CHAPITRE IV
ville se sont conduits d’une manière bien misérable. Je ne crois pas que Messieurs de Berne et Fribourg soient tentés de suivre leur exemple. Cependant je suis réellement inquiet de vous savoir exposés à cet orage, et je regrette encore que nous n’ayons pas quitté, dès le commencement de la révolution, la Suisse pour l’Ecosse, où vous auriez retrouvé les montagnes, les lacs et les rivières qu’on ne peut quitter sans le plus vif regret.»
Du même au même, de Londres, 28 juillet 1797. — @ . . . . . Notre oncle Thellusson a fait le testament le plus extravagant dont on ait jamais entendu parler; en voici le résumé : Il ne donne que 23,000 livres sterling à partager également entre ses trois fils; 12,000 livres à chacune de nos cousines ses filles, reversibles à la masse si elles n’ont pas d’enfants; 2500 livres st. de rente à sa femme ; 1000 louis à mon oncle de Genève (l’anc. syndic François de Thellusson), qui ne peut pas en disposer; 500 livres st. à mes deux cousines Fabri, et autant à mes deux cousines Pictet ; rien à ses autres parents de Suisse, pas une obole à mon frère aîné, ni à son filleul Charles, ni à Micheli ; une pauvre bague de 50 louis à chacune de ses belles-filles et à son gendre, et une misère de 25 livres à Mademoiselle Woodford sa belle-sœur. Le reste de sa fortune, qui se monte à environ 600,000 livres sterling (sans les terres), n’appartiendra ni à ses enfants, ni à ses petits-enfants, ni même à ses arrière-petits-enfants, mais à leurs enfants mâles du nom de Thellusson, et s’il n’y en a pas au Gouvernement anglais. Jusqu'à ce temps, c’est-à-dire jusqu'à 90, 100, peut-être 120 ans d’ici, la fortune sera dans les mains des curateurs, qui sont si bien liés par les précautions qu'il a prises, qu’ils n’y gagneront rien. Ils seront obligés de rendre compte des recettes tous les trois ans, et de mettre aussitôt tout le profit en achats de terres ou de fonds publics. On calcule que lorsque la fortune reviendra aux héritiers, elle
pourra se monter à cent millions de livres sterling, soit 2,400,000,000 tournois ! Cette monstrueuse fortune satisferoit alors l’objet de son ambition, qui étoit de faire de ses descendants mâles les particuliers les plus riches de l’univers. Tout le monde parle de ce testament ; à la Bourse on s’en occupe beaucoup plus que du change et des affaires de commerce. On n’y conçoit rien. Malheureusement notre oncle ayant toujours joui de sa raison, on ne peut attribuer cette singularité à une absence d'esprit, et cela empêchera peut-être de faire casser le testament. Cependant l'intérêt de la nation est menacé par le danger qu’un particulier possède une fortune aussi extraordinaire, quoiqu'il soit bien possible qu'il n’y ait plus de descendants mâles à la quatrième génération. On est généralement indigné, il n’y a qu’une voix là-dessus; aussi les fils ont-ils laissé partir le corps sans l’accompagner; il avoit exigé qu’on le laissât huit jours dans son lit ; mais ils l’enterrent, selon ses désirs, dans sa terre du Yorkshire (Broadsworth), où il avoit un palais superbe. Cette terre restera nécessairement à la famille, puisque celui qui l’achèteroit seroit obligé de prendre le nom de Thellusson, ce que ne feroit pas un homme capable de payer cent mille livres sterling et plus pour cette terre. . . . . Ces détails sont parfaitement exacts, je les tiens de Michel, qui a
assisté à la lecture du testament. 1 PE)
1 I] faut rectifier ces données en ce sens: que Pierre Thellusson, après avoir établi ses fils, avec 50,000 liv. st., à la tête de la première maison de commerce de l'Angleterre, avait testé en faveur de l'héritier de droit qui survivrait à tous ses enfants, petits-enfants et descendants mâles, nés ou à naître dans les neuf mois qui suivraient son décès. Du reste, on exagérait énormément alors la somme à laquelle on estimait que l'accumulation de cette fortune pourrait se monter en temps utile. Les Peerages anglais de notre siècle ne l’évaluaient plus qu’à trente millions et demi de livres st., que les droits du fisc devaient diminuer encore. On sait que le Parlement confirma, en 1805, cet étrange testament (devenu presque un événement historique), maïs qu'il fit une loi pour défendre à l’avenir toute accumulation de ce genre au delà de vingt-un ans après le décès du testateur.