CHAPITRE IV
nombre de citoyens se disposaient à aller le complimenter en uniforme, députe auprès de lui le syndic Gervais et l’adminis- trateur Delaplanche, pour l'accompagner en ville si, comme on le dit, il se propose de visiter ce qu’elle offre de plus remarquable, et en particulier la Bibliothèque publique.
À deux heures et demie, les députés rapportent qu'ils ont rencontré, en effet, sur la route de Saint-Jean, beaucoup de Grenevois en uniforme, revenant de complimenter le général; qu'ils letrouvèrent avec le résident, près des Délices, allant faire une promenade en voiture au bord du lac, accompagné de son capitaine des gardes Marmou et du naturaliste genevois Gosse; qu'invités par le résident à les accompagner, ils ont mis pied à terre aux Pâquis, où le général, après avoir d’abord objecté le manque de temps, s’était rendu à leur invitation de visiter la ville; qu’en y entrant, ils se sont arrêtés devant le monument du berceau de J.-J. Rousseau, puis à la Bibliothèque, sur la place de laquelle une foule immense attendait le général; que celui-ci, ému de cet accueil enthousiaste, exprima l’intention d’aller rendre visite au président du Conseil, ajoutant « qu'une république de trente mille âmes étoit à ses yeux & aussi respectable qu’une de trente millions. » — A la Bibliothèque, il avait reçu et lu à haute voix une petite poésie qu’un collégien, Louis Malan, lui présenta.
Le syndic président ayant ensuite rendu compte de cette visite, dans laquelle le général lui avait témoigné, en sa qualité de chef du Gouvernement, combien il était sensible à l’accueil de la nation genevoise, le Conseil députa encore deux de ses membres au général pour le complimenter à l’occasion de son départ et lui offrir de l’accompagner jusqu’à la frontière, — ce dont il les pria de se dispenser, tout en renouvelant ses remerciments.
On sait que l'accueil de Bonaparte dans le pays de Vaud fut, si possible, encore plus enthousiaste qu’à Genève; mais
qu’il en fut tout autrement dans la partie allemande du can- 2
ton de Berne, où il se vit plusieurs fois menacé et insulté par les paysans. On rapporte qu’au banquet que lui offrirent les magistrats de Bâle, il leur conseilla d'adopter la Constitution genevoise, € preuve qu'il la trouve bonne (dit le narrateur), : et ce juge en vaut bien un autre.»
Tandis que Bonaparte faisait aux Genevois des déclarations
que ceux-ci lui rappelèrent vainement dans la suite, le Direc-
toire décidait secrètement la réunion de Genève à la France, et trouvait à cet effet, dans le résident Desportes, un agent des plus zélés. À défaut de prétexte, ils imaginèrent de réduire peu à peu, à force de vexations, la petite république à signer elle-même l’abdication de sa souveraineté. En conséquence, et comme à la veille des plus mauvais jours de la révolution genevoise, on vit reparaître les libelles de Jacques Grenus et les réclamations pécuniaires de l’ancien résident Soulavie, représenté cette fois par sa femme en personne. On vit surtout se multiplier les provocations, les rixes, les coups de feu de douanes, de frontières, de postes militaires, contrebande, etc. ; les entraves de tout genre misesaux relations extérieures les plus indispensables, les violations de territoire, les passages de troupes, non plus seulement, comme autrefois, par détachements de quelques centaines d’hommes, mais, sous l'offre dérisoire de « réciprocité,» par corps d’armée de plusieurs milliers à la fois. Les ennemis de Genève déployaient d'autant plus d'activité, que la situation de la petite république était alors à tous égards plus satisfaisante qu’elle ne l'avait réellement été depuis 1792. Après un interim assez orageux, elle avait derechef lieu de se louer de sa représentation à Paris. A l'excellent Reybaz, chassé en 1796 du poste où il avait été placé par l’ancien gouvernement aristocratique, avaient succédé, collectivement, quelques magistrats qui, à peine installés, avaient été expulsés à leur tour de la