CHAPITRE II
de son siége, tandis que les chevaux, abandonnés à eux-mêmes, n’en allaient que plus fort. Arrivés ainsi au pont du torrent du Vangeron, « qui n’avoit alors de garde-fou que d’un côté, » Madame Pellissari jugea à propos de s’élancer hors de la voiture, et Gresta comme morte sur la route;» ce que voyant, M. le professeur Cramer se précipita sans plus de succès après elle pour lui porter secours. Après quoi, le pont heureusement franchi, M. Pellissari, dit de Hollande, risqua à son tour le saut périlleux et se cassa les deux os d’une jambe ; il garda, en outre, de cet accident une inflammation dans le bas-ventre qui fit craindre pour sa vie. M. Cramer se fit assez de mal pour ne pouvoir marcher de quelque temps; Madame Pellissari eut tout le corps couvert de meurtrissures. La voiture était arrivée seule et toute délabrée à destination. On ne dit rien du cocher.
Ailleurs, M. Sellon reçoit des instructions sur la manière dont il devra illuminer son hôtel de Paris à l’occasion des couches de Madame la Dauphine : € Juste ce qu’il faut pour . marquer l'intérêt que nous prenons à la prospérité de la France, et pas assez pour éveiller la jalousie ou les sarcasmes d’autres Etats; trop de dépenses ne nous convenoient d’ailleurs en aucune façon. » Après l'événement attendu, le Conseil regretta qu’il ne lui eût pas été communiqué officiellement; à quoi il fut répondu « qu’on n’y auroïit pas manqué s’il étoit né un duc de Bourgogne, au lieu d’une princesse de France. »
Les élections des Conseils, des magistrats, des officiers de l’ordre judiciaire, etc., sont naturellement relatées à leurs dates. On apprend là pourquoi un tel fut préféré à tel autre, et comment il fallut presque recourir aux moyens coërcitifs pour se procurer le nombre suffisant d’Auditeurs de la Justice, tant ces fonctions, autrefois si recherchées, étaient tombées en défaveur, malgré la pénalité de vingt-cinq écus et les arrêts d’un an qui frappait ceux qui refusaient leur nomination,
Ceci conduit à parler du mécontentement du peuple, notamment à cause des nouveaux impôts pour les fortifications de la ville, mécontentement qui se manifestait, comme aujourd’hui, à la genevoise. En voici un exemple: On venait de congédier une troupe de saltimbanques italiens; sur l’une des places où ces gens avaient coutume d’afficher leurs spectacles, on avait mis le placard suivant, relatif au prochain Conseil général: &« On jouera le treize juillet au temple de St-Pierre une pièce intitulée : Le Bourgeois dupé par le Magistrat, tragicomédie de Machiavel.» Au fait, Calandrini nous semble donner ici plutôt le sens que le texte même de l’affiche qui, selon le registre du Conseil, disait: Les Bourgeois vendus par le Sanhédrin. Il est vrai que l’un n'empêche pas l’autre. — On attribuait au Gouvernement l’intention de vouloir faire passer les nouveaux impôts de force, et on l’accusait à ce propos d’avoir déjà commencé à tendre, comme autrefois, des chaînes à travers les rues. Mais Calandrini explique « qu’on n’avoit replacé de pareilles chaînes que dans les rues autour du temple de $t-Grermain, et qu’on ne les fermoit que pendant . l’heure du sermon, que le bruit des voitures dans ce quartier rendoit impossible. »
Du reste, à ce Conseil général du 13 juillet 1750, dont on loue l’ordre et la tranquillité, toutes les propositions du Grouvernement furent rejetées à une majorité énorme, € malgré le discours très-fort de M. le Premier (syndic, Franç. Calandrini),
1 La mesure à la fois militaire et de police de tendre des chaînes de fer à travers les rues, était de toute ancienneté à Genève. Elle se pratiquait d’une manière générale pour la nuit, et de jour seulement en cas d'alerte. Comme on ÿ avait renoncé depuis fort longtemps, le parti populaire, qui reprochait au gouvernement de faire peu à peu du haut de la ville une sorte de forteresse, pouvait bien s'étonner de la reprise de cette vieille coutume dans ce même quartier et sous pareil prétexte. Le fait en lui-même explique la présence, dans les murs de maisons très-peu anciennes du dit quartier, de ces anneaux à retenir les chaînes, qu’on ne rencontre ailleurs que dans les bâtiments antérieurs au XVIIS siècle,