CHAPITRE IV
Tu sais que nos Jourdans m'ont condamné à mort par contumace. Je m’y attendois. J’ai l’amour-propre de prendre cela pour une couronne civique, et de me flatter que je Pai méritée. Il est tout simple que les scélérats qui veulent perdre l'Etat me punissent de l’avoir au moins deux fois sauvé de leurs fureurs, et d’avoir réussi à retarder leur triomphe. Le témoignage de ma conscience et l’estime des honnêtes gens me suffisent. Tous les condamnés n’ont pas cette consolation, et l’idée du sang de nos amis dont ils ont causé la perte doit porter l’horreur dans leur âme, à quelque distance qu’ils puissent fuir.
Adieu, chère amie, du courage et de la résignation ! Dieu nous donnera les forces nécessaires pour supporter les épreuves qu’il nous envoye. »
De Madame Z. de May, née Imhoff, de Berne, à la même, à Préverenges ; de Berne, le 19 août 1794.
« Je n’essayerai point, Madame, de vous dire combien le contenu de votre lettre m'a affigée, moi qui ai connu votre bonté dans des temps de bonheur et qui sais combien vous méritiez d’être toujours heureuse ! Maïs je me flatte toujours que votre résolution est plutôt la suite d’un effroi bien naturel dans les circonstances cruelles de Genève que d’une nécessité sans remède, et que les changements à Paris en produiront d’heureux dans votre patrie.
J’ai différé jusqu’à aujourd’hui pour répondre, Madame, à votre lettre, parce que j'ai voulu parler à mes connoissances de votre projet de prendre des pensionnaires. Toutes m'ont dit qu’elles croyoient impossible d’en trouver ici; d’abord parce qu’on met beaucoup moins en pension au pays de Vaud qu’autrefois, pour beaucoup de raisons, surtout parce que nos fortunes sont excessivement diminuées par les pertes en
France et à Genève, et que les mères, mieux élevées qu’autrefois, sont plus en état de présider à l'éducation de leurs filles. D'ailleurs les seuls avantages que nous avons retirés jusqu'ici des malheurs de nos voisins, c’est la leçon d’être moins frivoles; car notre situation aussi est bien précaire, c’est ce que tout le monde est forcé de sentir.
Je n’ose presque pas vous dire, Madame, que si vous voulez m'envoyer des gilets brodés, je me ferai un plaisir de les débiter, Je crois qu’il faudroit prendre du casimir d’une couleur à la mode, que vous trouveriez partout beaucoup mieux qu'ici, où l’on ne trouve du nouveau qu’à la foire, et qu’alors une broderie de goût et légère trouveroit plus d'amateurs que quelque chose de très-beau et de cher. Si vous voulez m’en envoyer un ou deux, avec le prix, je pourrai vous dire s’ils ont plu, ce dont je ne doute point. Pour des mouchoirs, il y a tant d’émigrées qui en brodent que j'en seroïis embarrassée.
Permettez que je vous fasse agréer ici, avec M. Galiffe et Mesdemoiselles vos filles, les sentiments d’attachement et de considération avec lesquels j’ai l'honneur d’être, Madame,
Votre très-humble et obéissante servante L. MAY, née IM HOFF. »
De Mademoiselle Marie Des Gouttes- Thellusson (ensuite Madame Pommier, dont la fille unique épousa le pasteur Weber), à la même, sa cousine, de Presinge (depuis lors campagne Tronchin ou de la Rive ?), même époque.
@ . . . . . Vous me parlez d'ouvrage. Je trouve noble et généreuse la pensée de trouver vos ressources en vousmême; mais, ma bonne cousine, il y faut absolument renoncer, au moins dans ce moment. Il n’y a presque pas une femme à Genève qui ne fût disposée à travailler si elle pouvoit se procurer de l’ouvrage. Ma sœur aînée à fait tout ce qu’elle a pu pour trouver des gants à coudre, où l’on gagne, comme l’on dit,