CHAPITRE IV
cer une nouvelle vie; quitter à quarante-six ans tout ce qu’on aime, se dévouer à une existence si différente à tous égards du temps passé, ah! il faut être bien convaincu que c’est là l’ordre de la Providence et la route que prescrivent l'honneur et le devoir pour s’y résoudre ! . . . .
Je me suis arrangé pour le voyage (en Angleterre) avec Mallet-Dupan et ses deux fils, l’ancien auditeur Bellami et peut-être le chevalier Wallatin. . . . . dJe suis bien aise que vous ayez reçu des nouvelles de Galiffe; je sais que la campagne a été cruelle pour les troupes hollandoïses, il n’est pas étonnant qu’il ait souffert ; il est arrivé à temps pour cela.
J’admire le courage de ma sœur; il paroît qu’elle a pris le bon parti, et j'espère que l’on ne repillera pas ce qui vous appartient; mais j'espère aussi qu'elle ne demeurera pas dans cette atmosphère empestée un seul instant au delà du strict nécessaire; car le feu peut reprendre aux poudres d’un moment à l’autre, et s’il y a une nouvelle commotion, elle sera, je le crains, pire encore que les précédentes.
Adieu, mon cher frère, adieu pour longtemps. . . . Dieu veuille, si je reviens jamais dans ce pays, que je vous retrouve tous plus heureux que je ne vous laisse ! »
De Jean- Gaspard Prevost à son ami James-Augustin Graliffe, à Préverenges ; de Genève, 19 septembre 1794.
€ . . . . . Je ne puis vous peindre la vie que l’on mène ici, les choses les plus tristes sont le sujet de toutes les conversations ; on ignore le soir ce qu’on fera le lendemain. Hier matin, par exemple, nous étions tous libres de sortir de la ville; le soir une publication ordonne la révision des cartes de passage, qu’on retire à plusieurs; tous ceux qui ne sont d’aucan club ne peuvent absolument pas sortir de la ville. À cela
joignez les disputes continuelles sur la politique, dans lesquelles on se laisse engager malgré soi; dans ce moment même, j’en entends une qui dure depuis une heure. . . . . Le nouveau résident doit arriver dans peu, il se nomme Adet, et l’on dit que c’est un très-brave homme. . . . . L'on est fort en colère de la manière dont on traite les Genevois révolutionnaires en Suisse; des têtes chaudes voudroient qu’on usât de représailles. . . . . Je n’ai absolument plus personne de mon âge parmi mes connoissances d’ici. Que de personnes ont émigré ! aussi n’accorde-t-on plus de passeports. Les rues sont désertes, l’herbe poussera bientôt dans les plus fréquentées. D’un jour à l’autre on s’inquiète de ses
moyens d'existence. . . . »
Le Gouvernement bernois avait interdit le territoire de Berne aux Grenevois qui venaient de participer à la dernière crise, et se réservait de punir exemplairement ceux de ses ressortissants qui s’y seraient associés. — Le résident Adet,
nommé bientôt après au poste des Etats-Unis d'Amérique, ne.
fit malheureusement qu’un court séjour à Genève, qu’il contribua à pacifier. — Il résulte des plaintes de Soulavie et du citoyen Meaulle, représentant du peuple dans le département de l’Aïn, que le Gouvernement genevois avait en dix jours accordé deux mille cartes ou passeports à des Grenevois fuyant la crise révolutionnaire; mais ce fut chose aisée de refouler sur Genève ceux qui s'étaient réfugiés sur France, et ce moyen de salut fut absolument fermé par les clubs et les commissions révolutionnaires.