui n’avoient plus rien que quelques briques, vous ont été obligés de porter tout ce qu'y z'ont; et pourtant ça auroit été une ressource, car enfin que feront-y pour vivre? C’est bien fâcheux d’être comme ça réduit à rien. Enfin il faut se confier à Dieu, il n’abandonnera pas le pauvre monde. Les syndics ont, par après le tribunal révolutionnaire, repris leurs fonctions, et puis on a nommé une Commission de finances pour voir ce qu’il y auroit à faire. On dit qu’on ne touchera pas au bien des femmes, tant mieux pour celles qui en ont, elles pourront nourrir leurs pauvres maris. Saluez bien pour moi votre homme et vos filles, elles
doivent être bien grandies du depuis que je ne les ai pas vues.
! Le surnom de Raymondin avait été donné par les révolutionnaires à l'ancien syndic Naville, en manière de reproche, pour la fermeté qu'il avait déployée naguère dans l'arrestation d’un étranger de ce nom, qui avait abusé de l’hospitalité genevoise et qui prétendit ensuite à des dommages-intérêls.