CHAPITRE II
Genève, le 27 juillet 1750.
€ Il y a dans un endroit écarté de Champel, que vous savez être dans la banlieue de la ville du côté de l’Arve, une maison isolée qui servoit comme de cabaret; une famille suisse l’occupoit. Un peu plus près de l’Arve, dans un lieu plus écarté
encore, est une maison qu’on nomme Conches,
appartenant à un particulier qui fait son séjour ordinaire en ville, et près de cette maison sont des bois le long des bords de Arve qui est assez souvent guéable en cet endroit. Les contrebandiers, apportant leur tabac de Coppet ou autre endroit de Suisse, arrivoient au cabaret du Suisse, s’y rassembloient, cachoïent leur tabac dans les bois de Conches et saisissoient les occasions favorables pour passer l’Arve. Ils avoient établi leur intelligence avec le domestique de la maison de Conches, qui leur permettoit de cacher leurs armes dans les dépendances de la maison et leur laissoit prendre une jument que les contrebandiers avoient si bien dressée à leur manége qu'après avoir passé l’Arve avec leur charge, elle la repassoit d'elle-même pour venir se rendre sans guide à son écurie. L’hyver dernier, on eut quelque connoissance de ces manœuvres et l’on envoya la patrouille au cabaret du Suisse, où l’on saisit plusieurs personnes dont quelques-unes furent mises au carcan, toutes bannies à perpétuité, et interdiction au Suisse de loger qui que ce fût chez lui. Celui-ci expliqua l’ordre suivant son intérêt, et si les contrebandiers ne couchoient plus chez lui, c’étoit toujours leur rendez-vous de jour.
Là donc, au commencement de mai (1750), se trouvant rassemblés au nombre de huit, ils prirent cette belle résolution : «que puisque les contrebandiers étoient traités en voleurs, il
1 Sans doute la campagne Achard-de Glallatin d'aujourd'hui, à laquelle la description topographique du texte s’appliquerait aussi bien qu'alors.
valoit autant l’être de fait», — et ils se mirent aussitôt à former divers complots. Üeux qui se trouvoient là, étoient les nommés Puthon, Novelle, Pierre-Grabriel Marguillier, Jean- Mare Marguillier, son frère, La Forêt, Piracoud, Tête- Noire ct Armand, enfant libertin de parents honnêtes établis à Chancy, mais natifs de Lausanne. Il y avoit trois femmes avec eux: la femme de Piracoud, sa fille et une Jeanne Nicolin, mariée à la façon de ces gens-là avec Tête-Noire. Il y avoit encore avec cette troupe un jeune vagabond nommé Dunant ; ce dernier servit à Novelle à se procurer un cheval, qu'il alla voler de sa part en ville; Jeanne Nicolin, ou son mari, alla voler des toiles étendues sur le glacis (des fortifications de Genève); Marc Marguillier vint voler des guêtres à Grenève et eut le bonheur d’être pris et mis en prison. Cependant les chefs formoient des projets plus considérables.
Il y a à Bellevaux, au-dessus de Thonon, un particulier nommé Favrat, qui passe pour le plus riche du Chablais. 1 Ils firent le plan de cette maison et envoyèrent Pierre Marguillier et Armand pour en épier les forces. Le premier s’y introduisit: comme mendiant et rapporta que par charité on lui avoit donné du riz dans une écuelle d'argent; que la maison paroïissoit trèsriche, mais qu’elle étoit forte et qu’il faudroit être une vingtaine pour en faire la surprise. Là-dessus on envoya la femme de Piracod chercher trois hommes demeurant près de La Caille et des gens qui, sur le pied d’herboristes, couroient la province; mais ces gens n'étant pas venus, le projet manqua.
1 Sans doute un ascendant du baron de Favrat de Bellevaux, qui à épousé une fille du général Dessaix, bien connu à Genève. Nous avons nous-même, par arrangement de famille, possédé dans la vallée de Bellevaux le bien dit de Grosfeu, consistant en une montagne avec alpage, chalets, forêts, ets., et qui était une dépendance de l’ancien domaine seigneurial de Bellevaux. On sait que cette localité fut le siége d’un ancien prieuré bénédictin dépendant de l’abbaye d'Ainay de Lyon. Les montagnes de cette partie du Chablais ont
servi de retraite à bon nombre de réfractaires, Genevois ou autres, contre les dures conscriptions du premier empire français.