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CHAPITRE III

noblesse dans d’autres Etats, ce qui d’ailleurs était de rigueur pour certains services militaires. Maïs ces avantages et les distinctions rapportées de l’étranger cédaient le pas aux titulatures nobiliaires et aux priviléges somptuaires accordés exclusivement, mais uniformément aux € Nobles et très-honorés Seigneurs» du € magnifique » Conseil d'Etat et à leurs familles ; avantages auxquels celles-ci tenaient d’autant plus, qu'ils n'étaient transmissibles au delà de la troisième génération que lorsque le mérite et les talents s’y étaient maintenus. Demeurer de père en fils au Conseil d'Etat, c'était conserver sa noblesse et maintenir sa famille dans la haute société, et prouver en même temps qu’on en était digne.

La Ville et République de Genève ne pouvait donc manquer d’être gouvernée par des hommes non-seulement bien nés et comme il faut, mais capables, instruits, et préparés de longue main à leurs fonctions. D’autre part, si l'égalité, et une égalité jalousement contrôlée, existait à Genève ailleurs que sur le papier, c’était surtout entre tous les membres de la classe régnante, comme c’est assez généralement le cas des aristocraties républicaines, le boulevard le plus sûr, pour ne pas dire le seul effectif, contre l’autocratie. Sans doute, même abstraction faite de l’exiguité du champ d’action, le génie politique ne pouvait y déployer ses ailes; mais celles de l'ambition personnelle eussent été rognées de plus près encore; ces mêmes Grenevois qui ont joué un rôle de premier ordre dans les Conseils et l’administration des plus grands Etats, auraient à peine marqué dans la magistrature de leur patrie, et à leur place, quantité d’autres se seraient élevés tout aussi haut. C’est là surtout que florissaient modestement ce dévouement civique, cet amour ardent de la patrie et de son

1 Cette noblesse était reconnue partout, et faisait et fait encore preuve auprès des Chapitres et Colléges héraldiques les plus difficiles en pareille matière.

indépendance, enfin toutes ces mêmes vertus à la romaine que plus tard les citoyens » français se proposèrent pour modèles, sans se douter que ces exemples étaient entièrement aristocratiques, et que les noms en us que leur républicanisme de fraîche date substituait à ceux du calendrier étaient des noms essentiellement patriciens.

À Genève, où le niveau de linstruction était très-élevé,! l'erreur de la ‘classe régnante, qui poussait de toutes ses forces à ce progrès, consistait à croire qu’elle était elle-même nécessairement plus instruite, mieux inspirée et plus sagement libérale que ceux qui réclamaient une plus grande émancipation. Elle croyait de très-bonne foi agir paternellement dans l’intérêt de tous et de l'Etat, en opposant le prestige et, au besoin, les rigueurs de l'autorité à des désirs qu’elle traitait de chimère abstraite et dangereuse. Avec moins de candeur, elle aurait pu tirer avantage de l'esprit tout aussi hiérarchique, particulier au caractère genevois, qui s’agitait au-dessous d'elle, d’une classe à l’autre, jusqu'à la dernière. ? D’autre part, il

l Voici ce que dit à ce propos John Moore, dans son charmant ouvrage À vierw of society and manners in France, Switzerland and Germany, etc.:« Comme l'éducation est ici aussi bon marché que libérale, les Genevois des deux sexes sont remarquablement instruits. Je ne crois pas qu'aucune contrée du monde puisse offrir un nombre aussi considérable d’esprits mieux cultivés pris sans distinction dans toutes les classes et dans toutes les professions. Il n’est pas rare d'y voir de simples ouvriers se délecter dans leurs moments de loisir des œuvres de Locke, Montesquieu, Newton et autres de même valeur.» — Nous ferons dans ce chapitre d’autres emprunts encore au même auteur, John Moore, M. D. (père, croyons-nous, de l’illustre généralissime anglais, John Moore, tué au combat de la Corogne), parce que ses lettres sur Genève, datées des lieux mêmes, sont précisément de l’époque dont il est ici question; que peu de voyageurs ont mieux observé, compris et jugé ce qu’ils ont vu; enfin parce que ses ouvrages, toujours prisés en Angleterre, sont cependant peu connus aujourd'hui des lecteurs de langue française.

? Quoi qu'on en puisse dire, cette tendance hiérarchique était l’une des conséquences les plus inévitables du caractère particulier de la Réforme calviniste genevoise; aussi est-elle, de tous les traits caractéristiques du Genevois réformé, celui qui contraste le plus avec ceux de ses devanciers de la Genève épiscopale, si peu égoïste, si peu exclusive de ses priviléges démocratiques, qu’elle y conviait libéralement, au bout d’un an de domicile, tous ses habitants»

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