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CHAPITRE IV

Lundi dernier on se battoit devant toutes les portes de la ville, qui auroïit pu être entièrement détruite tant l’orage s’étoit

amoncelé autour d’elle; mais revenons à dimanche.

Après la mort du Grouvernement, je rentrai à la maison; à trois heures, on me dit que deux magistrats (alors officiers) avoient été hachés en pièces par le peuple; tout se prépare pour le meurtre. Ma femme ayant rencontré quelques exmagistrats dans la rue, leur demande « si c’est vrai; » ils lui répondent sèchement : €On assassine aujourd’hui quiconque ne plaît pas. » — Partout il étoit question d’une liste de proscription. Les portes de la ville devoient se fermer, et l’on me fit entendre que les aristocrates aussi en vouloient à ma vie. Vers les cinq heures je quittai la ville, seul avec ma femme. Sur la route de l’Oberland, on m’assura que les paysans massacroient tous les Bernoiïs. J’accostai un homme à bonne et honnête figure suisse. La dureté de sa réponse nous décida à prendre le chemin de ’'Emmenthal. À Gumlingen, les gens de l'auberge daignèrent à peine nous écouter. Nous entrâmes dans une grange, qui attenoit à une chambre, et où nous

e fûmes obligés de laisser ouverte la porte qui donnoit sur la | rue; mais ce réduit contenoit un lit.

Lundi. — Hélas! quel beau ciel de printemps! A notre réveil, le tocsin sonnoiït partout; nous primes la fuite. Bientôt des soldats bernois marchent sur nous, le sabre à moitié hors du fourreau. Je les regarde si tranquillement qu’ils renoncent au meurtre; je ne m'étois pas d’abord aperçu que c’étoit bien à moi qu'ils en vouloient. Sur les routes, tout étoit pleurs ou menaces; nous étions continuellement en danger de mort. Peu après, se présente un jeune cavalier de bonne mine: € Etesvous M. de Bonstetten ? — Oui. — Votre vie est menacée, sauvez-vous Chez mon père, à la cure de Hæchstetten, »

Là nous fûmes reçus par trois jolies demoiselles; elles nous traitèrent de cousin et de cousine pour que nous ne fussions

pas reconnus. Puis arrive à bride abattue le jeune Fischer : € Il nous faut tous fuir dans les montagnes. .... les Fran- 2 çais!. ...» Chacun s’empresse; soudain un ordre: «Joindre le Landsturm! » — Aussitôt les servantes se sont armées de fourches et de gourdins; puis le silence, un silence de mort. Aucune trace humaine ; tout avoit couru au Landsturm. On

n’entendoit que le son des cloches, de toutes distances. Tout

à coup le Landsturm revient comme une trombe. Je dus me cacher pour ne pas être assommé. Alors une petite armée traverse le village, et la clameur générale annonce que Berne a succombé ! Nous nous rallions à ces confédérés en retraite, Uri, Schwyz, Glarus, Saint-Gall (40007). Ils se montrèrent de bonne composition, et aidèrent ma pauvre femme à cheminer; elle étoit crottée jusqu’au-dessus des genoux. J’avois troqué ta canne chez Madame Fischer contre un énorme gourdin.

C’est ainsi que nous cheminâmes jusqu’à Lengnau, où nous entendîmes dire €qu'il falloit abattre ces gens-là comme des moineaux, sans s'informer qui c’étoit. » Mais je m’adressai à un paysan, qui se montra bien intentionné et qui bientôt me prit en affection. Je le suivis à son moulin, où il me remit un cheval et un char-à-banc. Nous nous joignimes pendant une demi-heure à l’arrière-garde, et à 10 heures nous étions à Trub. Le pasteur de l'endroit étoit dans des transes mortelles. Son premier mot fut: & J’attends la mort à tout instant, et vous-même n'êtes pas en sûreté.» À chaque bruit de porte, les angoisses du trépas.

Le troisième jour de notre arrivée, j’étois près de là, sur une colline; tout à coup des cris déchirants: & Ils assassinent le pasteur et après ce sera votre tour.» Ma femme accourt en se tordant les mains : € Hélas! ils demandent aussi ton sang.» Nous apercevions beaucoup de monde sur cette même galerie d’auberge où nous nous sommes jadis promenés ensemble ;

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