CHAPITRE IV
des cris atroces, puis vinrent des femmes disant: € Hélas maintenant, maintenant il est mort! » Peu après, cependant, les nouvelles devinrent moins lugubres; la fureur étoit apaisée; quelques personnes osèrent me louer à haute voix et le danger s’évanouit, mais il nous falloit éviter les montagnes et les forêts. Le pasteur aussi étoit sauvé.
Alors arriva Schneider, de Valeyres: « Je devois m’y ren-
dre sans retard, ou tout seroit perdu.» À mon retour, les paysans m'étoient redevenus favorables; mais à Berne, grand
Dieu! .... La ville fourmilloit partout de hussards, de sol-
dats et d’arbres de la liberté ; dans toutes les rues une boue affreuse; des détachements entiers de hussards galopoient sous les arcades ; des chevaux jusque dans les corridors des maïsons, partout le désespoir. Les soldats bernois, ivres de fureur contre les chefs et les soi-disant généraux, les tailloient en morceaux. Trois d’entre eux tirèrent sur Varicourt. Hélas ! une balle lui à traversé la poitrine et il ne peut pas mourir. Où fuiroit-il, entre les paysans, les François et la misère? Pas un pied de terre où il soit en sûreté!
Les paysans avoient menacé toutes les villes de destruction. Personne ne commandoit plus : les bataillons se battoient séparément comme des lions, et pour finir égorgeoïient leurs officiers; puis ils se débandoïent altérés de sang et de vengeance. Un conseiller que la plèbe maltraitoit s’est tout à coup donné la mort. Le trésor est pillé, bon nombre de maisons autour de la ville sont à moitié ruinées, les tonneaux en pièces, les lits hachés en morceaux, mon jardinier sans lit ni chemise; partout la détresse! Personne ne veut travailler. « Pour qui donc? » disent les paysans, «pas pour nous!» J’avois 29 soldats dans ma maison; le découragement et les larmes à côté des hussards qui sifloient et chantoient. Des canons et des morts abandonnés sur les routes et au milieu
des prés; les chemins très-peu sûrs, et l’on ne peut bouger
sans autorisation; les châteaux baïllivaux pillés. J’oubliois de dire qu’à Trub, pendant deux jours, nous étions menacés, de plus bas que nous par les François, au-dessus par les gens de l’Entlibuch, qui vouloient incendier le village par horreur pour l’idolâtrie des arbres de la liberté. À Berne, une église est transformée en caserne et écurie, etc. »
A cette époque, les vexations, les humiliations de tous genres infligées à Genève avaient atteint leur comble; vainement les autorités locales multipliaient les témoignages de fraternité et de dévoûment à leur puissante voisine, en même temps que, par une adresse à ses magistrats (du 13 janvier 1798), la population, réduite au désespoir, lui faisait connaître plus discrètement l'étendue de ses griefs et son désir de sacrifier toute autre considération à la conservation de l’indépendance. À tout cela, le résident opposait une incrédulité cynique, prétendant savoir que la réunion était généralement désirée, et qu’elle seule mettrait un terme aux maux dont les Genevois étaient accablés par la faute de quelques énergumènes, ennemis de leur patrie autant que de la France. Les efforts de la Commission extraordinaire, formée de tous les fonctionnaires publics, pour veiller au salut et aux intérêts du pays, n’aboutirent qu’à obtenir délai sur délai pour retarder le moment fatal. C’était entre les deux Etats, en tous points, la situation du chat jouant avec la faible proie qui ne peut lui échapper. Enfin, le résident impatienté eut recours aux incidents, si aisés à faire naître dans un état de choses aussi tendu.
Du citoyen J.-L. Delaplanche au citoyen M.Micheli, ministre de Genève à Paris; de Genève, 28 mars 1798. Très-pressée.
«& Mon très-cher ministre. . . . . Je me sers d’un exprès pour envoyer ces deux lignes à (la poste) de St-Grenis,