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CHAPITRE II

Alors Puthon en proposa un autre, qui étoit d’aller attaquer le cabaret de Leluizet, ce qui a été exécuté depuis, et ils partirent le 10 mai soit pour ce projet, soit pour porter leur tabac. L’Arve n’étoit pas guéable et ils n’osoient pas passer à notre pont (alors au-dessous de Carouge) ni à celui des Trembières, où il y a des gardes. Ils allèrent done à celui qui est près de Regnier, que l’on nomme Pont Neuf, et ils entrèrent dans le cabaret, qui est une maison unique pas loin du pont; elle sert aussi de bureau à sel. La Forêt dit à ses camarades que cette maison devoit être très-riche; qu’un nommé La Chassagne avoit voulu y mener vingt-six contrebandiers qu'il promettoit d'enrichir, et qu’il falloit la voler. Novelle s’y opposoit pour se conserver un passage libre sur l’Arve; néanmoins l'avis contraire ayant prévalu, il y consentit; — et pour diminuer le nombre des domestiques de cette maison, ils en envoyèrent un à Bonne faire un message imaginaire; et pour l’empêcher de revenir et couper la communication, ils enlevèrent les planches du pont et postèrent Piracod, Armand et Marguillier sur les avenues.

La nuit étant venue, ceux qui restoient dans le cabaret entourèrent les gens de la maison, les enfermèrent dans une chambre et, le pistolet à la main, contraignirent le maître de les éclairer et de les conduire à toutes les garderobes de la maison, qu'ils pillèrent, forçant celles dont ils n’avoient pas les clefs. Ils firent ensuite venir la maîtresse, lui firent mettre la tête sur un billot et, le sabre levé, lui ordonnèrent de déclarer tout l’argent qu’il y avoit dans la maison. Tout étant pillé, — caves, greniers, écuries, ete., — ils renfermérent le maître et la maîtresse dans des garderobes, lièrent les domestiques deux à deux, et après les avoir fort effrayés par leur délibération € si on ne les brûüleroit point», ils les laissérent, se retirèrent dans un bois et partagèrent leur vol, qui con-

sistoit en cinq sacs d'effets, deux chevaux et de l’argent dont chacun eut vingt-huit livres.

Ils se donnèrent ensuite rendez-vous à Chancy, où Puthon et La Forêt ayant passé le 19 mai, et Novelle et Marguillier s’y étant rendus déjà le 15, M. le syndic de la garde, qui y avoit envoyé des soldats, fit arrêter les deux derniers le soir même. La fille de Piracod et Jeanne Nicolin, qui étoient restées chez le Suisse (à Champel), furent averties de se rendre à Lancy, où elles trouvèrent Armand et Tête-Noire. Celui-ci remit à sa femme un sac d'effets volés, et comme ils alloient rejoindre leurs compagnons à Chancy, ils apprirent leur détention, revinrent sur leurs pas et envoyèrent les femmes pour savoir le vrai de la chose. Elles furent arrêtées et conduites à Genève avec les deux prisonniers.

La troupe, un peu effrayée, s’enfonça alors dans les bois de Savoie le long (du torrent) des Usses; c’étoit à La Caille qu’étoit leur rendez-vous. Chemin faisant, ils volèrent deux juments dans des pâturages près d’Annecy. Puis rencontrant des contrebandiers sur le grand chemin, ils contrefirent les: gardes et, lâchant quelques coups de fusil, les obligèrent à abandonner leur tabac. Puis l’un d’entre eux ayant quelque rancune contre un homme qui l’avoit décelé aux gardes, mena ses camarades à la maison de cet homme « pour le brûler », disoit-il; mais cet homme eut du secours. Les voleurs tirèrent deux coups et blessèrent deux paysans; mais n’étant pas en force, ils se retirèrent,.

S’étant ensuite rassemblés au nombre de six, ils exécutèrent leur projet sur Leluizet, le 22 mai. Ces six étoient Puthon, La Forêt, Armand, Piracoud, Tête Noire et La Forge, nouvel acteur qui s’étoit joint à leur troupe. Puthon et La Forêt étant bien connus au logis de Leluizet, ils y envoyèrent Piracoud comme passant, et les trois autres comme étant du

pie

régiment de Savoie, dont La Forge étoit censé sergent et

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