‹ D'un siecle à l'autreChapitre 241 sur 253 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

seil un compliment, auquel le général B. a répondu par les choses les plus flatteuses relativement à notre République et à son indépendance; qu’il leur a déclaré : € Que nous ne de- € vions concevoir à cet égard aucune espèce d’alarme; que la € République françoise, voulant s’entourer de Républiques, € désireroit avoir autour d’elle une cinquantaine de républi- € ques de Grenève, en tant que les principes de liberté et de « véritable démocratie, tels que ceux qu'a adoptés la grande & Nation, y seroient fidèlement conservés.» Qu'il leur a parlé avec éloge des grands hommes que Genève a produits, parmi lesquels il a surtout distingué Jean-Jacques Rousseau, dont la France (a-t-il dit) a adopté les principes ; que sur l’offre qu'ils lui ont faite d’un repas et d’une garde d’honneur, il a répondu « que le passage rapide qu’il fait ici ne lui permettoit & pas de les accepter ; qu’au reste, s’il est appelé de nouveau à «se rendre en Italie, il se plaira à s’arrêter dans notre ville € préférablement à toute autre ville de Suisse. »

Après avoir décidé que, si le départ du général avait lieu dans la nuit, la seconde salve d'artillerie serait supprimée, pour ne pas troubler le repos des citoyens, et qu'un des syndics resterait en ville, les trois autres (Butin, Rivard et Gervais) se rendirent au dîner du résident, à Saint-Jean.

Le lendemain matin, 22 novembre, le syndic président Butin rapporte au Conseil: « qu’ils avoient lieu d’être trèssatisfaits de l’accueil que leur fit le général Buonaparte; puis, qu'invité par lui à un entretien particulier, hors la salle de compagnie, il lui parla de deux personnages, les citoyens Hentseh et Emmanuel Bontems, neveu, qu’il désiroit voir pour en obtenir quelques renseignements relatifs à lex-directeur Carnot; qu'en conséquence, à son retour en ville, le syndic avoit chargé le magistrat de police Voblet, de conduire sur-lechamp ces deux individus auprès du général, qui, après un court entretien, avoit congédié le premier; mais que le résul-

tat de l’entrevue avec le citoyen Bontems, avoit abouti à la demande, appuyée par le résident, de le faire traduire de suite aux prisons, ce qui avoit été exécuté vers les cinq heures du matin. » ! Les syndies eux-mêmes n'avaient pu se coucher de toute la nuit, parce qu’il leur avait fallu intervenir personnellement dans une rixe au cercle des Mignons, dévasté par les patriotes, et chez la citoyenne Justine Yarsin. Sur ce, le Conseil apprenant que le général B. se proposait de passer encore une partie de la journée chez le résident, où un grand

! Nous ne sachions pas que personne ait mentionné cette intervention de Bonaparte relativement aux citoyens Hentsch et :Bontems (condamné à la déportation comme prévenu d’avoir favorisé l'évasion de plusieurs conspirateurs); mais ce n’est pas tout: les magistrats genevois avaient dû faire apposer les scellés, à l'hôtel des Balances, sur une commode appartenant au Milanais Cazatti,que le général Bonaparte faisait garder à vue à Carouge. Au milieu même des préparatifs de sa réception, il leur avait fallu, à la requête du résident, donner la chasse aux émigrés À. Buissard, comtesse de Choisel, comte de Cerdon et comtesse de Juillet, ainsi qu'à Flandrin, «l'un des égorgeurs du Midi; » puis, vers la même époque, aux émigrés d'Hauteville, de Rumilly, Duval et sa femme, Hugues, Mirandol, Vermont, Lachenal, de Villeneuve, de Saint-Bon, Jaquet, Morart, Barail, et surtout « à la femme du nommé Désiré Hurard, se disant fille du prince de Condé, abbesse de Remiremont, comtesse d’Albany, ete. » — Quant à l’ex-directeur Carnot, condamné à la déportation, le 18 fructidor de l’an V, avec son ami Barthelemy et beaucoup d’autres du Conseil des Anciens (ainsi que Bontems précité), le résident Desportes semble avoir flairé plusieurs fois sa présence ou son passage sur territoire genevois. Enfin, sûr de son fait, il dépêche, le 26 janvier 1798, aux syndics et Conseil une note secrète, demandant de traquer sur-le-champ le fugitif, tant dans toutes les auberges que chez les particuliers, pour être incarcéré et livré au gouvernement français ; il ajoute à cette note le signalement de Carnot en ces termes: « Age 44 à 46 ans, taille 5 pieds 2 à 3 pouces, visage pâle, front chauve, nez épaté en long, yeux gris-bleus, bouche pincée, menton erochu, démarche un peu torse à droite.» On ajoute «qu’il change souvent d'habits, qu'il porte un faux toupet, tantôt brun tantôt blond, mais que son attitude, malgré ses déguisements, le rend facile à reconnaître.» — En conséquence, les magistrats se mirent ou firent semblant de se mettre en chasse; mais l’auditeur Zacharie-Henri Des Gouttes, que cela regardait plus spécialement, fit prévenir sous main le proscrit, — qui avait disparu lorsque la police se présenta à son logis de Plainpalais, maison Raffinesque. Carnot, réhabilité après le 18 brumaire, se souvint de son bienfaiteur genevois. Après la réunion de Genève à la France, M. Des Gouttes (père de M. l'avocat Des Gouttes-Colladon) futnommé successivement préfet des Vosges, puis commissaire des relations commerciales en Suède, ete,

Page 1